Début 1935 c’est l’alarme dans le petit monde de Don Ghika : Genica se meurt de faim. Elle travaille pourtant, mais elle est maladive. Il faut dire que son père Marie Émile Joseph George Colomb Prévost de Saint-Cyr a réussi à faire disparaître aussi bien son nom à rallonge que la fortune qui allait avec. Ses oncles et tantes à la mode de Bretagne, et Bretons de fait, sont bien gentils, mais assez radins. Les parents de Genica ont divorcé après 3 ans et demi de mariage et les deux enfants du couple ont été élevés par leur mère, Maria Rosetti, fille adoptive du « graf » Scarlat Rosetti, mais ce dernier a légué presque toute sa fortune à l’Athénée Roumain et le peu qui restait est passé, à la mort de Maria, en 1919, entre les mains du frère de Genica, le colonel Émile de Saint-Cyr-Rosetti.

C’est ainsi que, après la Première Guerre mondiale, Genica se retrouve à Paris sans le sous et doit travailler pour subvenir à ses faibles besoins sans avoir reçu l’éducation nécessaire pour ce faire. La culture reçue en famille, sans diplômes, lui permet cependant de devenir enseignante, de français et de philosophie, dans des écoles privées à des conditions souvent assez médiocres.

Mais ce ne sont pas seulement les problèmes matériels qui accablent la jeune Genica, elle se pose aussi beaucoup de questions sur Dieu. Questions dont elle fait part à celui qui va vite devenir son seul soutien, Vladimir Ghika et qu’elle appelle son « tuteur » :

« N’y a-t-il pas une disproportion choquante entre une faute d’homme, si grave qu’elle puisse être, et un châtiment éternel ? » Mais encore : « Le fait qu’on voit si souvent le malheur frapper de braves gens inoffensifs ou des enfants innocents est-il bien compatible avec la notion d’un Dieu infiniment bon et juste ? (…) Pourquoi les rapports sexuels, légitimes entre gens mariés, ne le sont pas entre gens non mariés ? En quoi la satisfaction d’un besoin aussi naturel est-elle répréhensible hors du mariage ? (…) L’Église explique à l’homme pourquoi il est sur cette terre ; explique-t-elle pourquoi il existe tant d’autres mondes, si différents du nôtre (…), quelle peut-être la raison de cet immense Univers, dont notre terre toute petite est solidaire ? »

Nous n’avons pas les réponses de Vladimir Ghika, mais il est certain qu’il a dû employer toute sa science théologique et humaine pour répondre à ces difficiles questions et ramener Genica dans le giron de l’Église. Malgré tout, la foi de Genica semble toujours branlante tout comme son état physique et matériel, comme cela ressort de son abondante correspondance. Que ferait-elle sans son tuteur ?

Le départ définitif de Vladimir Ghika en Roumanie en 1939 est, pour elle, un choc. Va-t-elle donc s’effondrer ?

La réponse à cette question, c’est Élisabeth Ghika qui nous la donne, dans une lettre de 1957 : « Nous avons trouvé [Genica] beaucoup mieux que nous ne pouvions nous y attendre, pleine de courage, d’humour souriant et tendre, s’informant de chaque membre de la famille, notamment de son filleul, notre André-Luc [petit-neveu de Vladimir Ghika]. Mais le surlendemain son état s’est aggravé et 4 jours après elle est morte toute seule tout doucement, sans doute dans son sommeil. (…) nous ne l’avions jamais vue plus sereine, et nous étions tranquilles pour son âme, car elle recevait plusieurs fois par semaine la Sainte Communion (…) ; le portrait de mon beau-frère [Vladimir], apporté par nous (…) a été sa dernière joie. »

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 1 / 2026, p. 27.