cop_penseesDans cette collection se trouvent des billets manuscrits de monseigneur publiés dans l’éditions de 1962.
Ne sont que des morceaux de papier sur lesquelles Vladimir GHIKA avait l’habitude de noter le fruit de ses méditations pour le partager le prochain.

Avant propos de l’auteur

 On trouvera ici, en un seul volume:

I. La reproduction de la première édition des «Pensées pour la Suite des Jours» (1923).
II. La série de «Pensées» publiée dans le «Roseau d’or» (8e vol. des Chroniques, 1928).
III. La série de «Pensées » publiée dans «Vigile», (4e cahier de 1930).
IV. Un grand nombre de «Pensées» inédites.

Le tout repris dans un nouvel ordre. Un ordre à peine perceptible, mais qui, subtil et discret, a paru préférable à toute autre présentation, dès que le nombre des pensées détachées s’est trouvé dépasser une certaine limite. Pour un petit nombre, en effet, peut mieux convenir l’imprévu du désordre – la corbeille à papier vidée au petit bonheur sur la table, avec l’attrait de la surprise, contraste ou harmonie entre les éléments fortuitement rapprochés. Quand le nombre s’accroît, les conditions changent: si l’on veut lire en suivant, la permanence du décousu peut amener de la fatigue; si, au contraire on quête au bon gré de l’ouverture du volume (chose souvent pratiquée et souvent heureuse en matière de «livre de chevet»), la superposition de trop de hasards accumulés peut nuire à la fin poursuivie.
Ici donc, un fil ténu, encore capricieux, souvent noué, renoué, et festonnant, vient relier un peu plus que par le passé les pensées que l’on met sous les yeux du lecteur. Il les réunit surtout, par groupements d’affinités, par «familles» et par «niveaux», mais sans rigueur de plan préétabli. Ici non plus l’ordre qui se laisse entrevoir ne veut être ni rectiligne ni didactique, s’il s’insinue plus profondément et plus délibérément que dans les premières séries parues. Plutôt que dans l’ensemble, il se marque de préférence à l’intérieur des groupements de pensées, qui ainsi arrivent mieux à s’éclairer et à s’équilibrer les unes les autres.
Après cet avertissement, vont venir les préfaces successives des premières séries, préfaces dues à l’amitié et au talent de Francis Jammes et de Jacques Maritain. Ces préfaces font à l’auteur «déjà nommé», une trop grande place. L’auteur lui-même le regrette. Il lui paraît pénible et presque choquant, au seuil d’un livre de ce genre de ne pas être tout à fait un anonyme (je dis: «pas tout à fait», car tout lecteur de l’espèce que je souhaite sentira que le meilleur ici, n’est pas de moi, mais de Dieu et de lui-même). En l’occurrence l’auteur voudrait être aussi peu que possible considéré comme auteur. Ce qu’il est en une certaine mesure et, en tout cas ce qu’il essaie, intensément, d’être, c’est «un témoin de vérité», dépouillé de tout ce qui peut dessiner l’individu et classer la personne, et, dans la personne, résolu à ne laisser voir que ce qui peut venir de Dieu comme don gratuit.
Et tout cela pour mieux entrer, sans nom, ni forme, dans la meilleure intimité de chacun, – «toutes portes fermées» -; pour aborder l’âme du lecteur un peu à la façon des anges, dans un silence mutuel, mystérieusement; pour se glisser dans le fond de cette âme, tout près de l’endroit où Dieu parle, et afin de mieux permettre d’entendre Sa voix … C’est le sort qui a été rêvé pour ces pages, et qui, déjà, pour quelques-unes d’entre elles a été réalisé, de la plus étrange et la plus émouvante façon, ces derniers temps, durant «la suite des jours».
Le plus souhaité des éloges que l’on pourrait accorder à ce recueil, je le répète, ce serait de me faire savoir que, en le lisant, on m’y a, moi-même, suffisamment oublié.

V. G.

 

Préface de la première série des „Pensées pour la suite des jours” – Francis James

      Un jour que je me trouvais à Paris dans une boutique, un homme jusque-là inconnu de moi me tendit mon livre de Saint-Joseph et me pria d’y apposer un autographe. Il se tenait dans l’ombre et sa voix revêtait une singulière douceur. Ainsi une violette, dans la solitude, parlerait-elle. Je compris qu’il ne tenait qu’à ma signature et que, volontiers, il eût tu son nom que je lui demandai pourtant. En hésitant, il me répondit: «Je suis le Prince Vladimir Ghika.» Il me remercia d’un salut très humble, mais qui accusait, encore plus qu’une origine royale, une source divine: celle auprès de laquelle Jésus fatigué s’est assis en ayant soif. Puis il s’effaça.
Je sais aujourd’hui que ce passant, marqué d’un signe qui rend sa couronne invisible autant que l’anneau de Gygès, a vécu justement à l’opposé d’un Oriental dont jadis on nous a conté l’histoire. Celui-ci, de berger devint monarque. Mais, au plus fort de son opulence et de sa gloire, qui lui pesaient, il allait contempler, dans un lieu secret de son palais, ce manteau grossier, cette houlette, ces sabots, cette flûte qui avaient été sa pauvre mais sûre joie, alors qu’il vaquait aux soins des troupeaux comme David enfant. Et il demeurait inconsolable de ne pouvoir abdiquer sa puissance et l’échanger pour sa pauvreté première.
n’est pas une vaine image, mais une présence réelle
Il n’en sera pas ainsi de Vladimir Ghika. Prince, il a été fait pasteur, et d’une main plus puissante que celle qui avait élevé le Psalmiste à la dignité suprême. Renversement des choses d’ici-bas! C’est bien l’un de vos coups, Apprenti de Nazareth, qui avez permis que cet illustre Roumain occupât la dernière place, mais de telle sorte qu’il régnât sur vous qui accourez à son appel.
Pour nous, simples brebis, nous avons reconnu la voix de ce pipeau pour être celle qui nous rassemble dans le val catholique, voix aussi dépouillée que la lumière d’un astre ou que l’eau qui sourd du rocher.
On dit que les Indiens, en jouant d’une trompette démoniaque donnent l’illusion qu’un manguier naît aussitôt à leurs pieds, avec ses feuilles, ses fleurs, ses fruits, sa rosée.
Mais vous, prince dépossédé par le Christ, ce n’est pas une vaine image, mais une présence réelle que suscite votre génie. Nous vous écoutons et notre coeur s’emplit à mesure des blés et des grappes de Chanaan.

FRANCIS JAMMES

 

Préface de la seconde série des «Pensées pour la suite des jours» – Jacques Maritain

      Disponible à tous les appels qui l’invitent au service des âmes, Mgr Ghika est toujours en route: le matin au Congo, à midi à BuenosAires, pour le thé de 5 heures à Tokyo, – que dis-je? le voilà à Calcutta puis à Melbourne. Et toujours à Paris par le coeur. Cette étonnante disponibilité est l’apparence mouvante d’une bonté sans frontières. La longue chevelure blanche et le visage d’ivoire de ce petit-fils du dernier prince régnant de Moldavie, nourri dans les lettres françaises, devenu prêtre de l’Église catholique romaine et commissionnaire de toutes les rouvres pies, évoquent à tous les carrefours de la charité l’image d’un Saint-Nicolas de style moderne résistant à toutes les intempéries, curieux de toutes choses et informé de tout, content de passer pour les pauvres du Christ par dessus les règlements et les barrières des systèmes et de l’égoïsme des hommes, dur pour lui-même et pressé d’apporter à toute misère un remède approprié.
Ainsi la matière et l’expérience n’ont pas manqué à ses réflexions, depuis qu’il fréquente les grands malheurs et entend les petites histoires des uns et des autres. Ici et là, ce qu’il cherche à discerner c’est le point secret où Dieu et l’âme se rencontrent. Une imagination extraordinairement vive et précise le porte à ourler sa pensée d’un contour verbal minutieux et singulier, et à vêtir parfois d’une certaine préciosité une spiritualité exigeante et élevée, une piété toujours en éveil.
En partie inédites, en partie publiées déjà dans divers périodiques et dans un petit livre actuellement épuisé, les pensées réunies dans le précieux recueil voudraient être reçues comme des amies serviables, qui font peu de bruit dans la maison et aident chacun à accomplir sa besogne quotidienne. La subtilité et la simplicité qui s’unissent en elles leur permettent de se mêler fraternellement à la pensée d’autrui, de la soutenir, de la purifier, de lui faire découvrir en elle-même ses propres trésors, – leur permettent surtout de s’adapter et pour ainsi dire de collaborer à la grâce du moment, dans le flux des jours et des saisons.

JACQUES MARITAIN

 

Pensées 1-270

1.

Heureux ceux qui cherchent car ils ont déjà trouvé et ils trouveront deux fois.
Heureux ceux qui font de la joie avec la vérité.
Heureux ceux qui font de la joie avec leur joie.
Heureux ceux qui font de la joie avec leurs peines.
Heureux ceux qui aiment Dieu, car ils ne songent même plus à se demander s’ils sont heureux ou malheureux.

2.

Malheur à toi si ton frère peut se figurer le Ciel comme un endroit où l’on a chaud et où l’on a plus faim.

3.

Que pour te rappeler le souci de tes frères, la flamme du foyer te soit comme le Buisson-Ardent – que pour accueillir leurs misères, le toit de ta maison évoque celui de l’Arche dans le Déluge.

4.

Soyez heureux les uns par les autres.

5.

Qui se dépouille pour autrui serevêt du Christ.

6.

Si ton frère te fait injustement quelque tort, tu dois en souffrir pour lui plus que pour toi-même.
Le tort qu’il te fait sera toujours au-dessous du mal qu’il se fait – car il nuit à son âme sans atteindre la tienne, et bon frère, tu dois sentir cela plus vivement que le tort qu’il te cause.

7.

Heureux sont ceux qui ont désiré aimer davantage et qui ont voulu aimer ce qu’il est difficile d’aimer, car la terre leur sera moins petite et le ciel leur sera plus grand.

8.

Le blessé, le malade, par leur souffrance cessent d’être eux-mêmes pour n’être plus qu’un blessé et un malade. Là plus qu’ailleurs il est facile de voir le Christ en tous et en chacun.

9.

Dieu donne à ceux qui donnent.
Dieu se donne à ceux qui se donnent.

10.

En ce monde les punitions de Dieu sont des leçons, ce ne sont, pas des disgrâces.

11.

La discrétion de leur présence est la pudeur des anges.

12.

Va chercher celui qui n’osait t’attendre.
Donne à qui ne te demande pas.
Aime qui te repousse.

13.

Consoler c’est pouvoir apporter à autrui quelque chose de plus vrai que sa douleur.
Consoler c’est faire vivre une espérance.
Consoler c’est laisser voir en nous à celui qui souffre, l’amour de Dieu pour lui.

14.

Rien ne rend Dieu proche comme le prochain.

15.

Pour qui voit Dieu lointain le prochain ne sera jamais bien proche; pour qui ne voit pas le prochain bien proche Dieu restera toujours lointain.

16.

N’oublie pas que les plus beaux jours ne sont jamais beaux pour tous.

17.

Dans la vie de chacun la possession de Dieu est la seule qui soit sûre de ne voler personne et qui, au contraire, enrichisse tout le monde.

18.

Que mes joies ne m’arrivent jamais à travers la douleur d’autrui!
Que mes souffrances servent toutes à procurer à d’autres quelque joie!
Que ma destinée n’écrase rien sur son passage!

19.

Pour qui ne les a pas vues couler, les larmes peuvent paraître des gouttes d’eau comme les autres.

20.

Venge-toi des épreuves dont tu n’arrives pas à comprendre le sens, en allant porter du bonheur à des êtres qui t’ignorent.

21.

Les racines ont plus soif que les feuilles.

22.

Vous me serez plus reconnaissants de vous avoir permis un mouvement généreux que du plus grand don que je pourrais vous faire.
Car le plus joyeux présent qu’on puisse offrir à une âme, c’est de lui donner une bonne action à accomplir.

23.

L’humilité est la meilleure préparation à l’agonie.

24.

Qui n’est pas mortifié, mourra mal.

25.

Une seule chose est nécessaire. Si tu l’as, rien ne te manquera, quand tout viendrait à te manquer. Si tu ne l’as point, quand tu aurais toute autre chose, rien ne te suffira.

26.

C’est surtout quand tu te sens anéanti par une lourde peine qu’il est bon d’aller consoler les peines d’autrui.
Se donner à de pareilles heures, quand on n’est plus rien, quand en soi l’on n’a plus rien, c’est vraiment donner un peu de Dieu … et Le trouver.

27.

Nous ne devons nous étonner ni nous plaindre de l’ingratitude. La reconnaissance est plus rare et plus haute que le bienfait. Quand on nous en témoigne on nous donne plus que nous n’avons donné.

28.

Plutôt que de donner lui-même aux indigents les biens dont il dispose, un père aime mieux se servir de la main de ses enfants, sous ses yeux, et son coeur se réjouit à cette vue, d’une nouvelle joie.
Ainsi Dieu aime, plus que tout, faire par notre entremise le bien qu’Il fait en ce monde. Et l’on y sent, de sa part, comme une joie doublée.

29.

Si tu sais prendre sur toi la douleur d’autrui, le Seigneur prendra sur Lui la tienne et la fera Sienne, c’est-à-dire ouvrière de salut.
Si tu sais prendre sur toi la douleur d’autrui, le Seigneur prendra sur Lui cette douleur, en toi, et la fera Sienne c’est-à-dire ouvrière de salut. Il la prendra avec d’autant plus d’élan qu’Il la trouve déjà comme déracinée et transplantée en ton coeur.
Et comme Il l’y trouve purifiée de tout égoïsme, transfigurée par la pitié, sanctifiée par l’amour chrétien, la consolation sera plus forte en autrui, la bénédiction plus vivante en toi, la joie de demain plus grande en tous deux.

