« L’homme le plus puissant que j’aie jamais connu, confia un jour Vladimir Ghika à Horia Cosmovici, était un jeune homme, à Rome, qui ne pouvait bouger un doigt sans souffrir atrocement. Fils d’un athée, il était révolté contre l’Église et surtout contre ses prêtres. Par un heureux hasard, je fus appelé à son chevet. Son père entra dans une colère noire en apprenant ma visite. Il guetta mon arrivée et, me criant dessus, me somma de partir immédiatement, me menaçant de me jeter par la fenêtre. Il voulut fermer la porte, mais, maigre et svelte comme je suis, avant qu’il n’y parvienne, je me glissai dans la maison d’un mouvement brusque. Il grommela encore, proférant des menaces, mais il me laissa entrer dans la chambre de son fils. Plus tard, me trouvant dans la chambre du malade, il se retira discrètement. La voie était libre. Je devins un habitué de la maison. Ma présence était acceptée, voire attendue. Je me mis à prier avec le jeune homme. Le lendemain de sa confession et de sa communion à la messe que j’avais célébrée dans sa chambre, le jeune homme accepta de m’aider dans l’apostolat. Il offrit ses souffrances, unies au sacrifice de Jésus, à mes intentions. Chaque fois que je lui demandais une heure ou deux de souffrances pour une guérison particulière, j’obtenais gain de cause. L’intervention de ce grand infirme fut si puissante que j’obtins également la guérison d’un professeur d’université atteint d’un cancer. Et non seulement le jeune homme mourut en état de sainteté, mais son père se convertit finalement. Oui, ce grand infirme fut l’homme le plus puissant que j’aie jamais connu.[1] »
Ce jeune homme s’appelait Manfredo Montinari, il était l’un de ces invalides que la Première Guerre mondiale avait laissé sur le carreau… quelques médailles sur la poitrine. Il souffrait d’une tuberculose du larynx. Sœur Marie-Thérèse du Sacré-Cœur, Petite Sœur de l’Assomption, raconte à Vladimir Ghika, dans une lettre rédigée au lendemain de la mort du jeune homme : « hier, il a converti un incrédule de sa maison, le communiste Boculti[2] qui n’a pas pratiqué depuis des années. Après avoir eu un long entretien avec Manfredo, le pécheur lui a dit : “Je te jure qu’avant 2 jours je serai rentré en grâce avec Dieu.” La figure du mourant s’est alors transfigurée. Il a poussé un soupir de joie et a levé les bras au ciel en signe de reconnaissance. Peu après, il faisait appeler son confesseur, Padre Leone, et demandait la Sainte Communion ; le Père vint, l’absout, le bénit, mais ne put lui donner le Saint Viatique car il ne pouvait plus avaler. En pleine connaissance, le sourire aux lèvres, en vrai prédestiné, il partait à 7h du soir en Paradis. »
Vladimir Ghika communique alors la nouvelle à sa belle-sœur Élisabeth : « il est parti comme un saint, après avoir ramené à Dieu, lui, l’incroyant de la veille, toute la maisonnée, y compris son terrible père à qui j’ai eu la joie de faire faire sa première confession et sa première communion, à soixante-et-onze ans, dans un état d’indicible émotion, au chevet de son fils, la veille de mon départ de Rome. Les prières de ce cher Manfredo durant le mois et demi qui ont suivi sa conversion[3], les offrandes vraiment héroïques de son martyre pour le salut de ceux que je lui recommandais, ont été d’une efficacité telle dans presque tous les cas, que je ne doute pas de leur effet sur le cœur de Jésus. »
[1] Horia Cosmovici, Monseniorul, Editura M.C., 1996, pp. 19-20.
[2] La lecture du nom est incertaine.
[3] De fait, il s’est passé peu de temps entre la première rencontre entre Vladimir Ghika et Manfredo Montinari, le 9 août 1932, et la mort de celui-ci, le 25 septembre de la même année.
Luc Verly
Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 9 / 2026, p. 27.