IeLouis Canet, alors haut fonctionnaire au ministère français des Affaires Étrangères, écrit à son ami Vladimir Ghika, le 25 juillet 1923, quelques mois avant l’ordination de celui-ci, ce qui suit : « J’ai vu l’Archevêque [de Paris, le Cardinal Dubois] et je lui ai dit au nom du Président du Conseil que nous prenions intérêt à vos projets et que nous souhaitions que votre ordination ne fût pas retardée. » En quoi l’ordination d’un prêtre du diocèse de Paris peut intéresser le Président du Conseil, c’est-à-dire, à l’époque, selon la constitution parlementaire de la IIIe République, le véritable chef de l’État français ? N’y a-t-il pas eu séparation de l’Église et de l’État en France au début du siècle ? Et le président du Conseil dont il est ici question, Raymond Poincaré, quoique n’étant pas un anticlérical acharné, n’est-il pas un partisan convaincu de la laïcité ?

On ne sait pas exactement les raisons de cet intérêt, l’on peut seulement les deviner. L’on sait que Vladimir Ghika a reçu la Légion d’honneur, le 4 octobre 1921, pour son activité en faveur du rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Vatican, effective à partir de mai 1921. L’on a déjà vu aussi dans cette chronique, lorsque nous avons parlé de Pie XII, que Louis Canet, alors membre de l’École française de Rome, a formé, avec Vladimir Ghika entre autres, le « groupe des cinq » qui a voulu influer sur l’attitude du Saint-Siège durant la Première Guerre mondiale, notamment pour lui faire condamner les réels crimes de guerre commis par les Allemands en Belgique. Et Raymond Poincaré était alors président de la République française. Il ne paraît donc pas étrange que l’État français s’intéresse à l’ordination d’un homme qui lui a rendu d’importants services et… qui pourrait lui en rendre d’autres, de par sa naissance princière, de par ses relations tant mondaines qu’ecclésiastiques et de par l’aura d’homme intègre, de saint laïc pourrait-on même dire, qui l’entoure déjà. Un homme d’influence est toujours bon à mettre de son côté !

Mais, justement, à partir de son ordination, Vladimir Ghika renonce non seulement à pratiquer les arts, qu’il apprécie pourtant tellement, mais aussi à faire de la politique, tant par volonté de se concentrer sur sa mission spirituelle que par manque de temps. Ses nombreuses activités liturgiques et pastorales l’occupent à temps bien plus que plein. Sans doute l’amitié avec Louis Canet s’est-elle maintenue après l’ordination du 7 octobre 1923, mais il est intéressant de constater que nos Archives ne possèdent plus aucune correspondance entre les deux hommes après cette date[1]. Non qu’ils se soient fâchés, mais Vladimir Ghika, entrant dans les ordres, a choisi une autre voie.

Par contre Louis Canet, conseiller du ministère des Affaires étrangères pour les Affaires religieuses de 1920 à 1946, reste en politique et se fait même plus tard l’ardent zélateur de la politique antisémite de l’État français pendant la Deuxième Guerre mondiale… avec les conséquences dramatiques que l’on sait, non pas pour lui, qui passe sans encombres à travers l’Épuration de l’après-guerre, devenant maître des requêtes au Conseil d’État, mais pour les malheureux Juifs de France. Louis Canet, qui est né à Rouen en 1883, meurt à Paris, de sa belle mort, en 1958.

Comme dit l’expression : la politique mène à tout à condition d’en sortir. Vladimir Ghika en est sorti grâce à son ordination et à sa vocation de prêtre, son ami Louis Canet, lui, n’en est pas sorti et s’y est même quelque peu fourvoyé.

[1] Il apparaît cependant de temps en temps dans les agendas de Vladimir Ghika.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 9 / 2020, p. 27.

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