30.

L’Univers sait pratiquer le mystérieux métier du silence. Les Abîmes ont gardé, en bons prêtres, le secret de la confession des choses.

31.

Qui ne sait pas respecter, ne saura jamais se sacrifier.

32.

Le respect éloigne et rapproche tout à la fois de son objet, – éloigne de toutes les distances que l’on tient à reconnaître – rapproche du meilleur et du plus haut et du plus rare de nos âmes, par une assimilation secrète, mais réelle.

33.

Point de science sans respect – respect des êtres, des choses, des vérités.
L’étude doit être un travail aussi respectueux que patient.
Et le trait de génie y est un éclair d’amour dans le respect.

34.

On ne commence à être un homme qu’à l’heure où l’on a su se commander à soi-même comme un autre, et, mieux qu’un autre, s’obéir à soi-même.

35.

Le courage est lui aussi, une solitude.

36.

L’habitude du sacrifice apprend à mieux fixer la résidence de l’âme.

37.

Ce qui est noble est souvent timide parce que dépaysé.

38.

Le Verbe ne se déclame pas.

39.

Connaître Dieu c’est, dans l’âme et dans la vie, arriver à rejoindre entre eux Ses Attributs.

40.

Toute chose apporte avec elle une révélation et une énigme, la révélation de sa présence et l’énigme de sa destinée.

41.

La véritable égalité ne doit pas dire: «je te vaux»; mais: «tu me vaux».

42.

Les mains de ceux qui travaillent voient plus clair que les yeux de ceux qui dorment.

43.

Cantique des Degrés … Seigneur, savoir ce que Vous voulez, – vouloir ce que Vous voulez, – faire ce que Vous voulez, – bien faire ce que Vous voulez.

44.

On appelle avenir la direction de la Miséricorde dans l’Éternité.

45.

L’étrange figure de ce monde est le produit des fautes et des prières.

46.

Prends modèle sur l’humilité de ton coeur de chair. Il est, toute la vie, lui, le premier ouvrier de ton être, soustrait aux regards. Après la mort, il se hâte de disparaître, vite pourri derrière les barreaux de sa cage.

47.

Celui qui aime le plus est celui qui aime le mieux; et celui qui aime le mieux, c’est, en un sens et en fait, celui qui aime le plus.

48.

Cache tes sacrifices, comme ton Maître dans un pain de vie.

49.

Les larmes sont comme l’essence de notre sang; il y aurait indignité à les verser pour des choses que notre sang ne payerait pas.

50.

L’ennui est lâche avant tout. – C’est une des formes de la lâcheté.

51.

Ne te plains pas de sentir ton coeur si petit. Dieu n’a peut-être permis la chose que pour le faire plus vite déborder de joie.

52.

Les victoires de l’âme laissent, après elles, des paroles de vie qui demeurent.

53.

Merci est un mot qu’on doit savoir prouver; ce n’est pas assez que de savoir le dire.

54.

Le plus abandonné devient le plus proche des tiens, dès que tu le vois: il n’a que toi, tu lui appartiens donc plus que tous.

55.

Aridité. – Eh bien! si mon coeur est lourd et dur comme une pierre, sa prière sera belle et miraculeuse, comme le serait celle d’une pierre.

56.

Dieu seul est plus jaloux que la mort.

57.

Dieu aime à nous faire faire ce qui nous répugne le plus pour nous enrichir de la sorte de toute une activité que sans cela nous n’aurions jamais connue.

58.

Souvent il est presque aussi doux de se savoir entendu que d’être exaucé.

59.

La solitude n’est bonne et sainte qu’une fois exorcisée du Moi.

60.

N’arrête pas ta pitié en chemin; Il y a des aveugles qui n’ont plus d’yeux pour voir mais qui en ont encore pour pleurer.

61.

Une tentation de découragement: «À quoi donc puis-je être bon?» La réponse: «En tout cas, à être bon.»

62.

Se regarder obéir est peut-être le meilleur moyen de se connaître.

63.

Celui qui doute en théorie, choisit en pratique.

64.

Se mépriser est bien, s’oublier est mieux.

65.

L’Occident éveille à l’aventure. L’Orient attend la surprise merveilleuse. Le soleil dit à l’un: «Suis-moi vers l’Inconnu.» Le Seuil mystérieux, la Source des astres dit à l’autre: «Que va-t-il apparaître sur l’horizon?»

66.

Souvenir de Dieu et oubli de soi-même … l’un tirant l’autre.

67.

Le progrès de l’âme consiste à faire par amour ce qu’on aurait à faire par devoir.

68.

Les yeux fermés dans le sommeil resteraient ouverts dans la mort si quelque main pieuse n’en venait le baisser les paupières; ce n’est pas un vain signe.

69.

«Les cheveux de ta tête sont comptés. Crois-tu que Je perdrais la moindre de tes larmes?»

70.

«De toi, Je sais tout, Je vois tout. Mais Je ne t’épie pas. Je te suis.»

71.

Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père, beaucoup de joie dans ces demeures, et beaucoup de tendresse dans cette joie.

72.

Dans le langage et le savoir humains une image devient vite une idole. Elle n’en a pas plus de vertus actives, au contraire.

73.

Il faut vouloir être saint non pour se plaire, mais pour plaire à Dieu.

74.

Le chemin du Ciel est étroit mais le ciel est large. Le chemin du Ciel est étroit mais il est plus facile de ne pas dévier dans un sentier que dans une plaine.

75.

Comprends l’Indulgence de Dieu – ce n’est pas une confusion, ni une acceptation, ni une tolérance, ni un effacement, ni une fiction. C’est une Rédemption opérée en tout et dans toute la profondeur de chaque chose. N’oublie jamais qu’en Lui la Miséricorde elle-même est Vierge, que la Miséricorde divine est Virginité.

76.

L’ombre nous suit quand nous allons vers la lumière et nous précède quand nous nous éloignons d’elle.

77.

Si tu sais mettre Dieu dans tout ce que tu fais, tu le retrouveras dans tout ce qui t’arrive.

78.

Pour être parfaites, il faut que tes prières deviennent de véritables actions et tes actions de véritables prières.

79.

La Miséricorde sera toujours plus grande que la misère et la joie de demain plus grande que la peine d’aujourd’hui.

80.

Il n’y a pas de plus étrange et parfois de plus pénible révélation sur son caractère que de scruter «ce qu’on sait bien faire» et de voir pourquoi.

81.

Le ciel tout entier est la route des ailes.

82.

Raisonner est peut-être l’opération’ où la plus grande honnêteté se trouve requise.

83.

L’histoire inconnue du monde est dans la communion des Saints et la diffusion de la grâce. C’est là que s’établissent les souveraines généalogies de destinées – que montent en frémissant vers la Suprême Harmonie d’impalpables Arbres de Jessé dont la sève est le sang du Christ.

84.

Dans les jugements de l’homme sur l’Univers et sur lui-même; une opinion dont il n’est pas assez tenu compte: celle des Abîmes.

85.

Les coeurs purs qui verront Dieu sont déjà dès ce monde les seuls à voir vraiment les choses de ce monde.

86.

L’Esprit donne à l’âme le sens du Verbe.

87.

Le premier nimbe de la loi nouvelle: le plat resplendissant où la danseuse a mis la tête coupée de saint Jean.

88.

Dire que pour beaucoup d’hommes cette journée lourde de choses, de morts, de naissances, de forces éternelles en mouvement, n’est pas autre chose que la forme vivante et naïve d’un de leurs plaisirs!

89.

Ne redoute point trop la misère des offrandes que tu fais à ton Dieu. Celui de qui vient tout ne refuse jamais rien.

90.

Toutes choses sont pleines d’une sève de prières.

91.

Pour que la crainte de Dieu fût en nous efficace, le Fils de Dieu a voulu avoir jusqu’à la crainte de l’homme.

92.

Les plus grands prophètes font pour eux-mêmes des projets aléatoires, variés et décevants.

93.

La terre, vallée de larmes – vallée non point cime, ni abîme. Et de larmes venues des nuées du ciel, des replis des sommets, des aspérités ardues, des cavités secrètes des rochers.

94.

Ces veuves joyeuses … les ingratitudes.

95.

La douleur est chez elle parmi nous, mais comme une étrangère naturalisée.

96.

Chaque être pousse à l’ombre d’innombrables destinées. Rien ne peut se croire seul.

97.

Le temps est une grâce – grâce divinement accordée pour faire le bien; grâce passagère et conditionnelle aussi, à un autre niveau, du condamné à mort que nous sommes tous.

98.

Au lieu de chercher à sculpter toujours mieux une idole, songe sans cesse à dévoiler davantage une splendeur.

99.

La Vérité est chose à affranchir et chose qui affranchit.

100.

Ceux-là même qui n’ont plus de regard peuvent avoir des visions.

101.

Je crois à Ta bonté plus qu’à la réalité même qui me fait souffrir, plus qu’à ma torture.

102.

La lumière premier aveu des abîmes, premier secret dit de l’un à l’autre.

103.

Ce qu’on fait vite pour plaire à Dieu a quelque chose de la lumière qui, elle aussi, jadis, fut docile, demeure rapide et révèle à tous la splendeur de son essence.

104.

En un sens toute réalité est une paix et une transaction.

105.

L’immobilité la plus sûre est celle de deux roues également puissantes, faites pour courir et qui contrecarrent leur effort.

106.

Toute chose a un nom de grâce qu’il faut savoir trouver.

107.

L’ombre ne remplit l’immensité que parce que l’immensité est trop grande pour l’essor même de la lumière.

108.

J’ai cru par amour ce que Tu m’as révélé, par amour, et j’ai cru que Tu me l’as révélé par amour.

109.

Les prières sont plus secrètes encore que les infamies, et les déjouent.

110.

Celui qui a fait du travail une loi a fait du repos un précepte, et un précepte plus rigoureusement sanctionné que la loi.

111.

Qu’importe que l’occasion soit petite quand le geste est pur et beau, et quand l’amour qui le provoque est grand?

112.

La mémoire des efforts se fait force dans l’inconscience, et science dans la conscience.

113.

La terre est muette de cent façons différentes; elle est muette de tous les silences qui s’y accumulent, de tous les anéantissements qui la composent. Car on appelle terre l’assemblage friable et fécond de toutes les pourritures.

114.

Le nom propre de ce monde est: «Fuite». C’est le lieu où tout fuit follement loin de soi – et cet horrible geste mieux que tout le désigne.

115.

Que le pardon au Ciel soit aussi profond que l’oubli de nous sur la terre. Qu’il y ait un peu de cette paix, de cette indifférence, de cette ignorance, de cette absence de nous, dans ce qui nous accueillera de tous les côtés où nous avons eu quelque tort; cet anéantissement, si dur à contempler d’ailleurs, en devient doux.

116.

Le Temps prie et l’Éternité loue.

117.

La fin n’a pas été créée pour les lois; mais les lois pour la fin; cela aide à mieux comprendre tout l’ordre du miracle.

118.

Dans l’ordre l’humanité va de la famille à la famille.
De la famille où l’on est à la famille que l’on choisit ou que l’on crée.

119.

Dans toute destruction il y a une calomnie.

120.

Quel mystère abrupt – un commencement!

121.

L’esprit du milieu – le présent.

122.

L’Éternité ne supprime pas le temps mais en quelque sorte le comprime.

123.

Rien n’est humiliant comme la facilité qu’il y aurait et les difficultés que nous avons à devenir saints … Quelle étrange et pitoyable figure que celle de «nos obstacles»!

124.

Toute erreur périt dans le temps parce qu’elle contient de mensonger, et dans le déroulement des activités humaines parce qu’elle contient de vérité, bientôt retourné contre elle-même. Elle meurt ainsi de ce qu’elle peut renfermer d’illusion de force et de force réelle.

125.

Qui voyage dans les reflets doit, comme eux, se mettre la tête en bas.

126.

L’Ineffable n’est pas l’Innommé, mais aucun nom ne parvient à le nommer vraiment; tous Le crient, L’appellent, Le chantent, Le bénissent, Le veulent, Le reconnaissent, Le prouvent, L’attendent, Le déroulent, Le portent, Le cherchent, Le trouvent, Le savent, chacun autrement et tous de même.

127.

Tout ce par quoi l’on est signifie l’Infini, tout ce par quoi l’on n’est pas l’implique et l’appelle.

128.

Je suis sûr de Toi, je ne suis pas sûr de moi. Ma seule façon d’être sûr de moi, c’est d’être assez sûr de Toi.
Ma meilleure façon de compter sur Ta Bonté, c’est d’y chercher plus de lumière et de chaleur que d’indulgence. – Cette indulgence je sais qu’elle est sans bornes mais par là même, je sais qu’elle est bien loin d’une pensée qui la réduit ou la fausse et d’un coeur qui la défore – et la manière la plus tendre, la plus discrète, la plus juste d’y recourir, c’est en quelque sorte de la supposer sans y faire appel et de chercher toujours en Toi, autre chose que moi-même.

129.

N’est-ce rien que d’avoir pour seul juge de notre bonheur éternel quel qu’un qui a été jusqu’à mourir pour nous?

130.

Ce qui porte un phare c’est bien souvent un écueil.

131.

En un sens plus Dieu se montre, plus Il se cache; plus Il se laisse voir tel qu’Il est, plus Il se révèle inaccessible – ou plutôt Il se fait sentir et connaître comme inaccessible, car c’est Lui qui se fait alors notre accès à Lui-même.

132.

Toute paix repose sur une harmonie et toute harmonie sur un mystère.

133.

La plus grande des obstinées: la Justice.

134.

Que ta prière circule en tout, cachée, puissante et vivante, comme le sang.

