Au printemps 1947 la disette règne en Moldavie, conséquence des mauvaises récoltes des années précédentes, de la guerre, de l’occupation soviétique, tous ces facteurs étant assez étroitement liés. Début mai, Vladimir Ghika reçoit la lettre suivante : « J’apprends par les journaux que les catholiques d’Amérique, grâce à la propagande de l’Église, viennent aux secours de la Roumanie. Monseigneur, c’est le moment de prouver à notre Église orthodoxe, que pour l’Église catholique l’Union dans la foi n’est pas un vain mot, une formule sans importance. » C’est l’abbesse du monastère de Văratec, la Mère Irina Lecca, qui lui écrit ainsi. C’est qu’elle a du monde à nourrir, outre les nonnes, elle a aussi créé un orphelinat auprès de son monastère, ainsi que des ateliers de tissage pour occuper les paysannes des environs…

Car Mère Irina Lecca est très active et n’est pas n’importe qui. De fait, elle a eu une vie bien remplie avant d’entrer dans les ordres. Née Irina Ivanovici, elle se marie à un membre de la grande famille moldave des Lecca. Retirée dans son manoir à la campagne, elle mène une vie de prière, de lecture et d’écriture, étant l’auteur de plusieurs romans qui ont un certain succès en leur temps. Quoiqu’éloignée de la capitale, elle est en lien avec toute l’intelligentsia bucarestoise et fait paraître des articles d’opinion dans plusieurs publications. Intellectuellement, elle est proche d’A. C. Cuza, donc pas franchement à gauche, plutôt du courant national-orthodoxe !

Pendant la Grande Guerre, elle se dévoue pour les malades et les blessés aux côtés de la Reine Marie et présidera longtemps des œuvres de bienfaisance dans sa région. Devenue veuve et ayant perdu ses enfants (un fils, à 21 ans, et une fille, à 6 ans), elle décide en 1929 de prendre le voile au monastère de Văratec dont plusieurs membres de sa famille ont été abbesses. Elle le devient à son tour en 1940 avec le soutien du Métropolite de Moldavie, Mgr Irineu Mihălcescu.

Mais revenons en l’année 1947. Vladimir Ghika va-t-il répondre favorablement à la demande d’aide de l’abbesse orthodoxe ? Bien entendu, oui, mais tardivement, car les secours américains tardent à arriver. Il se rend lui-même sur place avec des camions chargés de vivres offerts par l’aide américaine, en septembre 1947… une fois la crise passée, car la récolte de l’été 1947 a été bonne. Qu’à cela ne tienne ! Un peu d’aide ne fait quand même pas de mal et Vladimir Ghika profite de l’occasion pour donner une conférence au monastère de Văratec à la fin de laquelle, une vieille religieuse s’approchera de lui pour lui dire : « Je suis sourde et n’ai rien entendu, mais je crois en tout ce que vous avez dit !!![1] » Sans doute est-ce la bonne méthode pour rapprocher les deux Églises…

Vladimir Ghika en profite également pour prêter ses livres à la Mère abbesse, qui lui écrit : « Permettez-moi, Monseigneur, de Vous exprimer toute ma reconnaissance pour le bien que vos livres ont fait à ma pauvre âme – si ignorante de tant de sublimités !! À chaque instant, mon âme, débordante de reconnaissance, invoquait la bonté céleste de protéger Votre Éminence, pour le trésor spirituel que vous avez mis à ma portée et la puissante impulsion vers le Bien que ces lectures imprègnent. »

En 1951, sous le poids de l’âge et surtout sous la pression du régime communiste, Mère Irina Lecca devra quitter sa charge de supérieure et elle mourra deux ans plus tard.

 

[1] Horia Cosmovici, Monseniorul, Galaxia Gutenberg, 2011, p. 53.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 10 / 2025, p. 27.