« Une fois je lui ai proposé[1] d’assister à une rencontre du cénacle le Buisson Ardent au monastère Antim [à Bucarest], où étaient réunis des moines et des intellectuels orthodoxes désireux d’une vie spirituelle authentique (…). Pami les personnes présentes se trouvaient le professeur Al. Mironescu, le poète Vasile Voiculescu, médecin, l’étudiant André Scrima, futur secrétaire particulier du patriarche de Constantinople Athénagoras, le moine Adrian Făgețeanu, ancien commissaire de police et converti, le père Sofian, l’hégoumène du couvent et d’autres[2]. Le conférencier, Sandu Tudor, autodidacte en théologie, était au début de son itinéraire théologique. Le sujet était, si je me rappelle bien, la conception orthodoxe sur la grâce. On commentait Grigore Palamas, le docteur orthodoxe en matière de grâce. À une affirmation incorrecte, Mgr Ghika, sans aucun respect humain, intervint vivement en corrigeant l’orateur, qui ne céda pas et se considéra importuné. Mgr Ghika insista quand même. » D’après le Père Schorung Mgr Ghika affirma, au sujet des thèses de Grigore Palamas : « C’est une religion ombilicale[3] ! » Mais il poursuit : « devant la résistance de ces âmes, leur beauté, leur ferveur et leur zèle », Vladimir Ghika se pencha de près sur les œuvres de Grégoire Palamas. « L’incident s’acheva par l’acceptation d’une discussion en particulier. Celle-ci eut lieu et fut l’occasion d’une respectueuse amitié, » conclue Bob Danciu.
En fait, Vladimir Ghika et Sandu Tudor avaient fait connaissance dès juin 1925, par l’entremise du Père orrthodoxe Gala Galaction, qui lui avait présenté ce jeune étudiant roumain. À cette époque le jeune Alexandru Teodorescu, qui écrivait déjà sous le pseudonyme de Sandu Tudor, collaborait avec l’association de la jeunesse chrétienne américaine, d’obédience protestante, Y.M.C.A.[4]. Il semblait alors ouvert aux autres composantes du monde chrétien. Mais, comme cela arrive assez souvent, même encore de nos jours, un séjour de quelques mois au Mont Athos en 1928, va renforcer son mysticisme et son intransigeance orthodoxe.
En 1942, c’est la rencontre avec le moine russe Ivan Kouliguine, qui lui fait découvrir l’hésychasme et la prière continuelle. Et c’est ainsi qu’il fonde l’association du Buisson Ardent au monastère Antim. Vladimir Ghika est intéressé, car, comme nous le dit Olivier Lacombe, qui faisait partie des étudiants chrétiens fréquentant la maison des Maritain, à Meudon : « Mgr Ghika nous avait seulement demandé de recopier et porter sur nous le texte du Buisson Ardent (Exode) et les grands textes de l’Évangile de St Jean qui vont de 13.33 à 17.26. »
Quant à la prière continuelle, c’est Jean Daujat qui nous en parle : « le point fondamental de son enseignement [à Mgr Ghika], c’était que l’essentiel de la vie chrétienne c’est une vie dans la présence de Dieu ; vie qui doit être une prière continuelle, une prière ininterrompue, comme le Christ l’a commandé dans l’Évangile : “Vous devez toujours prier, ne jamais cesser de prier,” parce qu’il faut avoir le regard intérieur de l’âme toujours dirigé vers Dieu.[5] »
C’est l’année suivant leur rencontre au monastère Antim, que Sandu Tudor entre effectivement en religion et encore une année plus tard, en 1949, qu’il est arrêté et condamné à 3 ans de travaux forcés qu’il effectue au Canal. En 1958, il est de nouveau arrêté et condamné cette fois à 25 ans de travaux forcés, tant la prière continuelle était vue comme une menace par le pouvoir communiste ! Il meurt en 1962 à la prison d’Aiud, son corps étant jeté à la fosse commune…
[1] C’est Bob Danciu qui parle, dans ses souvenirs sur Mgr Ghika. J’ai un peu corrigé son français parfois incertain.
[2] Dans son agenda, à la date du 29 mars 1947, Vladimir Ghika écrit : « Antim / Sandu Tudor – / 13 personnes dont 2 moines ».
[3] Il faut comprendre, je pense, que c’est une religion qui se regarde le nombril !
[4] Voir Carmen Ciornea, Sandu Tudor și asociațiile studențești creștine din România interbalică [Sandu Tudor et les associations estudiantines chrétiennes dans la Roumanie de l’entre-deux-guerres], Eikon, București, 2017.
[5] Vladimir Ghika devait connaître les Récits d’un pèlerin russe, dont la première édition en français date de 1884.
Luc Verly
Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 8 / 2026, p. 27.