135.

Il est bon d’exiger beaucoup des autres comme de soi-même, pour leur progrès, et afin de leur marquer l’estime où nous les tenons; mais il est mauvais de leur en vouloir, s’il leur arrive de tromper plus ou moins notre attente.

136.

Au Coeur sacré, réponds par un coeur consacré.

137.

L’Univers est un secret et ce secret se trouve le compagnon démesuré de chacun de tes gestes.

138.

Faire penser, c’est entrer non seulement dans l’intelligence, mais dans la volonté d’autrui.

139.

Dieu est Celui qui n’a pas besoin de guide ou d’artifice pour savoir entrer dans un coeur.

140.

Le monde ne connaît qu’une communion véritable: celle de la poussière.

141.

Celui qui «reviendra comme un voleur» est parti en pliant avec soin jusqu’à ses linges mortuaires.

142.

Les préceptes de Dieu pèsent à nos épaules, mais c’est du poids des ailes.

143.

Les livres consolent des hommes, les hommes des livres.

144.

Une pitié sans cesse renouvelée pour des coupables, voilà le premier miracle qui explique tous les autres.

145.

Les larmes permises: Jésus a pleuré au tombeau de Lazare et devant Jérusalem; il ne l’a fait ni au jardin des Oliviers, ni au Chemin de la croix.

146.

Les vérités ne sont cruelles qu’à la façon des chirurgiens.

147.

L’herbe pousse sur de la terre, non sur de la poussière.

148.

Le Ciel ne fait pas d’ombre.

149.

Le temps pour nous a la légèreté des pas du voleur, l’adresse de sa main, l’efficacité de son geste, et porte avec lui la détresse inquiète d’une même irréparable extorsion.

150.

Le présent a un nom d’une étrange éloquence. Il est avant tout un présent, un don de Dieu, qui appelle, avant toute autre action, l’action de grâces.

151.

Par lui-même Notre-Seigneur n’a écrit que sur le sable, et des mots perdus, devant les bourreaux de la femme adultère.

152.

Les bienfaits secrets aux indignes, quelles douces vengeances de la pitié!

153. .

«Je ne rachète pas les fautes, mais les coupables.»
«Je n’efface pas du monde les coupables, mais les fautes.»

154.

La voie d’accès au Paradis n’a que la largeur d’une personne et la hauteur d’une croix.

155.

Ouvertes, ou jointes: une bonne devise pour les mains.

156.

Sur l’échelle des dédains on ne saurait jamais monter bien haut.

157.

Dans la véritable science, il y a tout un travail de justice et comme de restitution aux choses.

158.

Ce n’est point tant ce qu’on fait qui importe, mais la façon dont on le fait, ce n’est pas ce qui arrive, mais la façon dont on l’accueille.

159.

Plus l’eau reflète de choses, moins elle laisse deviner l’énigme de ses profondeurs.

160.

Sois l’homme de ton âme.

161.

Si tu crois avoir fini ta vie, c’est que tu ne l’as pas encore commencée.

162.

N’essaie pas de faire de toi un chef-d’oeuvre, mais un outil de bonheur.

163.

C’est du dernier vin que Jésus a tenu à faire le premier sang.

164.

La mort est un devoir à remplir; on ne le remplit pas toujours comme il faut.

165.

Les fleurs vont jusqu’à parfumer la main qui les écrase.

166.

La vie, une collection d’élections.

167.

Il a fait en sorte que le suprême amour de soi et le suprême oubli de soi-même fussent une seule et même chose en cet amour de l’Infiniment Bon, avec lequel nous voulons être éternellement, à la fois perdus dans notre élan et affirmé par lui au-dessus de toutes choses.

168.

Dieu est seul à ne pas oublier d’aimer dans sa colère.

169.

Le jugement dernier … pourquoi dernier? point seulement parce qu’il vient clore une ère, mais parce que la Justice sera la dernière à avoir son jour. D’ici là tous les détails seront accordés et apportés par la Miséricorde sans bornes et les folles ingéniosités de l’Amour divin. La Justice n’aura son accomplissement qu’après avoir été rejointe, en chemin, par toutes les indulgences.

170.

Le mystère de la tentation en nous vaincue est une des joies secrètes de l’Homme-Dieu. Être tenté et ne point succomber, c’est le moyen de faire triompher du mal Celui qui n’a pu le connaître, et qui peut ainsi, en nous, le surmonter victorieusement.

171.

Si les lois servent à glorifier les miracles, les miracles servent aussi à glorifier les lois.

172.

La liberté des créatures est comme une patience de l’Éternité.

173.

Le serment et le voeu ont quelque chose de l’opération des anges et nous donnent avec eux une plus étroite parenté.

174.

Le temps dans l’Univers, marque à la fois une crainte sacrée et un saint désir.

175.

Dire la vérité, c’est à bon marché, mais très sûrement, être prophète.

176.

On nomme devoir, la dette qui toujours accompagne l’acquisition de cette propriété, la personne.

177.

Le seul héritage que la Sainte-Vierge ait pu trouver à garder de son Fils: la Couronne d’épines.

178.

Les réalités sont des semences de rêves et les rêves à leur tour des semences de réalités.

179.

Tu sauras que tu commences à avancer, quand tu verras autour de toi s’opérer la Transformation des Silences. Quand les Silences ténébreux, durs et fermés de la terre deviendront des Silences ouverts, animés, qui prient et qui attendent.

180.

La route est laide, et d’autant plus laide et monotone qu’elle est une meilleure route – mais elle conduit au but et quelles merveilles ne nous laisse-t-elle pas voir, chemin faisant, parfois, de chaque côté.

181.

Si tu cherches Dieu, c’est que Dieu t’a cherché; et ne t’étonne pas, si, étant Dieu, II te trouve avant que tu ne l’aies trouvé.

182.

Sachons nous en souvenir – car de ce sentiment jaillit pour nous une inexprimable lumière – toutes les réalités de la foi ne nous sont présentées qu’avec la gravité, la force, le sérieux – et le prix – d’une mort réelle traversée.

183.

Seul l’Être infini peut faire un être libre.

184.

Toute immensité repose et se repose.

185.

C’est à nous de peupler le ciel désert du jour.

186.

Quelle joie stupéfaite, celle de constater que la Cause suprême est une pitié!

187.

Ce que nous appelons le monde où nous avons à vivre, c’est l’éclipse temporaire du ciel par l’ombre mouvante de notre destinée.

188.

Vers la Joie: c’est là tout le mouvement du ciel.

189.

Dieu nous cherche dans la bassesse comme nous le cherchons dans la transcendance et Il le fait avec une passion du même ordre mais d’une intensité divine.

190.

On ne demande pas aux aigles de caresser.

191.

Sa figure, nul ne l’a jamais retracée, tant qu’Il a vécu; mais elle s’est empreinte d’elle-même sur le pitoyable linge où elle a reposé un instant sa dernière fatigue, en traces de sueur et de sang qu’essuyaient les mains tremblantes d’une femme.

192.

Sans Dieu nous n’avons pas d’intimité véritable avec le réel. En dehors de Lui, nous n’abordons que des surfaces ou des hostilités.

193.

Le nom du peuple élu et la raison même de son élection, Israël: celui qui a vaincu Dieu. Vaincre Dieu c’est le mieux comprendre, c’est toucher à ce qui Lui est le plus profondément réservé, c’est être vraiment selon Son coeur; et cela se fait dans une sorte de lutte où Dieu donne, à celui qui semble le combattre avec une force souveraine, cette communication intime de Ses intentions les plus secrètes.

194.

Les soleils ne voient pas ceux qu’ils éclairent.

195.

La science humaine est au fond une recherche de paternité divine – une enquête sur la parenté des choses entre elles et avec nous.

196.

La liberté de l’acte créateur, raison profonde de la liberté de la créature.

197.

«Pour te sauver; J’ai pris ta forme. Prends la Mienne, maintenant, c’est ton tour.»

198.

L’esprit est exigeant au point de ne point demander seulement de bonnes raisons mais des raisons bonnes à l’être de toutes choses.

199.

Un des noms de Dieu: «Le Seul qui n’oublie pas.»

200.

L’automne éclaircit les futaies et semble éclaircir en même temps de la même façon nos réflexions sur la vie, en semant parmi elles comme parmi les feuillages une sorte de désordre appauvri et d’abandon. Il se fait en nous un dépouillement froid et facile et des nettetés désolantes surgissent.

201.

Les faits d’aujourd’hui ne sont que les idées d’hier.

202.

Le jours n’est pas vraiment le jour si tu ne fais mémoire des étoiles et la nuit n’est pas vraiment la nuit, si tu ne te souviens pas du soleil.

203.

Tâche d’avoir la clarté tranquille, égale et comme confiante d’un cierge. Imite le cierge dont la flamme ne décroît pas jusqu’à ce qu’il soit entièrement consumé.

204.

Il est très beau et très doux de voir une âme simple qui va à Dieu parce que Dieu est Dieu, et qu’elle ne songe point à être autre chose qu’elle-même.

205.

Notre moi est, avant tout, un dépôt.

206.

Seigneur, puisse le mal que j’ai fait ne point trop empêcher le bien que je veux faire.

207.

Seigneur, Vous si près de moi, – moi si loin de Vous!
Seigneur, je suis triste d’être ce que je suis, mais en même temps je suis heureux que Vous soyez ce que Vous êtes.
Seigneur, je Vous reçois tout entier, recevez-moi, et prenez-moi tout entier.
Seigneur, prenez mon coeur et ne me le rendez plus.
Seigneur, pourquoi suis-je né si c’est pour ne pas Vous aimer assez?

208.

Dans l’Éternité, «moi» n’est plus que le nom d’une joie personnelle, tout le reste étant, pour ainsi dire, devenu Dieu.

209.

Les blessures de la mort permettent aux plus mauvais de verser quelques bonnes larmes.

210.

Ce monde, un mélange de signes.

211.

Il y a parmi nous deux sortes d’aveugles: ceux qui regardent sans voir et ceux qui voient sans regarder.

212.

Pour tout homme il y a plus de parents parmi les morts que parmi les vivants.

213.

Les paroles sont choses fidèles; il faut prendre les paroles au sens des paroles données. Parler c’est une façon de «donner sa parole».

214.

Que le Créateur, devant ma misère, se souvienne de Sa joie à créer en partant du néant!
Que le Sauveur, devant ma misère, se souvienne que c’est pour notre misère qu’Il est descendu parmi nous et qu’Il a retrouvé ce qui était perdu!
Que Celui qui sanctifie, devant ma misère, se souvienne qu’Il est le Don, le Don sans mesure, le Don éternel, le Don qui comble…

215.

As-tu songé à ce que ce peut être, de retrouver tout «ce qui a été» dans «Celui qui Est»?

216.

Dans la Cité de Dieu, ton ivresse sera cramponnée à toi comme un remords, ta joie aussi stable au fond de toi-même que l’immobilité de tes restes dans le tombeau.

217.

Il est beau d’avoir pour centre de sa vie un serment.

218.

Celui qui pour se guider vers desprévisions utiles ne consulte que les causes naturelles ressemble à ceux qui cherchaient le secret de l’avenir dans les entrailles des bêtes.

219.

Chose curieuse, la liberté est seule à pouvoir vraiment «déterminer»; le reste laisse tout au plus passer une détermination déjà subie.

220.

L’Intelligence divine est seule à ne rien enlever aux choses pour les comprendre.

221.

L’Infini de toute son infinité, ne pèse sur rien; tout grand, tout immense fini pèserait.

222.

Les sagesses merveilleuses de l’instinct dictent aux animaux leur meilleure destinée, aux hommes une profonde leçon.

223.

Comme Jésus est vrai Dieu et vrai homme, – tu dois être véritablement un homme de Dieu et véritablement un homme, sous peine de verser dans l’hérésie de ta propre destinée – et d’être vis-à-vis de toi l’anathème de ce que le monde et Dieu peuvent attendre de ta personne.

224.

Voluptés saintes, voluptés de patience… posséder ce qui heurte, froisse, tiraille, écrase, écarte.

225.

Dans tout nom il y a un ordre – un ordre gardé et un ordre donné.

226.

Un Dessein, point un Destin, voilà, nous l’avons appris, le fond de toutes choses.
Et depuis Jésus nous savons qu’il n’y a pas d’autre Destin que l’Amour.

227.

Quand nous faisons appel à Sa Pitié Il se souvient, Lui, de son Amour.

228.

La voix de Jésus a fait sortir Lazare du tombeau; mais je ne serais pas éloigné de croire que ses larmes avaient déjà ressuscité et dressé le mort sur les coudes?

229.

La crainte de Dieu a son analogue vis-à-vis du prochain: mélange de respect, d’affection inquiète, de redoutable interrogation de destinée, de sens d’une dette et d’un devoir certains à remplir.

230.

Sois doux envers ton malheur comme envers un frère plus jeune…

231.

S’oublier c’est en général se mettre à sa place.

232.

Si le Seigneur refuse de s’arrêter pour t’entendre, quand tu L’as trop et trop longtemps offensé, appelle-Le au nom du baiser rendu à Judas, – Il s’arrêtera.

233.

Toutes choses sont des «livres écrits au dedans et au dehors».

234.

Le soleil regrette-t-il ses rayons?

235.

La plupart des tentations: la lutte des heures contre l’Éternité.

236.

La prière détend le front, et donne aux mains agitées le repos en commun, l’élan tranquille et pur vers un ciel attendu.

237.

N’imite que l’Inimitable.

238.

Certaines fleurs ne poussent que là où il est tombé des larmes.

239.

En toute ingratitude, il gît, bien au fond un secret honteux.

240.

Dieu n’autorise qu’une Violence, celle qu’on peut Lui faire et en se servant de Lui.

241.

