« Mitza, elle est jolie, très jolie, » dit Vladimir Ghika à son père en mars 1877 à propos de sa cousine germaine, Maria Moret de Blaramberg. Il a alors un peu plus de 3 ans, elle en a 12. Mais, avec le temps, les écarts d’âge s’estompent et la familiarité qui règne entre eux fait que Mitza se permet, en 1902, dans le postscriptum d’un courrier, de critiquer Vladimir pour sa conversion au catholicisme. Elle lui écrit ainsi : « En lisant ta lettre si pleine de pensées et de sentiments sublimes, j’ai déploré, plus que jamais, que ta belle âme ne soit restée parmi nous, dans ta religion qui avait tellement besoin de toi, de ton intelligence et de ton cœur. »

Probablement quelque peu fâché de lire sous la plume de sa chère cousine une pensée qu’il a probablement maintes fois entendue venant d’autres personnes moins proches, Vladimir Ghika lui répond longuement : « tu dis que j’aurais pu faire quelque bien à l’église [orthodoxe] roumaine en y restant. Oui, je le crois sincèrement. Le bien que j’y pouvais faire (…) m’a paru il y a quelque deux ans si grand que j’ai failli aller contre ma conscience pour le lui procurer (…). Cela a pu me tenter beaucoup. Mais j’aurai commencé par me mentir à moi-même et très fort, à mentir un peu aux autres, et je n’aurais rien fait de vraiment solide. On ne réforme une chose que par où elle a péché (…). La seule faute de l’Église d’Orient a été d’oublier la page fondamentale de l’Église dans l’Évangile : “Tu es Pierre et sur cette pierre [je bâtirai mon Église].“ Cette pierre solide méconnue, elle a naturellement oublié les conditions de l’Église qu’elle récite pourtant sans cesse dans son Credo – je crois en une Église une, sainte, catholique (c’est-à-dire universelle), et apostolique. L’unité elle l’a abandonnée et en tout cas elle ne l’envisage pas comme elle le devrait, comme la première des nécessités. La sainteté, elle ne la poursuit plus, elle n’y rêve plus, elle ne la reconnaît plus là où elle est (dans un de ces grands saints modernes de l’Occident par exemple). L’universalité, la catholicité, lui semble, soit une chimère irréalisable, soit une formule vague qui enveloppe sans les unir tous les chrétiens. L’apostolicité est le dernier de ses soucis enfin, – où sont, où ont été les âmes d’apôtres en Orient depuis dix siècles ? rien n’aspire là-bas à porter Dieu hors de soi, à l’annoncer, à le répandre, à crier son nom aux foules. »

En fait, par délicatesse sans doute pour sa cousine en proie aux grands problèmes de santé de deux de ses enfants, un fils épileptique et une fille handicapée mentale, Vladimir Ghika n’envoya jamais cette réponse. Elle n’aurait très probablement pas détérioré les bonnes relations qu’ils entretinrent jusqu’au bout.

Mitza essaya toute sa vie de mettre en application le programme qu’elle conseillait à son cousin : réformer l’Église Orthodoxe de l’intérieur, notamment en agissant dans le domaine de la charité… à l’exemple de son cousin. C’est ainsi qu’elle fut l’un des membres les plus actifs de l’Association des Dames Orthodoxes de Roumanie.

Vladimir Ghika pensait très certainement, comme pour sa mère Alexandrine, que, pour Mitza aussi, bien que restée orthodoxe, les portes du Paradis seraient grandes ouvertes…

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 5 / 2026, p. 27.