Assise dans le grand salon du paquebot qui fait la liaison Istanbul-Constanța en ce printemps 1941, Henriette Sumpt voit s’asseoir à sa table le médecin roumain du bord, qui prononce la phrase qu’elle attend :
– La voie de la Victoire[1].
– Il y fait soleil maintenant, répond-elle, comme convenu.
Cet homme est donc bien le contact que lui a désigné le major Ellerington, le chef de l’espionnage britannique installé en Turquie depuis son départ de Roumanie en février 1941. C’est à lui qu’elle donnera désormais toutes les informations qu’elle pourra recueillir sur les troupes de l’Axe en Roumanie.
Aussitôt rentrée chez elle, à Bucarest, Henriette Sumpt se met au travail et, grâce à un petit réseau d’amis et de relations, elle fait des rapports réguliers qu’elle envoie, par l’intermédiaire de son correspondant, le médecin maritime, aux services secrets britanniques.
Ce qu’elle ne sait pas, c’est que cet homme est en fait un agent double, qui, avant de transmettre à Istanbul les informations recueillies, en remet une copie aux services de contre-espionnage roumains !
Mais les Roumains n’arrêtent pas de suite l’espionne française, d’abord pour voir jusqu’où s’étend son réseau et comment celui-ci est organisé, mais aussi parce que, filant la jeune femme, ceux-ci se rendent compte qu’elle a portes ouvertes… à l’ambassade d’Allemagne ! Serait-elle, elle aussi, un agent double ? Espionne-t-elle par conviction ou tout simplement pour de l’argent, d’où qu’il vienne ?
Finalement elle est arrêtée par la police roumaine, les Allemands démentant utiliser Henriette Sumpt comme espionne (elle, elle clame, pour se défendre ou faire planer le doute, qu’elle est à leur service). Elle est condamnée en juillet 1941 à 10 ans de prison pour espionnage au profit d’une puissance étrangère.[2]
C’est là qu’intervient Vladimir Ghika. Il reçoit en 1943 une lettre de Paris écrite par une amie, Mme Marianne Hepp (1889-1989), plus connue sous son nom de plume de Camille Mayran. Celle-ci lui demande de ses nouvelles mais aussi de celles d’Henriette Sumpt, de la part de la tante de celle-ci, une amie à elle. Et elle lui raconte brièvement l’histoire de la jeune femme : petite-fille du général Louis-Joseph Sumpt qui, ayant perdu ses deux bras à la bataille de Sedan, en 1870, était devenu gouverneur des Invalides à Paris, Henriette Sumpt , née à Haïphong en Indochine en 1905, est rapidement devenue orpheline de père, militaire lui aussi, et de mère. Mariée jeune à un officier français, elle divorce pour épouser un Roumain et venir vivre sur les bords du Danube. Mais son esprit indépendant fait qu’elle le quitte lui aussi et vit modestement à Bucarest de cours de français jusqu’à son arrestation.
C’est ainsi que Vladimir Ghika commence à s’intéresser à la prisonnière de Văcărești et bientôt à toutes ses compagnes enfermées dans cette prison de Bucarest alors que les bombardements anglo-américains font rage. Une fois libérée après le 23 août 1944, Henriette Sumpt rend de temps en temps visite à Vladimir Ghika, se confesse à lui, et la dernière mention de son nom dans les agendas du prélat roumain date du 15 mai 1947. Son nom disparaît ensuite des Archives Vladimir Ghika.
C’est en consultant cet été son dossier aux Archives Historiques de la Défense[3], à Vincennes près de Paris, que j’ai découvert quelques informations sur ce qu’il est advenu de la jeune femme après cette date. Rentrée en France, peut-être échaudée par ses années de prison roumaine, elle renonce à sa vie aventureuse et devient simple fonctionnaire au sein du Centre National d’Études et Télécommunications, où elle travaille jusqu’à sa retraite en 1985. Elle décède à Paris en 2005 à l’âge vénérable de 99 ans, dans une tranquillité apparente éloignée de la vie tourmentée de sa jeunesse.
[1] Nom d’une rue de Bucarest.
[2] Pour tout ce qui précède, voir Horia Brestoiu, Galeria agenților dubli – « Demonul » o veritabilă Mata Hari numită Henriette Sumpt [la Galerie des agents doubles – « le Démon » ou la véritable Mata Hari nommée Henriette Sumpt], Editura Paco, 1998.
[3] Dossier GR16P 558800.
Luc Verly
Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 13 / 2025, p. 21.