Nae Ionescu ou « l’intelligence comme un oiseau de proie »[1]

Dans une lettre, Elena-Margareta Fotino écrit à Vladimir Ghika : « Il y a très longtemps que je voulais vous écrire, pour vous crier ma détresse dans l’espoir que vous pourriez m’aider à reconquérir la paix de mon foyer. (…) Mon Père, pardonnez-moi : à votre insu, vous êtes la cause de mon malheur. » Pourquoi Vladimir Ghika serait-il donc la cause du malheur de cette jeune mère de deux enfants ?

Pour comprendre, il faut lire une autre correspondance, celle de Nae Ionescu, le mari d’Elena-Margareta. En effet, dans une lettre du 16 février 1925, le philosophe roumain, qui n’est pas encore très connu, écrit au même Vladimir Ghika : « Il y a peu, par l’intermédiaire d’un ami, la Princesse M[aruca] Cantacuzène a demandé à me voir. Il semble qu’elle me considère comme „quelqu’un d’intéressant” ; c’est de vous qu’elle détiendrait quelques détails. Bien entendu, je répondrai à cet appel quand il aura lieu. Je sais que la Princesse est une femme qui compte. De telles relations me réjouissent et m’honorent. C’est pourquoi je vous remercie des bonnes paroles que vous avez pu avoir à mon égard. » Et l’on sait ce qu’il en a suivi : la grande idylle entre la princesse et le philosophe, la rupture entre les époux, puis la rupture entre les amants et la tentative de suicide de Maruca, qui a heureusement bénéficié des soins attentifs de son fidèle George Enesco, qui ne l’a jamais abandonnée malgré ses frasques…

Vladimir Ghika serait-il responsable de tout cela ? Si l’on tient compte des personnalités de l’impétueuse Maruca Cantacuzène et du brillant charmeur collectionneur de femmes qu’était Nae Ionescu l’on peut en douter sérieusement.

Avec sa bonté habituelle, Vladimir Ghika a dû, dès leur première rencontre, repérer les qualités et notamment l’intelligence que pouvait dégager le jeune philosophe d’exception. Il a voulu l’engrener dans le renouveau de la philosophie et de la théologie chrétiennes telles que les développait alors en France son ami Jacques Maritain. Il dit ainsi à Jacques Maritain en juin 1925, en parlant de Nae Ionescu : « Tâchez de le prendre en main au point de vue philosophique et religieux. »

Mais qui aurait pu « prendre en main » ce feu-follet ? Si le monde des idées passionnait certes le philosophe roumain, le monde du pouvoir eut, pour lui, une attraction encore plus forte, et il mit sa grande intelligence au service des mauvaises causes.

Car l’intelligence, que je sache, n’est pas une vertu chrétienne. N’est-ce pas ce que Vladimir Ghika entend lorsqu’il écrit cette pensée : « Notre plus certaine science de Dieu : celle qui se fonde sur sa bonté, plus ample, plus profonde, plus sûre que celle qui ne se baserait que sur des inductions de pure intelligence trop courte. »

D’ailleurs Nae Ionescu avait lui aussi conscience des pièges dans lesquels ses brillantes capacités pourraient l’entraîner. Il écrit à Vladimir Ghika, le 31 octobre 1924 : « Mais c’est si difficile, en accumulant tant de connaissances, de ne pas devenir présomptueux ! Je parle pour moi, et je pense à cela comme à une grande épreuve contre laquelle je me bats depuis des années. » Il se battit et il fut vaincu.

Dans son livre de souvenirs sur son maître, Mircea Vulcănescu raconte, qu’à l’église de la Patriarchie, dans la fresque illustrant l’enfer, il a reconnu le visage de Nae Ionescu dans le personnage représentant… le diable[2].

[1] Pensée tirée du bestiaire infernal de Vladimir Ghika.

[2] « Sur le mur extérieur de l’église, près de la porte d’entrée, dans le pronaos, là où est peint le Jugement dernier, le paradis à gauche de la porte et le feu de la Géhenne à sa droite, un grand Diable noir, placé visiblement au centre de gravité de la composition. Sous les traits lucifériens de l’esprit des ténèbres, j’ai reconnu le visage peint du professeur Nae Ionescu. » Mircea Vulcănescu, Nae Ionescu, aşa cum l-am cunoscut [Nae Ionescu, tel que je l’ai connu], p. 34.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 5 / 2020, p. 27.

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