Chair de l’Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière.
Poussière, souviens-toi que tu fus nuée et que tu retourneras à la nuée.
Nuée, souviens-toi que tu fus fantôme et que tu redeviendras fantôme.
Fantôme, souviens-toi que tu ne fus rien et que tu frôleras le rien.
Rien, souviens-toi que c’est de rien que tout est sorti à la Parole de Dieu.

242.

L’humilité, qui met les choses à l’échelle de Dieu, est aussi l’échelle qui permet de monter à Dieu.

243.

Nous sommes, jusque dans nos imperfections, une preuve de Dieu.

244.

S’ils sont de fibre généreuse et noble c’est à ne plus avoir d’orgueil, que les orgueilleux doivent mettre tout leur orgueil.

245.

Unie à Vos peines, Seigneur, et transformée par Leur vertu, qu’elle guérisse et bénisse ceux-là mêmes qui me l’ont faite, la peine qui par ceux-là m’a été faite!

246.

«O mon prêtre, comment oseras-tu Me sacrifier véritablement et tout entier, si tu ne t’es aupavarant sacrifié toi-même véritablement et tout entier?»

247.

L’immense bonté de Dieu est le seul véritable espace de l’Univers, en lequel l’autre espace se loge et s’engouffre.

248.

Le temps est une des «oeuvres de miséricorde» de l’Éternel.
On ne le comprend pas bien sans cette notion.

249.

L’univers est unanime.

250.

Tous les mouvements du ciel sont des pélerinages.

251.

L’homme est un être frontière, à la ligne de partage des monde, né pour la médiation, et voué à un sacerdoce.

252.

Rien de ce que je Vois ne me satisfait, mais rien de ce que je vois ne me rebute.

253.

L’amour de Dieu m’arrache à la terre … et c’est l’amour de Dieu qui m’y rejette …

254.

La vraie pitié est une muette aux mains agiles.

255.

Obéis très vite à ta pitié; mais plus vite encore, passe outre, sans la regarder.
Regarder sa pitié est chose honteuse.

256.

Le mystère de la compassion peut faire passer gratuitement et saintement la douleur de l’un à l’autre, et, quand c’est le cas,s’élever du corps de l’un à l’âme de l’autre.

257.

L’habitude est comme une amitié de l’effort.

258.

Le malade connaît moins qu’un autre les raisons organiques du mal dont ils ressent les effets; et il les reconnaît d’autant moins que l’organe frappé est appelé à prendre part à son jugement.

259.

Si tu crois en la touchant aborder de plus près l’image qui se fait de toi sur l’onde, tu la troubles ou la détruis du même coup.

260.

Proclamer qu’il ne doit pas exister de terme à notre science, ne l’oublions pas, c’est par là même avouer qu’il n’y a pas de bornes à notre ignorance.

261.

Dans la science, l’homme ne fait que mendier aux choses quelques secrets de leur obéissance à Dieu.

262.

Distingue les choses; ne les isole pas.
On n’isole que par une fiction.

263.

Au premier abord, ce que le monde entier nous fait entendre de lui-même est aussi complexe, aussi mélangé, aussi confus, aussi pauvre de sens que les bruits de la rue. On ne saurait du premier coup s’y reconnaître.
Les deux choses sont d’ailleurs du même ordre.

264.

Point de traits ni de méplats dans nos concepts – Est-ce peu de chose, cependant que la netteté de leur profil?
L’ombre de l’homme, elle aussi, ne présente que des contours – Mais, elle aussi, à l’honneur d’attester un être réel.

265.

L’orgueil le moins facile à déraciner: celui des gens qui croient n’en pas avoir.

266.

Y a-t-il plus pauvre qu’un orguilleux?

267.

Le mépris est quelque-fois chez l’orgueilleux comme une indulgence de la haine.

268.

La vanité est la plus indéniable des rotures; il n’y a pas de noblesse dont elle ne fasse déchoir.

269.

Dans l’ordre de la nature, l’histoire des siècles semble une querelle des choses qui se poussent pour arriver.

270.

Joie éblouie du jour où toutes les providences deviendront des évidences.

 

Devant des restes humains (271-330)

271.

Ce squelette: la charpente d’une maison de Dieu, Elle en a sauvegardé l’émouvante, l’industrieuse et noble destinée. Et bien ou mal, elle a servi. Incline toi.

272.

Mourir ne serait pas trop dur, si ce n’était pas, pour un instant au moins, cesser d’aimer.

273.

Le cadavre de l’homme – qui n’est plus l’homme – a comme honte d’exister. Il semble pressé d’abandonner sa forme elle-même, avec une sorte d’atroce confusion. – On disait qu’il reconnaît n’avoir plus droit à retracer l’image ou même le masque trompeur de ce qui a été.

274.

Mourir … Confeser ce que nous ne sommes pas avec tout ce que nous sommes.

275.

On appelle mort, pour notre corps, l’empiétement de la vie d’humbles voisins sur la nôtre.

276.

En ce monde toute mort appelle et fonde au moins une vie.
Elle n’existe même que pour cela.

277.

Comme leçon parlante de précarité, de misère et de grandeur réunis, ce que je voudrais voir sous les yeux de celui qui scrute les mystères de la vie et de la mort ce n’est pas la crâne traditionnel, trop minéral, trop somptueux, trop durable et d’une signification presque trop abstraite, c’est la poignante humilité de notre coeur de chair, quand on l’arrache à la tombe, ce pauvre bout de cuir raccorni, semblable à quelque vieux soulier…

278.

Pour son salut, chacun doit être à lui-même le prophète divinement inspiré, infatigablement obstiné, de sa propre mort.

279.

Notre mort doit être le plus grand acte de notre vie.
Mais Dieu peut se trouver seul à le savoir…

280.

La terre a changé de figure et d’âme depuis le jour où, reçu des mains de la Vierge-Mère, elle a vu, comme en cette femme, mais pour un plus étrange miracle, le corps du Seigneur se blottir dans ses entrailles. Depuis le jour où c’est en son sein qu’il a repris vie pour la seconde naissance, volontaire et virginale, de la Résurrection, en vérité, la terre a changé de figure et d’âme.

281.

Joie des tombeaux vides, et des berceaux voués à l’éternité!

282.

Sache faire une prière au Coeur – arrêté de Jésus, en son tombeau… arrêté par la trépas mais aussi par l’extase de l’oeuvre accomplie… arrêté pour faire goûter au péché l’absolu de la mort dans cette chair qui est nôtre comme elle est Sienne.

283.

Samedi-Saint… Le jour depuis lequel il y a de la lumière dans les tombes, des dalles surhumainement soulevées et des anges victorieux, resplendissants, plus fondroyants que la mort, huissiers d’Éternité, au chevet des cadavres.

284.

C’est sur le modèle du tabernacle, non sur le modèle de la terre, même bénite, du cimetière que nous devons établir la demeure, en notre âme et en notre vie, la demeure de nos disparus.

285.

La joie si pleine d’elle-même qu’elle soit est toujours prêtre à accueillir ce qui se présente à elle. – La douleur si vide et si avide qu’elle soit, se referme sur elle-même et ne veut rien admettre en dehors d’elle.
L’une est fille du Ciel sans bornes.
L’autre vient du pays de toutes les limites.
Et Dieu a su nous les faire sanctifier l’une et l’autre, chacune à sa façon, sans doute, mais si profondément qu’elles finissent alors par se ressembler jusqu’à se confondre.

286.

La joie Le nomme et la douleur L’appelle.

287.

La douleur est ce qu’il y a de plus-à-soi. – Le plaisir associe toujours à lui quelque chose ou quelqu’un.

288.

La joie semble remplir le coeur de l’homme, la douleur le creuser. Dans les desseins de Dieu l’une ne le creuse que pour qu’il soit par l’autre plus surabondamment comblé.

289.

Il y a quelque chose de plus nu qu’un corps brusquement mis à nu sans son aveu, un écorché; de plus nu qu’un écorché, un squelette, de plus nu qu’un squelette, une âme qui comparaît devant Dieu.

290.

Personnage et personne – Nous sommes sans cesse hélas! plus soucieux de composer notre personnage que de réaliser notre personnalité.

291.

Le mal méprise la personne.

292.

Dieu qui nous possède à jamais souverainement, nous prête en quelque sorte à nous-même, pour décider, durant ce prêt à terme, du caractère, personnel de cette possession et de cette jouissance. Et cela s’appelle la vie.

293.

Par le fait même de notre existence à cette heure, nous sommes ce que des générations et des générations, des siècle et des siècles ont tendu vers le ciel de l’avenir.
Que nous le voulions, ou non, vis-à-vis de Dieu comme vis-à-vis des hommes, nous sommes des préparés, des appelés.
Oserions-nous, dans des conditions pareilles, n’être pour eux que des Déceptions-incarnées?

294.

Mon amour veut être plus grand que mon coeur et l’objet de cet amour est plus grand que cet amour même …

295.

Tout mystère n’est pas un secret; et tout secret n’est pas un mystère.

296.

Pour éviter le mal, il n’y a pas de précautions ridicules, ni de petits moyens qui n’aient leur grandeur.

297.

Dans la prière l’homme s’initie à l’exégèse et à l’exercice du Gouvernement de Dieu.

298.

La mort, une trop grande fatigue …

299.

À l’heure où ils se produisent, les plus implacablement réels de nos malheurs nous apparaissent comme des fantômes, mais ce sont des fantômes de plein jour, et qu’aucun geste humain ne saurait chasser.

300.

Quand un aveugle malheur vient parmi les aveugles, c’est un Voyant qui le tient par la main et la conduit auprès de nous.

301.

Dieu fait en sorte que les choses de ce monde renoncent à nous, quand nous ne renonçons pas assez vite aux choses de ce monde.

302.

Le temps descend vers nous sur les ailes de la Miséricorde et remonte sur celles de l’espoir.

303.

Le poids lui-même n’est qu’un attrait.

304.

Le grand rytme d’amour de l’univers: à la base de tout, le vacillement magnifique du choix.

305.

Le silence est comme un sceau sur l’abîme.

306.

Le ciel est mon abri; – qu’importe si c’est le seul?

307.

Médire des hommes enseigne à médire de Dieu; – et c’est d’ailleurs, déjà, médire de Dieu.

308.

S’ignorer les uns les autres, c’est une faute; se cacher les uns des autres, c’est un grand péché; se séparer les uns des autres, c’est un crime.

309.

Nous ne pouvons traverser les plus grands événements que dans le sens où ils sont le plus petits.

310.

Le conflit du mauvais pauvre et du mauvais riche, triste et presque seule histoire de trop de temps et de sociétés.

311.

Tristesse de notre regard en nous et autour de nous;
Voir se faire si bien le mal et si mal se faire le bien.

312.

Sunt lacrymae rerum…
Les choses ricanent aussi parfois.

313.

La nuit, le sang n’est plus rouge…
Certains voudraient faire le nuit, parce que la nuit, le sang n’est plus rouge.

314.

Le sang tache toujours.
Seul le sang qui rachète ne tache pas. Bien plus. Il lave. Il lave jusqu’à l’ineffaçable.

315.

Ce qui vit semble ignorer son poids. Les morts seuls pèsent ostensiblement à la terre.

316.

Fais grandement les plus petites choses, et très humblement les plus grandes.
Y a-t-il par ailleurs de grandes et de petites choses, quand on fait tout pour l’amour de Dieu, et rien que pour Lui?

317.

En dépit de bien des apparences rien de ce qui est ne se contredit; tout se complète.

318.

Toute âme vraiment humble peut aimer aisément. Elle a perdu presque tous les sujets d’indifférence ou d’aversion.

319.

Dieu est doux. Dieu est humble. Non point seulement l’homme-Dieu mais Dieu lui-même, en Lui; car il a montré, par là, ce qu’Il était.
Dieu est doux, Dieu est humble, parce que l’Amour infini ne saurait être autrement, et qu’il est pour lui plus grand, plus inouï, plus divin qu’Il soit ainsi fait.
Être dur et altier, ce n’est pas aller seulement contre l’enseignement formel de notre Maître et contre l’âme de nos frères, c’est ne pas resembler à Dieu, ne pas Le voir, et ne pas Le comprendre.

320.

La sainte et prodigieuse humilité de Dieu est libre et volontaire.

321.

Quand Dieu veut s’effacer, Il s’efface divinement, comme nul ne sait le faire – le Père lorsqu’Il crée – le Fils lorsqu’il rachète, le Saint-Esprit lorsqu’il sanctifie.

322.

Dieu, la seule chose qu’on ne puisse nous ravir.

323.

„Joie – joie – pleurs de joie”, …; se dire que rien au monde, sauf le péché, ne peut nous séparer de Dieu.

324.

Il serait coupable de recueillir des larmes fût-ce pour les vénérer à titre de reliques.
Elles ne sont faites que pour couler et rouler, pour être essuyées d’une main pieuse, ou bues par des lèvres aimantes.

325.

Dieu est seul à pouvoir faire quelque chose des larmes humaines sans les profaner.

326.

Des silences, certains sont des surdités, d’autres des mutismes. Il en est aussi qui sont des recueillements, des stupeurs et jusqu’à des extases.

327.

D’autrui, les silences nous jugeront aussi bien que les plaintes.

328.

Écoute ceux qui ne parlent pas. Ne te contente pas de les entendre.

329.

Nous devrions avoir la mémoire des silences, comme celle des paroles.

330.

En notre Éternité de demain la paix nous tiendra lieu d’espace, la joie de temps.

 

 

Dans la forêt (331-633)

331.

Regarde cette immense vie issue de Dieu!
Regarde ces arbres, bénis de génération en génération, qui vont se succédant de siècle en siècle!
Vous appelez ceci une loi; je l’appellerais plutôt une bénédiction sans repentir.

332.

