En décembre 1932, Pierre van der Meer revient à Rome où il n’a pas mis les pieds depuis 25 ans. Entre-temps, ce protestant hollandais s’est converti au catholicisme sous l’influence du sulfureux écrivain français Léon Bloy, qu’il a connu grâce à Jacques Maritain. Il retrouve là son ami Vladimir Ghika qui séjourne chez son frère Démètre alors ambassadeur de Roumanie à Rome. « Sa barbe blanche et ses cheveux blancs, son chapeau romain nous l’ont fait découvrir immédiatement dans la multitude de gens (…). Je ne l’avais plus vu depuis un an : il y a un an, il disait la messe de minuit chez nous, – le dernier Noël qu’Anne-Marieke[1] a fêté à la maison.[2] »
À Rome, Pierre van der Meer rend visite à des cardinaux, se promène dans la Ville Éternelle, qu’il voit maintenant non plus sous l’angle de la capitale des arts classiques, mais comme centre universel de la chrétienté.
Et puis, surtout, il est reçu en audience collective par le Pape. Il raconte : « À une heure moins un quart je gravis les marches qui montent au Vatican et j’entre. On m’introduit dans une petite salle où quelques personnes attendent déjà. (…) Assis dans cette antichambre, je me sens le cœur lourd d’expectation. Je porte en moi la vie d’Anne-Marie[3] et celle des enfants. Tout est étonnant et magnifique : Pieterke est prêtre et moine, Anne-Marieke s’appelle maintenant sœur Christine ; et notre petit Jean-François est auprès du Seigneur. J’attends l’entrée du Pape en priant, mais sans avoir conscience de prier : tout mon être, corps et âme, est tendu par la pure force de la prière. (…) D’un pas lent et calme il [le Pape] passe le long des fidèles agenouillés ; devant chacun d’eux il s’arrête un instant et tend sa main à baiser. (…) Deux pas encore et le vieux Père, – que l’on devine fatigué des longues, longues heures de soucis –, se trouve devant moi, me regarde de son regard calme, s’incline vers moi pour me tendre sa main douce. Il me bénit et bénit mon cœur où vivent mes enfants, ma femme, mes amis, mes chers disparus, tous ceux que j’aime, des hommes, tous les hommes de la terre, tous ceux que, sans paroles, j’offre à sa bénédiction. Je ne distingue pas bien le pâle visage, car mes yeux sont voilés. Mais il est bon qu’il en soit ainsi. Cette heure profonde qu’il me fut donné de vivre aujourd’hui m’a fait comprendre pour toujours la douce et consumante violence du souffle brûlant du Saint-Esprit. Je sens dans tout mon être la conviction qu’il pourra m’arriver désormais tout ce qu’il plaira à Dieu de m’envoyer, sans que rien en moi puisse être modifié, ébranlé, mutilé, faussé. »
Et voilà que, quelques semaines plus tard, il perd son fils Pieter, devenu prêtre. Et ce coup l’ébranle, non dans sa foi, mais au moins dans son âme et dans son corps. Bientôt, lui et sa femme Christine décident d’entrer en religion « à sa place », lui au monastère d’Oosterhout, elle à celui de Solesmes. Mais Christine ne supporte pas la dure vie monastique et, après quelques mois, demande à en sortir, ce qui fait que Pierre, lui aussi, pour elle, demande à revenir dans le monde et reprend à Paris son poste à la direction littéraire des éditions catholiques Desclée de Brouwer.
Et ils vivent ensemble ainsi jusqu’au le 26 décembre 1953, date à laquelle Christine décède. Quinze jours après seulement, Pierre, depuis longtemps prêt à faire le grand saut, réintègre l’abbaye d’Oosterhout, où il est ordonné prêtre en 1956, à l’âge de 76 ans, et où il vit jusqu’à sa mort, le 16 décembre 1970.
[1] Sa fille, devenue religieuse.
[2] Pieter van der Meer de Walcheren, Dieu et les hommes (Mensen en God), Desclée de Brouwer, 1957, pp. 496-511. Vladimir Ghika y est présenté sous les traits du « Père Giovanni ».
[3] De fait sa femme Christine.
Luc Verly
Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 6 / 2026, p. 27.