Notre chronique de ce  jour part de la mention d’un simple nom dans l’agenda de Vladimir Ghika pour l’année 1934 : « Mme Peytavi de Faugères ». Cherchant sur Internet, je trouve un certain Gustave Peytavi de Faugères, auteur d’un livre intitulé Roumanie, terre latine (1929). À la suite de cette parution, l’auteur est venu faire des conférences à Bucarest et là, on lui a proposé de faire un film tiré du roman, film qui montrerait la Roumanie sous de beaux atours, avec de beaux paysages, de beaux monuments, de belles personnes. C’est une histoire d’amour à trois, une jolie paysanne ayant à choisir entre un rejeton de boyard éduqué en Occident et un jeune technicien issu d’un milieu roumain modeste. La jeune fille, qui symbolise la nouvelle Roumanie, choisit l’avenir (l’ingénieur) et délaisse le passé (le jeune aristocrate). Le film, parlant, dont la production est boostée par une généreuse subvention de l’État roumain s’élevant à quelques millions de lei de l’époque, sort rapidement en salle en France sous le titre Roumanie, terre d’amour (1931). Avec des acteurs français dans les rôles principaux. Les critiques sont unanimes : c’est un pur navet ! Un journaliste du Figaro s’en excuse même auprès des Roumains dans un article intitulé Pardon, Roumanie ! Comme quoi, les films de propagande ne sont généralement pas bons. Ou encore, pour le dire autrement : tout le monde ne s’appelle pas Eisenstein !

Pour en savoir plus sur cet auteur français quelque peu oublié, je décide de consulter la fiche de la Bibliothèque Nationale de France qui lui est consacrée : Salvator Peïtavi (1881-1954) a publié plusieurs ouvrages (dont une biographie de Mussolini) sous divers pseudonymes, dont celui de Gustave Peytavi de Faugères… docteur en théologie… ordonné prêtre en 1909… Assomptionniste ! Un prêtre qui écrit des romans d’amour ! Après tout, il ne serait pas le premier… Oui, mais cette « Mme Peytavi de Faugères » qui apparaît dans l’agenda, serait-ce sa mère ? Le problème c’est que, si c’était le cas, elle n’emploierait pas un pseudonyme de son fils pour se présenter à Vladimir Ghika.

Je sors alors mon troisième atout de mon jeu : les Assomptionnistes de la Province d’Europe ont un site Internet sur lequel apparaît la biographie des frères de leur ordre. Et j’y trouve effectivement mon homme et j’y apprends qu’après la Première Guerre mondiale, celui-ci a quitté sa congrégation… pour se marier. Et ensuite qu’il est rentré à nouveau dans les ordres en 1933. Il n’en ressortira plus, finissant sa vie en Amérique du Sud, à Santiago du Chili, en 1954, ayant dédié le reste de sa vie à la population locale, aux jeunes surtout, avec qui il met notamment en scène des pièces de théâtre à thème religieux.

La femme que rencontre Vladimir Ghika le 4 septembre 1934 serait donc, non la mère de Gustave Peïtavi (puisque tel semble être son nom de naissance), mais sa femme délaissée[1]. Vladimir Ghika est donc confronté à un double drame : celui du prêtre défroqué et qu’il faut ramener à la raison, à l’Église, pour le salut de son âme ; mais aussi celui de la femme fautive, adultère en quelque sorte, mais aussi délaissée, abandonnée par son mari, et que l’on oublie un peu trop souvent lorsque l’on songe aux femmes de prêtres défroqués, ne les voyant que comme des pervertisseuses, alors qu’elles ne sont que de pauvres croyantes pécheresses à qui l’on ne doit pas jeter la pierre. L’on peut penser que c’est ce genre de drame qui a donné à Vladimir Ghika l’idée de l’association Virgo Fidelis, fraternité spirituelle de prière pour les prêtres égarés.

 [1] Je n’ai pas réussi à en savoir plus sur elle.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 2 / 2021, p. 27.

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