Comme tous les fruits qui surabondent, les fruits de l’expérience font ployer la branche qui les porte.

333.

Comble par l’amour l’abîme que tu creuses par le respect.

334.

Apparente anomalie: ceux qui vivent avec le souci de l’Éternité font cas de la moindre minute. Ceux pour qui le temps compte seul, le perdent volontiers. Pour les uns cependant, le temps n’est que l’aspect presque superstitieux d’une épreuve à subir – pour les autres la première et la plus précieuse des réalités qu’ils veulent bien reconnaître.

335.

Chose surprenante il est plus facile de dire ce que l’on désire, que de savoir ce que l’on veut. Le vague d’un désir trouve souvent plus vite son expression que la note précise d’une volonté.

336.

Celui qui ne sait pas ce qu’il veut, ne peut savoir ce que Dieu veut.

337.

Le jeu de notre éternité est celui où il est le plus impossible de tricher.

338.

Chaque instant de notre vie, s’il est frappé de l’empreinte divine, est la monnaie de la vie éternelle. Et quelle que soit la face sur laquelle ici-bas retombe cette monnaie, dans le jeu toujours renouvelé qui vers le Ciel la lance sans repos – que ce soit la face de la joie ou celle de la douleur – sa valeur ne change pas, et son prix paye toujours le même prodige.

339.

Certains silences parlent, on le sait: il est presque banal de le redire. D’autres chantent.
Mais il en est qui crient.
Et ceux-là font peur, quelquefois.

340.

Il est des choses qu’on peut penser sans les dire. Il n’en est pas qu’on puisse dire sans les penser.

341.

Parler pour ne rien dire: un affront, tout à la fois, au silence et à la parole.

342.

Le langage est, à bien des titres, un testament.

343.

La parole des morts a laissé sa trace dans le langage. Et certains mots sont d’étranges, d’antiques et de très opérantesreliques.

344.

Deux choses à éviter: écrire comme on parle – parler comme un livre.

345.

L’emphase est une forme larvée de l’impudeur.

346.

Tu veux écrire vraiment de belles choses, des choses qui durent, et les bien écrire?
Alors ne songe, en écrivant, qu’au Livre de Vie.

347.

À la chaleur de l’âme, l’on voit se fondre et s’assouplir les mots les plus rebelles, et s’allier entr’eux les mots les plus mutuellement impénétrables.

348.

Ceux qui veulent tout dire sont d’habitude ceux qui n’ont pas grand’chose à dire; et, très involontairement, ils le prouvent.

349.

Ce qu’il faut pouvoir dire d’une véritable oeuvre d’art: «tout n’y est pas; mais rien n’y manque».

350.

Pour bien parler publiquement aux hommes des choses de Dieu, il faut d’abord savoir parler aux hommes devant Dieu, puis à Dieu devant les hommes.

351.

Celui qui marche, un miroir à la main, les yeux fixés sur lui, n’avance guère…

352.

Ce coup qui me frappe… un châtiment peut-être?Si c’est un châtiment, oui même si c’est un châtiment, je Te bénirai encore; car le châtiment venant de Toi, venant à moi, serait juste, aimé, saint, bienfaisant, adoré, adorable.

353.

Qu est-ce qui n’est pas une grâce?

354.

Le châtiment est toujours un remède, sinon pour l’individu, ou moins pour l’Univers.

355.

Beaucoup d’éclairs ne font pas le jour; mais un éclair suffit à montrer un but, ou à signaler juste à temps, un précipice.

356.

Avant de mourir à moi-même, serai-je jamais sûr d’avoir une âme à moi?

357.

Ce n’est jamais Dieu qui vient à nous manquer, c’est nous qui manquons à Dieu.

358.

Aimer Dieu, c’est aussi une des façons d’apprendre à n’avoir peur de rien.

359.

Il est plus grand de tenir que de promettre, et d’être toujours vrai que d’affirmer sous serment …

360.

En une chose au moins, nous pouvons tous être des représentants et des envoyés de Dieu – en ce qui concerne Sa Bonté.

361.

Déléguer, c’est léguer sans disparaître, se prolonger en un être choisi qu’on anoblit par un rôle plus haut ou plus ample que le sien. Le Testament Nouveau est plein de ces legs, et là, ils nous viennent du Dieu Vivant.

362.

Son nom en moi, repaire de Son secret: «Celui qu’on ne peut m’enlever».

363.

Frappez, arrachez, anéantissez, Seigneur, si Vous le voulez…
Tout ce que Vous pourrez me retirer ne vaudra jamais ce que Vous m’avez donné de Vous-même.
Et que rien, ni personne, désormais, ne pourrait plus me retirer tout entier.

364.

Ce que Vous me donnerez, je le recevrai de toute mon âme.
Ce que Vous me retirerez, je l’abandonnerai à Votre miséricorde et à Votre amour.

365.

Seigneur donnez à d’autres tout ce que vous m’enlevez!

366.

Que tout ce qui me manque signifie de ta part, ô mon Dieu! «Je l’ai donné à quelqu’un de tes frères. Réjouis-toi».

367.

En aimant Dieu, n’aimez pas moins ceux que vous aimey; mais aimez-les davantage en Dieu.

368.

En aimant Dieu, n’aimez pas moins ceux que vous aimez, mais aimez Dieu davantage.

369.

Séparé des tiens pour te donner à tous en te donnant à Dieu, que jamais ton père, ta mère, tes frères ne deviennent pour toi des étrangers, mais que tout étranger devienne ton père, ta mère ou l’un de tes frères, et que tu l’aimes cet étranger comme tu les aimes à l’heure où tu les aimes le plus, et de la façon dont tu les aimes le mieux.

370.

Nous devons nous séparer de tous en ce qui n’est pas le Christ et nous rapprocher de tous en ce qui est le Christ.

371.

Tu veux apprendre à faire uniquement ce qui te regarde?
Songe sans cesse à Celui qui te regarde.

372.

Tout ce qui ne passe pas nous dépasse, tout ce qui se passe nous dépasse aussi.

373.

Toute transparence qui à quelque présence initie, peut aussi barrer le chemin, comme le verre.

374.

Sur le chemin de la perfection, ceux qui, tant soit peu, se croient «arrivés» prouvent, par là, qu’ils ne sont même pas «partis».

375.

Si Dieu aime à parler au pauvre coeur de l’homme, – il n’est pas dans Ses habitudes de bavarder avec lui.

376.

Notre mémoire est comme un livre aux caractères mouvants.

377.

Les droits du monde les plus méconnus: ceux de l’immensité domaine, pourtant toujours reconnu, de l’inconnu …

378.

Quand on est content de se sentir raffiné, on commence à ne plus l’être. – Quand on est très-sûr d’être fin, c’est qu’on ne l’est pas tout à fait assez.

379.

Les ravisseurs du royaume de Dieu, qui doit être ravi, sont seuls, aussi, à connaître les ravissements.

«Violenti rapiunt illud»…
Rapiuntur etiam.

380.

Pour commencer à entrevoir Dieu, il faut déjà s’être perdu de vue.

381.

Comme intensité d’existence actuelle, les moindres réalités de la foi sont aux réalités les plus fortes de la terre ce que ces réalités-là sont aux formes fugaces de notre imagination.

382.

L’autre monde n’est pas l’arrière–boutique de celui-ci. Trop de gens semblent l’envisager ainsi – Et ce monde n’est que l’antichambre de l’autre. Trop de gens semblent l’oublier.

383.

Pour donner à qui ne le mérite point plus et mieux qu’on ne pourrait mériter. Dieu sait faire en nous des substitutions qui ne sont pas mensongères, et des transformations qui ne sont pas destructrices.

384.

Le passé: un mystère. Le présent: un secret. L’avenir: une énigme – et tout cela se tenant.
Et la clef de ces arcanes liée à la puissance de certaines Clefs, par Dieu remises à qui de droit…
Nous saurons à quel point il en est ainsi quand pour toujours… elles auront ouvert.

385.

La grâce… une impacience de Dieu. Il veut avoir à lui tous ses enfants, au plus vite, avant tout, et malgré tout.
C’est le don gratuit, le miracle avant l’heure, l’exercice du «droit de grâce»…
«Patiens quia aeternus». «Impatiens quia amans».

386.

Plus on donne de son coeur, moins on l’appauvrit – Plus on se sacrifie, plus on s’amplifie.

387.

Durant cette vie, nous ne pouvons échapper à rien de ce qui est. Dans l’autre, rien de ce qui est ne nous échappera.

388.

Comme cela se passe pour notre corps, à vouloir demeurer sourdes les âmes deviennent bientôt muettes.

389.

Les premier âges répétaient avec terreur: „On ne peut voir Dieu sans mourir …”
Maintenant que le Verbe a parlé, nous savons que, pour notre joie ou notre peine éternelles, on ne peut mourir sans rencontrer Dieu.

390.

La Sainte Hostie nous apporte, après l’Évangile de la Parole, l’Évangile du Silence. Et c’est nous qui devons alors, en Sa Présence, lui répondre, en portant, de nous à Dieu, la „Bonne nouvelle” de Son Royaume en nous.

391.

Dieu demande à être vu à travers tout, comme à l’origine de tout, n dehors de tout, et au-dessus de tout.

392.

Le Fils de Dieu a été vendu, mais il n’a pas été acheté. Et c’est le vendu qui nous a tous rachetés.

393.

Celui qui cherche un filon ou une source, celui qui simplement trace un sillon dans son champ trouve parfois sous l’outil qu’il pousse en avant, à la place de ce qu’il comptait poursuivre, le plus inattendu des trésors.

394.

Parabole…
Les fenêtres peuvent nous fatiguer parfois par la brutalité géométrique de leur forme, et la monotonie de la perspective qu’elles nous découvrent…; mais elles sont seules à nous dispenser la lumière du jour.

395.

Le Verbe a changé la valeur des paroles.

396.

Aujourd’hui c’est dans les larmes, et en nous, que le Précurseur baptise.

397.

Ce qui vole de place en place, d’habitude sait chanter. Ce qui plane ne sait que crier, soudin, par à-coups, devant l’abîme, le nid, ou la proie.

398.

Que voudrais-tu attendre des choses, toi qui te prépares à servir Dieu?
Pour naître, le Sauver n’est pas chez lui… Il n’a même pas sa place à l’auberge des pauvres passants. Il emprunte son toit aux bêtes. Il a pour berceau leur mangeoire.
Pour vivre, il n’a pas à lui un coin où reposer sa tête.
Pour mourir et nous sauver, le Sauveur n’est pas chez lui. Le lieu est à tous, et voué à la publique infamie. Le bois où il pend n’est pas à lui. Il a déjà servi à des voleurs et des assassins.
Le Christ mort lui-même n’est plus à lui, pour ainsi dire. Il n’appartient plus même aux siens. Il ne peut être touché ni repris. Il faut qu’on obtienne d’odieuses autorités étrangères, et par faveur, le droit de disposer de son corps…

399.

Que cherchons-nous vraiment dans ce que nous cherchons? Et que ferions-nous de ce que nous aurions trouvé, si nous l’avions trouvé?

400.

Un secret d’âme trop volontairement caché au fond de nous-même nous „traverse” en quelque sorte et se révèle ainsi, involontairement, de lui-même.

401.

Si soudain ta conscience se mettait à parler à haute voix, et devant tous…

402.

Froissée entre les mains, une fleur n’a plus rien d’une fleur.

403.

Les vieillards ont souvent de vaines larmes. Elles ont l’aspect et le peu de prix de la rosée sur les feuilles mortes.

404.

Le sourire entr’ouvre la porte de l’âme.

405.

Le souvenir d’une lumière a encore une forme de lumière.

406.

L’esprit comprend et sait. Le coeur devine.

407.

Mieux que la foudre et plus promptement, un seul regard de Dieu suffit à mettre le feu à une âme.

408.

La leçon divine de l’épreuve évoque l’aspect de ce que souvent elle provoque… une larme. C’est au fond de l’âme, un je ne sais quoi de pur, de transparent, d’aimer, de brûlant, puis de frais, qui étincelle et qui tremble.

409.

L’église, le seul lieu où sans blesser le deuil le plus cruel ou la plus ombrageuse délicatesse, tout puisse non seulement se dire, mais se chanter.

410.

Pour être belles, une âme doit ressembler à une église, et une église à une âme.

411.

Les nourritures de l’âme, avant d’être accommodés à notre usage, se présentent souvent à nous avec le genre d’horreur des chairs crues … Elles ont besoin de passer par „le feu”, elles aussi.

412.

L’innombrable foule des oiseaux disparaît sans laisser de trace. Tout ce qui a des ailes doit mourir discrètement.

413.

La lumière est silencieuse. Le son ne se voit pas. Mais seule la lumière permet dans une foule de reconnaître celui qui parle.

414.

Pour la Vie Éternelle plus encore que pour la vie de ce monde, le mot que nous devions employer en rigueur de termes, et traduire sans cesse en acte, à la sueur de notre front: „gagner notre vie”.

415.

On ne peut guère écouter quelqu’un – surtout Dieu – sans se taire. Certains et non des moindres semblent parfois l’oublier tant soit peu.

416.

Il n’y a qu’un homme vraiment riche, celui qui peut se donner tout entier.

417.

Tes plus hautes, tes plus lointaines pensées, si elles sont ce qu’elles doivent être, se présenteront aux regards d’autrui, à travers toutes les distances, avec la rassurante clarté de leurs soeurs, les étoiles …

418.

Tous les nouveaux venus que tu croises durant la suite des jours sur les chemins de ta vie, regarde-les, pour leur faire place en ton âme, avec le regard qu’avait le patriarche de jadis pour l’hôte, l’hôte de passage, toujours mystérieux et sacré. Dans le plan divin, nulle rencontre n’est indifférente, et là peut encore s’exercer cette vertu aux occasions maintenant trop périmées, cette vieille vertu de l’hospitalité.

