Nommé en poste à Bucarest en 1934, le Père lazariste belge François van der Jonckheyd et Mgr Ghika se sont longtemps côtoyé et ont même vécu sous le même toit à partir du début de l’année 1948, lorsque, chassé de son logement du 2 boulevard Dacia, Vladimir Ghika a trouvé refuge au presbytère des Lazaristes desservant la communauté de Filles de la Charité du Sanatorium Saint-Vincent-de-Paul, qui existe encore aujourd’hui sous le nom d’hôpital Parhon.
Alors qu’avec l’autre prêtre lazariste, Georges Schorung, Vladimir Ghika a parfois maille à partir, du fait de son caractère pas toujours facile, avec François van der Jonckheyd, Vladimir Ghika ne semble avoir aucun problème de cohabitation. « le P. François est facile à vivre, à la différence du P. Schorung ; il est très-obligeant, actif, et zélé, » écrit-il dans une lettre à sa famille du 8 décembre 1950.
Mais cohabiter veut-il dire bien se connaître ? Nous n’avons conservé aucune correspondance entre les deux hommes. Il est vrai qu’ils vivaient l’un près de l’autre et qu’ils communiquaient donc oralement, surtout sous le régime communiste, quand les déplacements étaient surveillés et la correspondance contrôlée.
Mais n’est-il pas étonnant que le Père François n’ait découvert les pensées de Vladimir Ghika qu’après la disparition de celui-ci, comme nous le dit son collègue, le Père Schorung ? Ce dernier, dans une préface inédite à la publication de pensées, écrit : « Très amateur des Pensées du Père [Pierre] Charles, jésuite belge [1883-1954], [le Père François] avait été émerveillé de celles de Mgr Ghika. Il demanda qu’on les lui envoya ne voulant donner d’autre témoignage sur Mgr Ghika que ses Pensées mêmes, qu’il voulait recopier.[1] »
Expulsé de Roumanie en novembre 1957 après quelque 9 mois très durs de prison et d’interrogatoires suivis d’un procès où il fut condamné à 10 ans de prison pour espionnage et autres délits, le Père François, paralysé des membres inférieurs du fait des difficiles conditions d’enfermement qu’il subit, ne put emporter avec lui les pensées de Vladimir Ghika qu’il avait commencé semble-t-il à classer et à copier. Il apprit même plus tard que les billets laissés dans le presbytère de Bucarest avaient été brûlés… et non sur ordre de quelque organe à la solde du Parti, mais du fait de l’administration française, propriétaire de l’immeuble… pour faire de l’ordre !
Le Père François ne put donc mener à bien l’hommage qu’il voulait rendre à Mgr Ghika en éditant ses pensées, surtout que sa santé ne se redressa guère après son retour en Belgique et ce jusqu’à sa mort, 3 ans plus tard, le 27 août 1960, à 76 ans.
Cet hommage, il lui avait cependant rendu à l’été 1954, lui qui, accompagné par Andrei Brezianu, comme enfant de cœur, s’était rendu sur la tombe de Vladimir Ghika à Jilava, peu de temps après le décès de celui-ci, et y avait célébré un office des morts.
Durant sa vie, le Père François van der Jonckheyd, connut certainement beaucoup d’événements dramatiques, comme ceux liés aux deux Guerres mondiales, et surtout à son arrestation, en février 1957 et aux interrogatoires qui suivirent. Sans doute se rappelait-il alors ce qu’il avait écrit à son supérieur au lendemain d’un tremblement de terre à Salonique, en octobre 1932 : « Comme, dans toutes ces circonstances, on sent sa petitesse et la nécessité de se tenir toujours bien près du bon Dieu ! Qu’il soit notre seul Maitre et Souverain, et qu’il nous protège en tout-puissant Seigneur ! Que nous-mêmes surtout – n’est-ce pas ? – nous n’apportions jamais d’obstacle à ce que son règne s’établisse bien fortement en nous ![2] »
[1] Présentation des pensées de Mgr Ghika par Georges Schorung – Archives Vladimir Ghika.
[2] Annales de la Mission 98, pp. 520-524.
Luc Verly
Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 13 / 2024, p. 21.