Qu’est-ce que la réalité ? Est-ce ce à quoi nous nous heurtons à tout moment ou est-elle ailleurs ? Platon disait que ce que nous voyions ici sur terre n’était que l’ombre d’une réalité située hors de notre monde qu’il assimilait à une caverne dont nous ne pouvions sortir[1]. C’est ainsi que, pour Platon, le monde des « idées » comme il les appelle, des « essences » dirait son lointain continuateur et critique Thomas d’Aquin, est plus réel que notre monde à nous. C’est ainsi encore que Nicu Marcu, étudiant en philosophie à Bucarest, dans une conférence qu’il fit en 1947 devant les membres de l’Association des Étudiants Roumains Gréco-Catholiques (ASTRU), présidée par Mgr Vladimir Ghika, lançait, dès le début de son discours : « il faut dire d’entrée que, ici, dans cette salle, Dieu est présent dans sa triplicité – personnellement, dans toute Sa Réalité, nos anges gardiens sont présents, personnes invisibles qui doublent le nombre des personnes visibles…[2] » Cela fait bien du monde dans la petite salle du presbytère de la rue Polonă où se réunissaient les Astristes. Et peut-être que notre orateur, dans sa naïveté de jeunesse, oublie des esprits qui n’étaient pas, eux, invités…
C’est que Nicu Marcu, avec Edgar Papu ou Radu Hâncu suit les cours de philosophie thomiste que Vladimir Ghika donne, en particulier, à un petit cercle de jeunes intéressés. C’est d’ailleurs probablement en allant à ce cours, qui se tenait chaque mardi à 15 heures chez Edgar Papu, que Vladimir Ghika fut arrêté par la Securitate le mardi 18 novembre 1952, et non pas alors qu’il se rendait au chevet d’un mourant, comme on l’a dit souvent, peut-être parce que cela collait mieux à son image de prêtre charitable. Mais, si l’on y réfléchit bien, cette action de formation à la philosophie chrétienne, menée en permanence par Vladimir Ghika, n’est-elle pas tout aussi représentative de sa vie que son activité caritative ? La Fraternité des Frères et Sœurs de Saint-Jean, si elle devait répondre à la détresse humaine dans le cadre de la « théologie du besoin », devait aussi comprendre un cercle d’étude de la philosophie thomiste autour notamment de son ami le philosophe Jacques Maritain. Nicu Marcu dit que Vladimir Ghika « insistait beaucoup pour que nous rationnabilisions autant que possible notre foi[3] ». Rationnabilisions, et non rationnalisions, parce que, de toute façon, selon lui, la foi est rationnelle.
Mais dès 1949, Nicu Marcu se heurte à la réalité, la nôtre, celle de tous les jours, celle du régime communiste de plus en plus oppressant, et, se sentant surveillé par la Securitate à Bucarest, il rentre chez lui, à Aiud, d’où il ne repartira plus. Heureusement pour lui, il saura passer entre les gouttes et échapper aux organes de surveillance et de répression du régime, en ne faisant pas de vagues. Il réussit même l’exploit, dans une économie de type soviétique, de vivre sans être salarié, sans faire aucun compromis avec le régime, étant inscrit comme artisan, et vivant, de fait, de leçons particulières, de mathématiques principalement. Cela lui laissa le temps de se consacrer à sa passion : la musique, essentiellement religieuse, qu’il interpréta et composa.
Mais il restera fidèle jusqu’au bout d’une part à la philosophie (il publiera quelques traités intéressants après la chute du communisme[4]), mais aussi à sa foi catholique, l’une n’allant pas sans l’autre comme il le dit si bien : « L’on ne peut bien croire que si l’on pense bien[5]. »
[1] Le mythe de la Caverne dans La République, livre VII.
[2] Nicu Marcu, « Formarea integrală prin A.St.R.U. », in Vai mie de nu aș scrie și vorbi (în preajmă de 2000), Casa de Editură Viața creștină, Cluj, p. 11.
[3] Entretien avec Emanuel Cosmovici.
[4] Citons notamment la petite brochure Introducere în realism, Centrul cultural Jacques Maritain, Blaj, 2004.
[5] Entretien avec Emanuel Cosmovici.
Luc Verly
Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 9 / 2025, p. 27.