Paul Morand (1888-1976), l’Homme pressé

Oui, Morand était comme ça, pressé, c’est d’ailleurs le titre d’un de ses romans publié en 1941[1]. Dans la littérature, il est considéré comme l’un de ceux qui a rajeuni l’art romanesque en le débarrassant de ses longues descriptions devenues inutiles à l’âge du cinéma, en caractérisant ses personnages d’un trait bien senti, bref en donnant de la vitesse à la lecture, à l’intrigue… au risque, peut-être, de la superficialité. Car, oui, superficiel il l’a sans doute été aussi, aimant bien entendu les grosses voitures, les voyages, l’exotisme, les belles choses, les belles femmes…

C’est d’ailleurs une femme qui nous fait parler de lui ici, une Roumaine, riche, très riche même, une femme dont il s’éprit et qu’il épousa un beau jour de 1927 à Paris, Hélène Chrissoveloni (1879-1975), issue d’une famille de banquiers. Mais voilà que non seulement cette femme était orthodoxe, mais, en plus, elle venait juste de divorcer de son premier mari, Démètre Soutzo (1870-1943), dont elle avait eu une fille, Georgette (1905-1932), dite Papillon, qui se maria avec Éric de Broglie, cousin germain du prix Nobel de physique, Louis de Broglie.

Au lendemain du mariage civil, le couple se maria religieusement en l’église grecque orthodoxe de Paris. C’est ainsi que Paul Morand vécut des années loin des sacrements de l’Église Catholique, non pour avoir épousé une orthodoxe, c’était admis, du moins en obtenant une dispense, mais pour avoir épousé une divorcée, au grand dam de sa famille, dont notamment sa tante, religieuse dans le monastère où mourut Bernadette Soubirous en 1879.

Diplomate, conservateur, antisémite, Paul Morand avait tout pour se faire bien voir des autorités françaises aux tristes temps de la Deuxième Guerre mondiale. Il fut ainsi nommé ambassadeur de France là où il l’entendait : à Bucarest[2]. C’est là qu’il retrouva Vladimir Ghika, qu’il connaissait déjà, ayant notamment collaboré pour publier des nouvelles écrites par les lépreux du Pavillon de Malte à Paris en 1939. Quant à Hélène Chrissoveloni, Vladimir Ghika la connaissait depuis les bals mondains qu’il était tenu de fréquenter dans sa jeunesse…

C’est la mort du prince Soutzo, premier mari d’Hélène Morand, le 19 décembre 1943, qui permit à Vladimir Ghika de réconcilier Paul Morand avec l’Église Catholique, car désormais sa femme n’était plus divorcée, mais veuve. Avec la permission en bonne et due forme de l’Archevêché de Paris, Mgr Ghika put marier les vieux amants (aux yeux de l’Église) selon le rite gréco-catholique, en tout petit comité, discrètement, à l’Ambassade de France de Bucarest, le 24 février 1944. Et ils restèrent unis jusqu’à la mort, elle décédant en 1975 et lui un an plus tard, en 1976. La cérémonie funèbre de l’écrivain français eut lieu là où il s’était marié la première fois, à l’église grecque orthodoxe de Paris. Le Père Lazariste Georges Schorung, qui avait été témoin du mariage religieux de 1944, tint à être présent, en soutane, à l’office funèbre orthodoxe, pour bien marquer le fait que Paul Morand n’avait jamais abjuré sa foi catholique.

[1] L’Homme pressé, Gallimard, Paris, 1941.

[2] Rappelons que Paul Morand a publié, chez Gallimard, en 1935, un petit livre intitulé simplement, Bucarest, et que les mêmes éditions Gallimard viennent de publier, dans son intégralité, son Journal de guerre. Londres – Paris – Vichy (1939-1943), nous attendons avec impatience la suite qui parlera de la Roumanie.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 7 / 2021, p. 27.

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