419.

Sois celui que tu voudrais rencontrer parmi les autres, surtout si tu ne rencontres point, parmi les autres, celui que tu aimerais rencontrer.

420.

Il n’est pas mauvais parfois (nous faisons si souvent l’inverse) de mettre par la pensée dans la bouche du prochain au nom du Christ, dont il tient la place ou dont il «fait partie», le mot prêté par Catherine de Sienne à Notre-Seigneur: «Je suis celui qui est, tu es celui qui n’est pas».

421.

Dieu n’est jamais seul a être content de nous.

422.

S’il t’est donné de choisir tes compagnons de labeur, recrute-les parmi ceux qui travaillent en chantant.

423.

Tout labeur est une communion et requiert une initiation.

424.

Avant de juger pense à ceci:
Si l’on jugeait le bien que j’ai fait de la façon dont je juge le mal que font les autres.
Si l’on jugeait le mal que j’ai fait de la façon dont je juge le bien que font les autres.
Sous quelle figure cela se présenterait-il?

425.

La bonté n’est au fond que la forme la plus subtile et la plus souple de la justice.

426.

Penser à Dieu, c’est du même coup être sûr de n’oublier personne. Oublier Dieu, c’est être sûr de léser le monde entier.

427.

Le serpent n’a pas de bras, et il enserre – n’a pas de pieds, et il avance.
Prends garde … Tout ce dont il est le symbole sait faire de même …

428.

Si tu souffres injustement – remercie Dieu de l’injustice autant que de la souffrance …; préférerais-tu d’ailleurs avoir à souffrir justement?

429.

Dans toute véritable croix, ce qui est divin est injustement frappé à travers ce qui est humain. Il n’y a pas à s’en effrayer, au contraire. Il n’y a qu’à comprendre et à bénir.

430.

Toute peine soufferte comme Dieu le veut n’est jamais que l’envers d’une joie qui t’attend, éternelle et démesurée.

431.

Les choses ont une logique implacable. C’est pourquoi toute inconséquence humaine se paie ici-bas par ses conséquences.

432.

Le désir, défi au destin? ou bien ordre secret de celui-ci?

433.

Rien ne pèse matériellement sur une destinée comme l’immatérialité d’un rêve.

434.

Les prières de l’avenir nous font un ciel plus léger sur nos têtes.

435.

Beaucoup ont besoin du succès pour mener à bien l’oeuvre de Dieu: quelques uns savent ne pas le requérir pour avancer; d’autres, plus rares, trouvent jusque dans l’insuccès une raison de plus pour prouver à Dieu leur amour.

436.

Bénis et honore ton insuccès. Il te montre la beauté, la grandeur, la dignité de l’objet au dessus de ton effort et de toi-même. Et n’y vois pas seulement une raison d’humilité, mais savoures-y la joie désintéressée d’un amour du trop haut dans le Très-Haut.

437.

De la part de Dieu nous avons le droit de tout attendre, en même temps que le devoir de ne rien réclamer.

438.

Réclamer, exiger, prétendre, ne sont guère qu’une façon insolente de mendier – Une âme noble ne s’aboisse pas volontiers à cela.

439.

Pas plus que des hommes nous ne devons être les usuriers des circonstances.

440.

La récompense: le pain des morts, pendant la vie.

441.

Point des recettes, mais des secrets. Voilà ce qu’il faut donner à l’âme en marche vers son Dieu.

442.

L’habitude du devoir enlève leur naturelle amertume aux choses de la vie.

443.

Souvent nous n’arrivions à bien faire que ce qui semble au-dessus de nos capacités.

444.

Il est facile de dire «ce qu’il faudrait faire» Plus facile encore de dire «ce qu’il aurait fallu faire»; – difficile, rare et utile de savoir dire «ce qu’il faut faire», et sur le champ.

445.

Faire une chose pour l’amour de Dieu c’est la faire de bout en bout mieux encore qu’en la faisant uniquement pour elle-même. Et c’est, en même temps, le dépasser.

446.

Les quatre étapes:

Avec Dieu,
Pour Dieu,
À Dieu
En Dieu.

447.

Les contemplatifs qui, ayant à agir, se trouvent gênés pour contempler, ne sont pas bien avancés dans la contemplation. – Et ceux qui, habitués à agir, ne savent pas contempler en agissant, ne sont pas bien avancés dans l’action.

448.

Pourquoi faut-il que dans le bien nous ne faisions presque jamais tout ce que nous pourrions faire tandis que nous sommes volontiers tentés de faire ce qu’il ne nous serait pas loisible d’accomplir?

449.

Fidèle désigne à la fois celui qui a confiance et celui en qui l’on a confiance. Tâche en toi-même de justifier les deux sens de cette heureuse équivoque.

450.

Pour les louer indistinctement, en une langue de qualité douteuse, on parle à tort et à travers, des «valeurs spirituelles» – (comprises d’ailleurs d’une façon presque physique). Ce n’est pas la «densité» des choses, mais leur «direction» qui les situe dans l’ordre de ce monde. Une aumône matérielle se place très au-dessus d’un faux système merveilleusement abstrait. Et … il y a rien de plus «spirituel» que le Démon.

451.

Du bien que l’on fait, la meilleure part est invisible, comme Dieu, et, venant de Lui, Lui ressemble.

452.

Les faits, qui sont ce qu’ils sont, nous enseignent volontiers la loyauté, les idées justes, qui résistent à toute épreuve, le courage. Ce n’est pas leur rôle principal, mais en toute âme de bonne volonté il peut être providentiellement rempli.

453.

Vigilate…
Celui qui rit sait qu’il rit; celui qui pleure sait qu’il pleure; celui qui dort ne sait pas qu’il dort.

454.

Une heureuse surprise: celle de constater de quelle prodigieuse façon prier enseigne à vouloir.

455.

Faire souvent le genre de bonnes actions qui nous déplaît le plus, enseigne des choses bien curieuses sur ce qui nous déplaissait en elles.

456.

Les actions héroïques ont toujours quelque chose de discutable; elles sont à une hauteur où il n’est pas aisé de juger.

457.

À bien des tournants de notre vie, prendre une décision importe plus que de prendre la meilleure.

458.

Quand il s’agit pour l’être humain d’arriver jusqu’au ciel, l’homme invente, les quelques étages inachevés d’une tour ridicule, parmi la confusion des langues, – Dieu, l’Homme Dieu, avec l’entente de tous dans le Verbe.

459.

Dieu ne s’exprime parfaitement que par Son Verbe ineffable, et tu voudrais Le définir à ta façon?

460.

Rien ne fait une ombre demesurée comme une lumière qu’on tient à la main.

461.

Les ténèbres de notre nature, la forme sourde, muette et aveugle de notre destinée ne sont peut-être pas autre chose que le fait d’être portés, pour notre naissance à venir, dans les Entrailles Divines.

462.

Quand ton âme s’oriente vers Dieu, tu entraînes à sa suite, en même temps que les invisibles présences d’un autre monde, la trace et le lien d’une étroite parenté avec toutes les choses créées – et cette universelle compagnie qui tient à toi, se trouve du même coup en toi, bénite comme toi.

463.

L’homme, étrange composé, où se résument tant de mondes … Pour savoir tout ce que nous sommes, il faudrait être Dieu – et ce ne sera pas trop de toute une éternité vécue dans l’union divine pour que Dieu nous l’apprenne.

464.

L’espace et le temps, qui ne sont pas des êtres séparés et subsistants, ne puisent pas en eux-mêmes la raison de leur apparente absence de limites. Mais s’ils semblent avec tant de force se présenter ainsi, c’est parce qu’ils demeurent toujours ouverts entre les mains de Dieu et livres, à Son seul gré.

465.

Certains silences de l’Univers ne sont que des paroles inarticulées et démesurées – qui s’adressent à Quelqu’un au-delà de ce monde; et au milieu desquelles nous sommes pour ainsi dire perdus …

466.

Les plus formidables des abîmes que l’Univers ait à nous montrer sont des abîmes transparents.

467.

Ce que tu sais te remplit; ce que tu ne sais pas remplit l’Univers.

468.

Les apparences doivent devenir pour nous des transparences.

469.

Quand «le jour baisse» on ne reconnaît plus les disciples, comme leur Maître, qu’à la façon dont ils rompent, en le sacrifiant pour leurs frères, le pain vivant de leur corps.

470.

Dans le choix ce que tu dois goûter c’est la sauver de la juste préférence l’élan vers le plus parfait, le sens d’une vérité vraiment unique. N’imite pas ceux qui méconnaissant ses causes profondes et ne semblent en lui se complaire qu’à la volupté d’exclure, d’être arbitre, et de primer.

471.

Ce qu’il nous est donné de voir, de nos jours: l’inversion de la grâce: L’homme se demandant s’il doit faire à Dieu, – à un Dieu qui d’ailleurs semble être sous sa dépendance – la grâce de bien vouloir L’admettre … et tenant à souligner, aux yeux de tous, ce qu’un tel acte a de purement gratuit.

472.

Ceux qui jugent Dieu pour le condamner ne le condamnent pas toujours à la peine capitale, mais à la prison cellulaire, aux travaux forcés, et surtout à l’exil.

473.

Vouloir ce que Dieu ne veut pas.
Ne pas vouloir ce que Dieu veut.
Les deux pôles du monde réprouvé, autour desquels on voudrait que viennent tourner toutes choses.

474.

L’ombre de la mort est la seule lumière de l’Enfer.

475.

Le péché mêle l’audace à la lâcheté. En lui, on ose avec impertinence et l’on capitule avec bassesse, tout à la fois.

476.

Trouver dans le malheur d’autrui quelque allègement à sa misère, est la marque même de ce qui fait l’Enfer et remplace là-bas la communion des Saints.

477.

Le remords est comme un «espoir retourné» et sans issue. Il plonge en un passé dont il voudrait refaire un avenir, ou tout au moins un malléable présent.

478.

Il est des péchés de nature infamante et subtile, semblables au péché de celui qui se regarderait pleurer dans une glace.

479.

Lumière froides, feux obscurs sont choses qui plaisent à l’Enfer.

480.

Toute la haine des anges et des hommes à l’égard de Dieu n’arrive jamais qu’à faire une croix.

481.

L’Écriture ne nous dit pas que Dieu nous abrite sous son manteau, sous sa tente, sous l’ombre sainte de Sa main, mais sousSes Ailes.

482.

Un des noms magnifiques et terribles de Dieu, pour les bons comme pour les méchants: «l’Inévitable».
Il est: «l’Inévitable». Il l’est plus que la mort.
Mais penser que Celui qu’on ne peut d’aucune manière, ni nulle part, ni jamais éviter, c’est le Suprême Amour …

483.

Votre amour n’aime pas assez…
Votre amour n’aime pas assez…
N’allez pas à l’Amour par obéissance. Mais à l’obéissance par amour.
Sinon vous ne savez pas de quel Esprit vous êtes…

484.

L’Amour de Dieu est aussi un commandement, et ne peut pas ne pas l’être. Mais en soi, comment ne pas sentir que c’est bien autre chose, et, à l’infini, bien plus qu’un «commandement» …?

485.

La façon dont Dieu nous dit de l’aimer … Ce n’est pas: «Aime-moi», sinon …

486.

Sur les dures tables de pierre de la Loi elles-mêmes, il était écrit: «Tu aimeras …» non point «Tu dois aimer» ou «Il faut aimer» … «Tu aimeras» … plus impérieux, plus impératif, plus beau, plus paternel sous cette forme que sous toute autre.

487.

Malheur aux temps et aux êtres à qui l’on est forcé de rappeler, faute de mieux, qu’un tel amour est, à tout le moins, un devoir! …

488.

Nous ne serons jamais jugés ni condamnés que par l’Amour, au nom de l’Amour et en raison de notre amour.

489.

Dans les choses de Dieu, les seuls à savoir vraiment, ce sont ceux qui aiment.

490.

Quand tu n’éprouves pas en toi-même, dans toute sa douceur, le sentiment de ton amour pour Dieu, cela veut simplement dire que l’heure est venue de lui prouver cet amour, de toute ta volonté.

491.

Pleurer de ne pouvoir assez aimer, c’est encore pleurer d’amour.

492.

Le véritable amour ne parle pas de lui; il est celui qui n’a pas besoin d’être nommé pour être reconnu.
Il est celui que rien n’arriverait à nommer non plus.

493.

«Si vraiment tu Me préfères une fois à quelque chose, tu Me préfèreras bientôt à toute chose».

494.

«Dieu est plus grand que notre coeur», a dit Saint Jean; mais alors notre coeur, quand il contient Dieu, peut être plus grand que notre coeur lui-même.

495.

Nous n’aimons pas Dieu comme il faut, si nous ne savons pas, en L’aimant, Le faire aimer.

496.

Quelle douceur de penser que la Fin Dernière, c’est la Cause première!

497.

Pour ici-bas…
O Toi que je ne peux ni perdre, ni trouver!

498.

Seigneur, si je vous demande parfois une marque sensible de votre grâce, ce n’est pas pour être plus sûr de Vous, c’est pour être plus sûr de moi.

499.

Seigneur, qu’à Votre Vie en moi, vienne assez correspondre ma vie en vous.

500.

Seigneur, vivre de Votre vie! et mourir de Votre mort …

501.

Vous Vous êtes donné à moi, Seigneur, faites que je puisse Vous rendre à Vous-même, en me donnant.

502.

Seigneur, je ne demanderai pas que vous me disiez: «Je suis content de toi»… Laissez-moi seulement deviner que vous pourriez me dire: Je ne suis point mécontent…» et signifiez-le-moi d’un seul et doux regard.

503.

On appelle hasard les échéances lointaines ou obscures de la Providence.

504.

