Quoiqu’ayant suivi toute sa scolarité dans la France républicaine, il paraît certain que Vladimir Ghika était, dans l’idéal, monarchiste, son modèle étant peut-être plus la gouvernance de l’Église Catholique, même s’il a pu en voir certaines limites en l’approchant de près, que la monarchie roumaine de son temps, à commencer par celle du premier roi de Roumanie, Carol Ier.

Était-il d’abord légitime, ce roi étranger ? Fier des actions de ses ancêtres, dont il a longuement étudié la généalogie et l’histoire[1], Vladimir Ghika pensait sans doute que son père aurait fait un bien meilleur souverain que Carol Ier, en effet celui-ci n’était-il pas le fils du dernier prince de Moldavie ? Tandis que sa mère, Alexandrina, n’était-elle pas la fille de Pulcheria Ghika, sœur de deux des derniers princes de Valachie ? Jean Ghika n’aurait-il pas défendu, lui, les valeurs nationales, desquelles Carol de Hohenzollern-Sigmaringen était totalement étranger ? Mais il faut bien constater que Jean Ghika, remisant au placard ses ambitions personnelles pour se mettre au service de sa patrie unifiée, ne revendiqua jamais le trône et soutint tant l’élection d’Alexandru-Ioan Cuza que, plus tard, le choix du prince Carol.

C’est d’ailleurs quand il est encore très petit que Vladimir Ghika rencontre ce prince pour la première fois. Au tout début de la Guerre d’Indépendance, Jean Ghika, jusque-là représentant diplomatique de la Roumanie à Constantinople, rentre en Roumanie avec toute sa famille et est accueilli par le prince Carol en gare de Filaret. Cela se passe vers 1877, Vladimir Ghika doit avoir 4 ans. Il en gardera un souvenir détestable, notamment à cause de la barbe du roi qui l’étouffe alors que ce dernier veut l’embrasser[2] !

Plus tard, devenu adulte, le jeune prince roumain ne se réconcilie guère avec la figure royale, quoique catholique elle aussi, car il voit de près les dégâts de la répression de la révolte paysanne de 1907. Même si Vladimir Ghika ne semble pas avoir critiqué la mainmise d’une petite aristocratie, dont il fait lui-même partie, sur la plus grande part des terres agricoles roumaines, il voit les horreurs de la répression sans pitié de la révolte, l’armée tirant au canon sur les villages sans distinguer coupables et innocents – ce ne sont, après tout, que des paysans… Démètre Ghika, qui qualifie, en ces circonstances, Carol Ier de « triste sire », écrit alors à son beau-père : « Vladimir m’écrit qu’il a été avec son ambulance (…). Les paysans sont littéralement malades de peur. Les shrapnels les ont épouvantés. » D’ailleurs le fait que les autorités d’alors l’aient empêché d’intervenir au dernier moment pour venir en aide aux victimes avec les Sœurs de Charité qu’il vient juste d’introduire en Roumanie a dû l’irriter au plus haut point.

Mais l’irritation atteint son comble quelques années plus tard, au tout début de la Première Guerre mondiale, quand le roi veut faire entrer la Roumanie en guerre du côté de l’Allemagne, alors que Vladimir Ghika est fermement pour l’Entente[3]. Dans un texte relatant à son frère Démètre, alors ambassadeur à Rome, les événements de Roumanie autour du Conseil de la couronne du 21 juillet/3 août 1914, il critique vertement la « folle vanité » du roi, qu’il qualifie même de « pot-en-tas » (potentat), lorsque celui-ci veut imposer son point de vue par la force. Ce ne sera pas le cas, puisque le roi Carol décède peu de temps après, le 27 septembre/10 octobre suivant. Meurt alors le seul souverain roumain que Vladimir Ghika, qui a alors 40 ans, ait connu jusque-là. D’autres viendront, pas forcément meilleurs… ni pires.

 

[1] Voir ses Spicuiri istorice, Iaşi, 1935.

[2] Anecdote rapportée par Tertulian Langa dans un entretien télévisé avec Aziza Bodea. Cf. Voix de l’effroi, Editura M.C. Association Europe Chrétienne, 2000, p. 258.

[3] Pour plus de précisions sur la position de Vladimir Ghika, voir Luc Verly, « Vladimir Ghika și naționalismul » [Vladimir Ghika et le nationalisme], in Pro Memoria, n° 17-18, 2018-2019, pp. 121-143.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 12 / 2025, p. 27.