Lorsque son père Ioan meurt soudainement de maladie en 1881 à Saint-Pétersbourg, le petit Vladimir n’a que 7 ans. Autant dire qu’il l’a très peu connu, surtout que même durant ces 7 années, Jean Ghika, diplomate, est la plupart du temps absent du foyer familial.

Mais c’est justement cet éloignement qui nous permet d’avoir des informations sur leur relation, car sa mère, Alexandrine, écrit très régulièrement et très longuement à son mari pour lui faire part de la marche du ménage en son absence. Les enfants ne sont pas le sujet principal de cette correspondance, ils n’interviennent souvent qu’en bout de course par un laconique : « Les enfants vont tous bien et t’embrassent. ». Parfois c’est plus personnalisé, comme cette mention de Vladimir, qui a alors 2 ans : « Les bébés vont bien. Vladimir passe son temps à barbouiller du papier qui doit être autant de lettres pour son papa qu’il aime, qui doit revenir, et qu’il embrasse, en mettant ses jolies lèvres sur le papier qu’il t’adresse. »

Ou encore, plus de deux ans plus tard : « Les bébés parlent toujours de toi. Ce matin j’ai voulu que Vladimir embrassât ton portrait ; il m’a répondu “Je veux pas ce portrait, je veux le vrai papa de Vladimir.” »

Mais rapidement, Vladimir écrit lui-même à son papa chéri. Ce dernier réagit dans une lettre à Alexandrine du 11 août 1879 (Vladimir a alors 5 ans et demi) : « j’ai reçu un mot de toi où se trouvait inclus la lettre de Vladimir. Sans les assurances réitérées que tu me donnes, je n’aurais jamais crû que cette lettre était écrite par lui. »

Mais quelle était leur relation pendant les rares périodes où Jean était présent à la maison ? Une mention de celui-ci nous en donne une toute petite idée : « L’avant dernière nuit j’ai vu en rêve Vladimir debout sur mes genoux me tenant la moustache en riant aux éclats. À un moment donné, je happai une de ses mains avec mes lèvres ; de l’autre il m’appliqua un petit soufflet pour me faire lâcher prise. Et comme cela l’amusait, il me criait : “Encore Papa !” Je voulus recommencer ce jeu, mais je me réveillai ; bien penaud de voir que ce n’était qu’un rêve. » L’on voit que le père aimait s’amuser avec ses enfants, se mettant à leur niveau.

Mais tous ne sont plus à l’âge du jeu et Jean s’intéresse de près à l’évolution des études des aînés entrés au lycée de Toulouse, Georges et surtout Alexandre, qui, en 1880-1881, passe le baccalauréat. Devant les réticences qu’Alexandre montre parfois à étudier, Jean l’exhorte, comme dans cette lettre à Alexandrine : « je l’invite à respecter le nom qu’il porte. Il ne doit pas oublier que nombre de ses parents ont donné des souverains à notre pays et que cela nous oblige autant que noblesse. Il ne doit pas non plus oublier qu’il faut des hommes instruits à la Roumanie et qu’il est tenu d’honneur de la servir comme ses pères et d’y consolider les institutions à l’élévation desquelles ils ont travaillé de toutes leurs forces. »

Ces mots ne s’adressaient pas, bien sûr, à Vladimir, mais celui-ci a lu ces lettres plus tard, on le sait. Et n’est-ce pas en partie ces objurgations de son père à l’adresse de son aîné qui l’ont conduit là où il s’est dirigé, non plus au service de son seul pays, mais au service de l’humanité et de l’Église ? Ne retrouve-t-on pas le sens profond des mots prononcés par son père dans les dernières paroles qui a laissées à son propre fils spirituel, Horia Cosmovici, sur son lit de mort ? « Je meurs la conscience en paix d’avoir fait tout ce que j’ai pu, même si ce n’était pas tout ce qu’il aurait fallu, pour la vraie Église du Christ, dans une triste période pour mon pays et pour l’ensemble du monde civilisé. »

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 3 / 2026, p. 27.