À lui seul, le constant souci de Dieu dans une âme renseigne d’une merveilleuse façon sur la nature de la Providence et sur la subtilité de ses voies.

505.

Un Dieu fait homme a, deux fois au moins, pleuré devant nous; sur une cité – sur la chair déjà pourrissante d’un ami.
Une cité coupable – un ami sans reproche…
À la veille d’une destruction pour l’une, pour l’autre, d’une résurrection.

506.

La résurrection du fils de la veuve…
Là, Jésus a opéré le miracle sans être sollicité.
La seule rencontre du cortège a suffi. L’Évangile ne note aucun échange de paroles, non plus, après le miracle, entre Lui, la mère et l’enfant. Sans doute parce qu’il n’y en a guère eu. Ce qui se passait en eux et entre eux était au delà des paroles.

507.

La multiplication des pains. Ceux dans récits l’Évangile. Et c’est là où il y avait le plus de besoins et le moins de ressources que non seulement tous ont été rassasiés, mais qu’on a pu recueillir et remporter le plus de corbeilles de restes

508.

Notre Dieu est «un Dieu caché».
Mais aussi, dans un autre sens, un Dieu «caché-partout» et qu’il importe de retrouver partout.

509.

En tant que présent, le présent nous dessine d’un seul trait, léger, mais sûr, quelque chose de la Figure de Dieu.

510.

Quand nous nous éloignons de Dieu, nous nous sentons, d’une indéfinissable manière, comme plus loin de nous-même, et c’est en véritable étrangers que nous voyons pour ainsi dire passer devant nous sans retour, fuyants, énigmatiques, regrettés …

511.

Combien peu me ressemble le meilleur de moi-même! et, pourtant, si je veux ne me reconnaître qu’en lui, je n’ai pas tout à fait tort …

512.

Depuis la venue du Fils de Dieu, le temps des prophètes est passé. Mais nos espoirs, dès lors, sont devenus des prophètes, des prophètes plus grands, plus véridiques et plus consolants que tous les prophètes.

513.

On peut tout ce qu’on veut quand on veut ce que Dieu veut.

514.

Quand, en nous, le corps suit l’esprit, et l’esprit le Saint-Esprit, le Verbe fait chair trouve sur la terre la réponse qu’Il attend.

515.

L’avoir à soi?
ou
être à Lui?

Songe à la seconde alternative, et, pour l’Éternité, sûrement, tu auras la première.

516.

Quand ton coeur saigne, en faisant l’oeuvre de Dieu, les anges viennent tremper leurs lèvres au calice de ton sang, que le Fils de Dieu élève alors, lentement, en silence, sur une foule que tu ne peux voir, mais qui sans le savoir assiste et que tu assistes.

517.

Si rien de ce que je fais, mon Dieu, n’échappe à Votre Jugement, rien de ce que je traverse n’est étranger à Votre Miséricorde et à Votre Amour.

518.

Quand tu n’as plus rien à donner, tu peux donner encore plus que tout, une prière, et quelle prière!… une belle prière depauvre.

519.

Seigneur, donnez-moi ce qu’il faut que je donne, afin que j’aie d’où le donner vraiment; et de telle façon que l’on sente que c’est bien Vous qui donnez à travers moi.

520.

Quand on s’est mis au service de Dieu on doit sans cesse donner plus que ce qu’on a, – être au delà de ce qu’on est.
Mais Dieu est là pour le permettre.
Cela ne se fait pas sans une certaine stupeur ni sans une certaine et bien compréhensible fatigue.
Mais Dieu est là pour y parer.

521.

Douceur des larmes que Dieu sait faire jaillir de nos yeux dans la prière, et qui semblent venir du fond de l’âme, lourdes de bénédictions, chaudes comme un sang qui se donne, rapides comme le vol d’un ange.

522.

Se figurer certaines choses qui nous dépassent, c’est déjà par le fait même, les défigurer.

523.

Seigneur, je ne sais plus où je suis, et de joie je ne puis plus comprendre…
Seigneur, Vous me donnez ce qui n’a pas de nom sur la terre…
Seigneur, qu’ai-je fait pour que Vous me visitiez ainsi…?
Seigneur, je n’ai rien fait pour mériter ce dont Vous me comblez…
«Mais Moi, j’ai tout fait, jusqu’à souffrir la mort, pour que tu l’aies»…
J’ai compris, Seigneur, j’ai compris.

524.

Du seul fait qu’il ne contient aucun mensonge, le Ciel serait déjà inimaginable les êtres de la terre.

525.

Sainte Tentation, éclairez-nous. Sainte Tentation, fortifiez-nous. Sainte Tentation, intercédez pour nous. Sainte et affreuse Tentation, menez-nous là où Dieu veut, par votre entremise, plus haut que nous, et plus haut que tout, nous conduire.

526.

La tentation est une «personne consacrée». – Elle a sa vocation. Elle n’est permise dans l’Ordre divin que pour nous mettreau-dessus de nous-même, elle, que, née de nos péchés, l’Esprit du Mal a voulu vouer à nous faire déchoir.
Salue-la comme une messagère et une missionnaire de Dieu, avant de la ramener dans le cloître et de la faire servir à ton salut.
Si hideuse que soit sa figure, si risqué que soit son costume, c’est une religieuse, épouse du Seigneur.

527.

Vous nous l’avez juré, Seigneur, je sais que je ne serais pas tenté au-dessus de mes forces.
Seigneur, je sais que je ne serai pas éprouvé au-dessus de mes forces.
Seigneur, je sais que je serai secouru au delà de mes forces.
Seigneur, je sais que c’est avec toute la force du Tout-puissant, que vous m’aimez et que vous m’aidez.

528.

Nous sommes aimés aussi fortement que nous sommes créés.

529.

Qui n’aime pas ne peut deviner.

530.

Se connaître, se posséder, se dominer, se conduire, quatre premiers degrés l’un après l’autre.

531.

Ne peut vraiment se donner que celui qui se possède, qui sait se posséder.
Sans cela, on ne saurait même dire que pour le faire, il s’appartient.

532.

Pour posséder Dieu, ou pour bien rester sous la possession de Dieu, il faut savoir se posséder soi-même.

533.

Obéissance et maîtrise de soi se tiennent et l’une l’autre s’entretiennent.

534.

Il faut une volonté libre pour obéir. Autrement on n’obéit pas, on subit.

535.

Pour certaines grâces de Dieu mystérieusement délicates et pures, il serait bon de dire: «ne cherchez pas, et vous trouverez».

536.

Plus une route est vraiment une bonne route, moins les passants y laissent la trace de leurs pas.

537.

Mieux qu’on ne saurait le croire, ouvrir les mains aide à ouvrir les yeux – joindre les mains, à rejoindre les âmes.

538.

Pour établir une vie, comme pour juger de ce qu’elle vaut, les heures comptent plus que les années.

539.

Si l’on offre et l’on souffre pour Dieu seul et de tout son coeur, peu importe ce que l’on offre, et ce que l’on souffre, pourvu que l’on offre et que l’on souffre.

540.

Rien ne l’arrêtera, ce qui peut venir de Dieu au monde par ton entremise. Regarde: ce sont des mains vides et des mains clouées qui ont le plus donné au genre humain – et pour tous les lieux et pour tous les temps.

541.

Si tu offres à Dieu des sacrifices sans réserve, Dieu te réservera des joies sans mélange.

542.

Si nous n’avons rien à offrir à Dieu, offrons-Lui notre honte de n’avoir rien à Lui offrir.

543.

L’évidence évoque le jour et le miroir. La foi, la fenêtre et la nuit toute fourmillante d’étoiles.

544.

L’Éternité réjouit déjà le Temps.

545.

L’Éternité nous donne dans le temps la preuve visible de sa patience. Le temps n’est peut-être pas autre chose que la patience de l’Eternel, entrevue;
Dieu s’accommodant victorieusement, avec bénignité, des conditions de ses libres créatures, de ses créatures très-aimées.

546.

Par son élan direct, par la ligne même de la forme qu’il prend, l’Avenir nous montre que nous ne devons pas envisager l’Éternité comme une sorte de mouvement circulaire et fermé, mais plutôt comme une sorte d’explosion sans limite de l’Acte infini en toute sa pureté.

547.

L’Un est la splendeur du multiple, le multiple la splendeur de l’un.

548.

Où nous fait-Il le plus trembler de respect effrayé: au fond des Cieux ou plus près de nous que nous-même?

549.

Nous ne pouvons savoir si nous sommes dignes d’amour ou de haine.
Mais nous savons que, dignes ou non, Dieu nous aime.

550.

Sans cesse, Dieu se penche sur notre âme. Si la face qu’elle Lui présente est calme et pure, ce miroir peut Le refléter aisément.

551.

Dieu, Celui de qui nous sommes très sûrs d’être toujours entendus, mais que nous ne sommes pas assez sûrs de savoir toujours entendre.

552.

Dieu ne cesse de nous parler. Mais nous ne nous appliquons pas toujours à comprendre la langue qu’Il nous parle.
Surtout quand elle est trop proprement la Sienne.

553.

L’homme qui n’a jamais menti peut en tendre parler Dieu; car il sait comment Dieu parle.

554.

Dieu parle à tous et parle à chacun. Certains sont plus frappés de ce qu’Il peut dire à tous; d’autres de ce qu’Il veut dire à chacun.

555.

Tout ce qui déforme notre vie intérieure peut se ramener à la façon plus ou moins inconsciente dont nous altérons en nous le texte du «Notre Père».
Au lieu de dire «Notre Père qui êtes aux Cieux» ce que nous disons, c’est, suivant la qualité des âmes, «Notre juge qui êtes au Tribunal», «Notre Fournisseur qui êtes au Comptoir», «Notre Créancier qui sonnez trop souvent à notre porte», «Notre Cause première dont nous ne sommes qu’un effet perdu dans le lointain», «Notre Maître Suprême devant lequel nous ne sommes que poussière», Notre Camarade avec lequel nous en usons librement» – et ainsi de suite, avec une désolante variété… Nous ne disons plus en vérité les paroles même que Dieu nous a enseignées pour le prier. Notre Père… et qui êtes aux cieux.

556.

La Parole de Dieu a son commentaire. Les Silences de Dieu doivent connaître, eux aussi, une exégèse. Il doit se faire d’eux, à genoux, une interprétation sacrée, plus craintivement respectueuse encore que l’autre; et pour cause…

557.

En réponse à nos anxieuses questions, sur les sujets qui touchent le plus profondément à notre destinée, les silences de Dieu, souvent, ne veulent nous signifier que l’inexprimable – au-dessus et au delà de ce que nous pourrions imaginer, mais dans le même sens.

558.

Les hommes ont su crucifier le Verbe. Que font-ils du Silence de Dieu?

559.

Le Silence de Dieu est avant tout un silence d’Amour.

560.

Dans le silence le plus transcendant, le plus complet de Dieu, il y a, toujours présent, le Verbe, et un Verbe qui non seulement se fait entendre, mais éclaire, et veut éclairer tout homme venu en ce monde?

561.

Nous serons avant tout jugés sur ce que nous avons fait des silences de Dieu.

562.

Plus on aime Dieu, plus on sent, non pas seulement, ce qui serait naturel (et ne vaudrait guère la peine d’être relevé), que notre volonté se fait semblable à la Sienne mais, chose surprenante, que la Sienne devient de plus en plus semblable à la nôtre…

563.

N’être soumis qu’à Dieu, il ne peut exister de liberté plus absolue que celle-là, et tout fils de l’Église peut la connaître…

564.

«L’itinéraire de l’âme à Dieu» c’est, ici-bas, la piste suivie par l’Esprit-Saint du Père au Fils, et du Fils au Père, à travers toutes choses.

565.

En Dieu nous participerons à Sa Nature, point aux Personnes Divines. Mais à cette Nature les Personnes, seules, peuvent nous initier.

566.

Les neuf choeurs des anges dans l’âme chantent, en montant l’échelle:

Aimer Dieu.
Aimer en Dieu.
N’aimer qu’en Dieu.
Tout aimer pour l’amour de Dieu.
Aimer tout en Dieu.
N’aimer tout qu’en Dieu.
N’aimer Dieu que pour Dieu.
N’aimer rien tant que Dieu.
Aimer Dieu de toute la force de Dieu.

567.

Non point aimer au commandement, mais obéir par amour.

568.

Du Dieu des philosophes au Dieu Vivant… Le Dieu de qui l’on parle… Le Dieu qui parle… Le Dieu qui nous parle… Le Dieu qui nous parle de Lui… Le Dieu qui parle jusqu’en nous…

569.

Les étoiles sont à peine les étincelles d’un Feu plus grand que l’Univers.

570.

Dieu se sert de mondes pour éclairer les mondes.

571.

Moins apparentes que tout chemin, les orbites des astres du ciel sont cependant plus sûrement tracées, plus strictement parcourues que des routes.

572.

Lui aussi, l’Abîme est le signe de quelque chose…

573.

Les conventions humaines nous font mystérieusement porter comme un double masque, celui qui nous masque nous-mêmes, celui qui nous masque l’Univers.

574.

Les âmes ne sont pas des provinces du Royaume de Dieu. Il n’y a pas, non plus, plusieurs Royaumes de Dieu. Il y a le Royaume de Dieu en chacune, et le même en toutes.

575.

Tu peux avoir des ennemis. Toi-même tu ne saurais être l’ennemi de personne.

576.

Savoir comment il faut aimer ses ennemis, c’est commencer à comprendre ce que c’est que Dieu.

577.

Si tu n’aimes pas au moins de toute la profondeur de l’offense qui t’a été faite, tu n’as pas encore vraiment rendu le bien pour le mal.

578.

