En 1922, dans la Revue des jeunes[1], paraît un poème dédié « au prince Ghika » :
À la tulipe
Ô vous sur qui, tulipe purpurine,
une rosée incandescente pleut
comme le sang d’un martyre illumine,
– et dont la flamme unie et une peut
se diviser en six langues de feu,
vous subissez une blessure étale,
imprégnant peu à peu chaque pétale,
et qui devrait, ruisselant à son bord,
souiller le fond de la coupe fatale.
Et cependant pur luit votre cœur d’or.
Vous ressemblez en cela au calice
immaculé de la Cène : Jésus
y répandit, pour notre seul délice,
ainsi qu’un vin les rubis noirs issus
à flots profonds de ses flancs décousus.
De ce nectar la glorieuse lie
au lieu de nous étouffer nous délie
suavement des plus poignants péchés,
nous rendant propre à la sage folie
que l’Esprit-Saint dispense aux fronts penchés.
Ce poème est signé Claude Duboscq (1897-1938), poète et compositeur.
Dans une lettre du 30 septembre 1922 à leur ami commun, le poète Francis Jammes, à qui Duboscq a dédié, dans la même revue, un autre poème intitulé À la jonquille, Vladimir Ghika écrit : « J’ai été très-sensible à l’hommage de Monsieur Duboscq dont la poésie a la chaude et forte couleur de la fleur célébrée. Je n’aurais aimé y retoucher qu’une épithète un peu heurtée de sens et d’expression : les flancs “décousus”… Elle est difficile, je le sais, à remplacer là où elle est mise : on pourrait plus aisément refondre le vers entier. Lui substituer celui-ci : d’un cœur broyé de coups pour nous reçus. »
C’est vers cette même époque que Claude Duboscq entre dans l’ordre des Chevaliers de la Misère-Noire, créé par son ami le peintre ukrainien Wladimir Polissadiw[2]. Il compose alors un ballet en trois parties (Ancien Testament – Nouveau Testament – Temps futurs) qui se veut être un pendant religieux aux célèbres Ballets russes de Diaghilev. Il doit être donné au Théâtre des Champs-Élysées lors d’une soirée caritative au profit des chômeurs en février 1927, sous le titre : le Bal de la Misère noire. Ce titre est ressenti comme une provocation par les autorités qui l’interdisent à Paris. Claude Duboscq donne alors le ballet chez lui, à Onesse-Laharie, dans les Landes, un an plus tard, le 5 février 1928, dans une tente qui accueille 700 spectateurs. Car au contraire de son ami ukrainien, Claude Duboscq ne vit pas du tout dans la misère, il est issu d’une riche famille bordelaise très catholique. Le succès de la représentation lui donne l’idée de construire chez lui une salle de concerts, qui se veut être un « Bayreuth chrétien », car il admire beaucoup l’œuvre de Richard Wagner. Celle-ci est inaugurée le 31 août 1930. Mais des dissensions familiales explosent à la mort de son père à la fin de cette même année. Claude Duboscq est alors accusé par ses frères et sœurs de dilapider la fortune familiale. Il tombe dans une dépression dont il ne sortira plus. Il se suicide le 2 mai 1938, peu de temps après la mort de sa benjamine, âgée de 18 mois. Il laisse une veuve et 5 enfants.
… Et cependant pur luit son cœur d’or…
[1] n° 22, 25 novembre 1922, pp. 452-453.
[2] Que Vladimir Ghika connaît également, voir l’article qui lui est consacré dans Actualitatea creștină, juin 2022, p. 27.
Luc Verly
Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 2 / 2026, p. 27.