Le publicain qui allait devenir apôtre disait à Jésus, avant de devenir apôtre: «Je rends le quadruple à ceux à qui j’ai fait quelque tort». Après sa conversion, c’est à ceux qui lui auraient fait quelque tort qu’il eût senti devoir donner le quadruple.

579.

Ne reproche à personne son ingratitude à ton égard. Tu ne ferais que rendre alors moins ingrate son ingratitude, sans apporter à sa faute un remède approprié. Ce sont tâches qui, pour être bien faites, doivent revenir à d’autres qu’ l’être méconnu ou lésé.

580.

Être traité avec ingratitude: une des façons, et non la moindre, de ressembler à Dieu.

581.

Le pain quotidien n’est pas seulement dur à gagner, mais dur à entamer, parfois. Il est toujours pourtant de quelque façon, du pain bénit.

582.

La vérité… un de ces prochains que nous devons aimer comme nous-mêmes.

583.

Le mensonge est né damné. Dieu ne le recevra jamais, quoi qu’il fasse. Ne le reçois pas davantage en ton âme, tu n’as que faire de la compagnie d’un réprouvé.

584.

Le mensonge, – d’affreuse façon fatigue l’âme et l’univers.
Devoir sans cesse étayer ce qui ne tient pas debout; donner l’être à ce qui ne l’a pas et ne l’aura jamais; donner vraiment de son être, et à cela… et pour quelle fin!…

585.

La vie est belle par ce qu’elle est.
Plus encore par ce qu’elle recèle.
Et davantage encore par ce qu’elle achète.

586.

La terre entoure et presse la racine.
La tremblante chevelure de la racine donne la sève et la vie, la sève donne la fleur et la joie du regard, la fleur donne le fruit et procure l’allégresse de la chair; mais tout vient de l’obscure et frêle avidité de la racine, de la vénérable et secrète vertu de la terre.

587.

Un des charmes de l’avenir pour l’homme c’est son apparente virginité.

588.

La neige ne brille jamais autant que sous le soleil qui la fait disparaître.

589.

En amour, comme en autres matières, la possession n’est pas la propriété.

590.

L’amour humain prête ou reconnaît toutes les qualités à ceux qu’il choisit. L’amour de Dieu les leur donne.

591.

La lâcheté, c’est «l’humilité-selon-le-Diable».

592.

La mort est si loin de ressembler au sommeil! Elle n’a du sommeil que le masque. Le sommeil joue à la mort comme un enfant joue à la poupée et sans plus de sérieux. Avec la mort, quel saut tragique, tout différent, dans ce qui n’est ni l’oubli ni le repos, dans ce qui n’est pas le jeu léger du rêve, mais toutes les réalités, dressées, debout, enfin seules maîtresses, sans ambages et sans retour!

593.

On ne sait jusqu’où va sa lâcheté qu’à l’heure où on l’a vaincue. – Auparavant on a la lâcheté même de sa lâcheté: on n’ose pas la sonder jusqu’au fond.

594.

Une absence sentie de Dieu est grande comme Dieu même, et le rend, par là-même, à nous présent, d’une étrange et formidable manière.

595.

Certaines aridités font participer à Sa mort, comme on a participé à Sa vie; participer à Sa mort aussi saintement, aussi utilement qu’on a participé à Sa vie.

596.

«Si Je semble ne te rien donner, c’est que Je veux que tu sembles Me donner quelque chose»…

597.

La bouche de Dieu s’est ouverte pour dire:
«Que la Lumière soit!» et la Lumière fut. – Cela s’est fait aussi parfois dans ton âme. – Si d’autres fois toute proche, et toute bénissante pourtant, cette bouche a semblé se fermer et si les ténèbres se sont faites avec la même puissance que s’était faite la clarté, – ne crains rien. Au contraire, défaille de joie… Les lèvres se ferment pour le baiser… Répète avec le Cantique: «Tu m’as donné le baiser de ta bouche».
Pour le baiser les lèvres se ferment.

598.

Il n’y a pas de grande et sainte espérance sans beaucoup de foi et beaucoup d’amour.

599.

Le châtiment, comme la foudre, éclaire.

600.

Une vraie philosophie des sciences exige à tout prix, pour être complète, une savante philosophie des ignorances. – On n’a pas assez songé à bien développer celle-ci, avec toutes ses conséquences, immédiates ou lointaines, théoriques ou pratiques.

601.

Il en est des idées comme de la foudre; avant de toucher terre, et d’y semer le désordre ou la mort, les coups de foudre s’échangent très-haut de nuée à nuée sans autre effet que l’entrechoquement splendide des lumières et la majesté du fracas. Mais le reste vient après…

602.

C’est ma joie, ô mon Dieu, que vous souffriez en moi, quand je souffre pour vous, et que vous ne souffriez plus qu’en moi, et point en vous, une fois que vous avez souffert pour nous.

603.

Dieu n’aurait pas pu comprendre la souffrance, s’il ne se l’était personnellement associée, et elle est là, dans l’abîme d’une seule des Personnes divines comme perdue, enivrée, stupéfaite et épouvantée.

604.

On ne peut songer à vouloir tout donner à Dieu qu’après avoir appris à ne rien lui refuser.

605.

Certains, au lieu de chercher «Dieu seul», et croyant le faire, ne cherchent que «Dieu pour eux seuls».

606.

La Bonté de Dieu ne descend vers nous que parce que, de ce fait même, elle monte au-dessus de tous les cieux.

607.

Ce qui se fera de notre âme au dernier jour est aussi réel, aussi sûr, aussi implacable que ce que nous voyons se faire de notre corps. La souveraine vérité et la disposition souveraine s’empareront de tout ce que nous sommes pour en faire ce qui doit en être fait.

608.

Le plus grand des amours méconnu: c’est ce qu’on nomme l’Enfer.

609.

Il viendra un jour où ton coeur verra, et où tes yeux aimeront, où ton âme palpera et saisira tandis que tes mains comprendront, où ta chair même engendrera des prières, cependant que tes prières enfanteront.

610.

Dieu sait tout, mais il sait surtout ce que nous ne savons pas.

611.

Nous ne valons pas seulement par ce que nous sommes, ou devenons, mais par ce que nous nous trouvons signifier.

612.

De quoi souffre-t-on davantage: d’avoir une destinée au-dessous de son âme ou une âme au-dessous de sa destinée?

613.

L’ennui lui-même est un signe de notre vocation divine.

614.

Dieu rejoint l’homme de partout, si l’homme ne l’atteint de nulle part.

615.

Pauvre présence d’esprit que celle où il n’y a pas présence du Saint-Esprit!

616.

Nous avons, de nos jours, autant d’idoles qu’il a pu y en avoir dans les Panthéons de jadis. Elles sont immatérielles, seulement – et, comme telles, plus difficiles à renverser et à briser que leurs aînées; – Elles ressemblent aussi davantage à l’être spirituel qui peuple nos âmes de leurs formes et de leurs prestiges pour nous égarer un peu plus à sa manière.

617.

Le sacrement du démon;
Un mensonge en pâture.
Une «présence irréelle».

618.

Dans ta tristesse, cherche la joie que tu pourrais apporter à ton frère, et la joie la moins indigne de ta peine.

619.

La meilleure façon de fêter les saints: leur ressembler. Pourquoi ne pas essayer de vivre comme eux, ne fût-ce qu’un jour, leur jour, le jour consacré et béni par l’Église, où ils sont «de garde» pour nous aider?

620.

À proprement parler, Dieu ne prévoit rien, Il voit. Et c’est nous qui voyons en retard.

621.

Toutes les erreurs ont ce trait commun: vouloir rendre Dieu esclave de quelque chose.

622.

Reconnaître ce qui est, c’est rendre hommage à Celui qui Est.

623.

Plusieurs sortes de néant qu’il importe de bien distinguer.
Ce qui n’est pas, mais peut être et sera un jour.
Ce qui n’est pas, mais peut être et ne sera jamais.
Ce qui n’est plus, et après avoir été, ne sera plus jamais.
Ce qui n’est pas et ne peut pas être.
Le Pire de tous: ce qui ne doit pas être «et qui sera ou ne sera pas».

624.

Avant de se pencher vers la créature, l’amour de Dieu a voulu, a osé se pencher sur le néant.

625.

La Miséricorde descend au-dessous du Néant, dans le Mal, dans ce qui n’aurait pas dû être, pour quelque chose de plus inouï qu’une création.

626.

Seigneur, souvenez-vous de ceux que j’oublie et dont je devrais me souvenir. Faites que ce souvenir divinement évoqué en Vous, arrive ainsi à compter davantage que mon oubli.

627.

On reçoit sa destinée, comme sa mort, en plein coeur.

628.

Celui qui ne sait pas chercher Dieu partout, risque fort de ne Le reconnaître nulle part.

629.

L’Esprit gémit en nous – disent les Livres Saints. C’est d’amour ou de peine que nous le faisons et l’entendons gémir, car nous sommes en ce monde l’exil vivant et mobile de son éternel retour.

630.

N’oublie pas que le Ciel est une trouvaille.

631.

Les abîmes sont des formes du respect mutuel que de l’une à l’autre se témoignent les oeuvres de Dieu, en souvenir de Lui.

632.

L’âme, dans ses plus ténébreuses perplexités, interroge Dieu, au fond d’elle-même. – «Seigneur, que voulez-vous? que me voulez-vous? que voulez-vous que je fasse? comment voulez-vous que je découvre ce que vous voulez de moi?…»
Et cette seule réponse : «Je te veux.»

633.

Le monde nous montre, plus que tout, une figure d’attente.

 

EN ENTENDANT SONNER MATINES ET LAUDES
Au matin de notre éternité déjà commencée.
En chaque jour, anniversaire de la Création.

634.

Louée soit l’Immensité où sombre la multitude des étoiles – car elle est le signe et le reflet de la Bonté de Dieu, plus grande qu’elle.
Loués soient les Siècles des Siècles qui n’épuisent pas la Bonté de Dieu, plus infatigable qu’eux-mêmes.
Loué soit l’accueil du Sein de Dieu où se précipitent et se mêlent toutes choses.

635.

Louées soient les créatures, à cause de leur qualité de créature, elles, au nom décrié et magnifique, qui ont été jugées dignes par Dieu de venir du néant à l’extase de l’existence et de coopérer, de leur place bénie, à l’oeuvre de Dieu.
Louées soient les créatures humaines, que Dieu a jugées dignes d’avoir à jaillir du néant pour ne jamais finir, et qui le glorifient à jamais par leur bonheur ou par sa justice.

636.

Louez Dieu, souffrances sacrées de l’Univers qui honorez et purifiez le monde – qui, pénétrées jusqu’au coeur de Dieu, pouvez servir à effacer la trace du mal.
Louez Dieu, séjour de la Sainte Attente où disparaissent les dernières misères de nos péchés – où l’espoir de Dieu est déjà sûr et grand comme Dieu Lui-même.
Louez Dieu, Patrie des bonnes larmes, où les larmes flamboient et les flammes pleurent – prairie d’âmes dont nos prières sont la rosée.

637.

Louez Dieu, peines éternelles qui gémissez d’être peines et qui avez le terrible honneur d’être éternelles – qui n’êtes faites que d’amour indéfectible et repoussé.
Louez Dieu, peines éternelles, hymne involontaire de l’homme et de Dieu, indûment séparés, indestructiblement unis à l’origine et à la fin.
Louez Dieu, joies éternelles, dont l’aurore dès cette terre, transfigure déjà nos horizons.
Louez Dieu, joies éternelles, dont rien n’approche et que nous atteindrons.

 

DANS LA FOURNAISE CANTIQUE
en attendant le Jugement de Dieu.

638.

Bénissez le Seigneur, larmes et sourires…
Bénissez le Seigneur, regrets et repentirs…
Bénissez le Seigneur, fièvres et ferveurs…
Bénissez le Seigneur, pensées plus hautes que les cieux, soucis tout proches de l’humble terre…

639.

Bénissez le Seigneur, péchés lavés et pardonnés…
Bénissez le Seigneur, crimes expiés et réparés.
Bénissez le Seigneur, injustices devenues servantes du salut.
Bénissez le Seigneur, bourreaux absous et victimes volontaires.
Bénissez le Seigneur, oubliés dont Dieu se souvient…
Bénissez le Seigneur, ingratitudes doucement accueillies…
Bénissez le Seigneur, secrets du fond des âmes…
Bénissez le Seigneur, mensonges agenouillés devant la vérité.
Bénissez le Seigneur, énigmes et perplexités.
Bénissez le Seigneur, appels, attentes et recherches.

640.

Bénissez le Seigneur, misères faites pour être comblées.
Bénissez le Seigneur, espérances faites pour être dépassées.
Bénissez le Seigneur, impatiences faites pour être confondues.
Bénissez le Seigneur, obstacles faits pour être surmontés.

641.

Bénissez le Seigneur, ténèbres et éblouissements…
Bénissez le Seigneur, extases et délaissements.
Bénissez le Seigneur, fatigues et agonies…
Bénissez le Seigneur, offrandes et sacrifices, voeux et serments, choses données et point reprises.

642.

Rêves et désirs, bénissez le Seigneur…
Nos saintes et bienheureuses ignorances, bénissez le Seigneur.
Frémissements de la vie de Dieu dans tout ce qui est, bénissez le Seigneur.
Mystères de la Providence et du salut, blottis jusque dans les plus petites choses, bénissez le Seigneur.

643.

Morts et poussières, bénissez le Seigneur.
Ma mort à moi, bénis le Seigneur!
Ma pourriture, bénis le Seigneur!
Choses qui naîtront de moi, quand je ne serai plus de ce monde, bénissez le Seigneur. Silence autour de ma mémoire, bénis, toi aussi, le Seigneur…
Mon âme, mon âme qui jamais ne devras mourir, crie ton éternité déjà commencée, en bénissant, dès cette heure, éternellement, le Seigneur.

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