« Un matin de décembre 1914, une chiffonnière, bien près d’être mère, fouillait de son crochet les boîtes rangées sur un trottoir du quartier de l’Étoile [à Paris]. Mlle Lasternas lui demanda :

Et le père ? Où est-il ?

– Il est parti puisque c’est la guerre.

– Beaucoup d’enfants ?

– Ils augmentent toujours.

– Avez-vous pensé à une marraine pour celui qui va venir ?

– Pour ça, non ! Et puis qui voudrait venir dans notre gourbi ?” »[1]

« Je promis ma visite. Au jour convenu, je découvris la bicoque à carreaux de plâtre édifiée à l’aide de bidons crevés, de tôles ondulées, ramassés de-ci de-là, et pompeusement dénommée le Palais des Alouettes. »[2] Et Blanche Lasternas y retourna maintes fois, ce qui fait que, en 1921, elle fonda une œuvre d’aide aux « Petits Orphelins de la Zone ». Mais les enfants à sauver sont nombreux, très nombreux même, et cela coûte de l’argent, beaucoup d’argent, car Blanche Lasternas place ces enfants dans des internats et les suit durant toute leur scolarité et même souvent après leur majorité.

C’est ainsi qu’ayant entendu parler de l’implication de Mgr Vladimir Ghika à Villejuif, dans une autre partie de la périphérie pauvre de Paris, Blanche Lasternas s’adresse à lui. Elle a besoin de lui, non tant comme donateur direct, mais pour ses relations dans les milieux catholiques où se trouvent de potentiels donateurs (en tant qu’influenceur dirait-on aujourd’hui). Car, pour faire vivre sa fondation, Melle Lasternas organise des ventes et des concerts de charité, comme le faisaient les Filles de la Charité à Bucarest, auxquels Vladimir Ghika participait activement. Il s’entend que Blanche Lasternas obtint un soutien plein et entier de Vladimir Ghika, même si celui-ci, déjà bien occupé par ses propres œuvres à lui, n’eut pas le temps de s’occuper directement de ses petits protégés, qui, en novembre 1935, étaient au nombre de 104.

Il est intéressant de constater que le premier don en espèces de Vladimir Ghika à l’œuvre de Melle Lasternas est dirigé vers un jeune couple : « Je l’ai répartie aussitôt (cette offrande) entre deux jeunes gens chiffonniers, un très pauvre garçon et une fille bien miséreuse, qui – fiancés – ne pouvaient faire les frais des actes divers enregistrés à leurs mairies respectives. Grâce à vous, Monseigneur, ils vont pouvoir se marier et, bien disposés, ils feront tout en règle à Notre-Dame de la Route. »[3] C’est une église fondée par le Père Paul Doncœur, aumônier des scouts d’Île-de-France, aux confins d’Asnières, de Colombes et de Gennevilliers, sous le patronage du cardinal Verdier, archevêque de Paris, qui l’inaugure en 1933.

Notons en passant que l’illustration que nous présentons ici (nous n’avons pas trouvé de portrait de Blanche Lasternas) est signée Raymond Moritz (1891-1950), illustrateur notamment des romans de Georges Simenon. Marié, il n’eut pas d’enfant biologique, mais il adopta deux petites orphelines, filles d’un ami mort prématurément.

Il ne faut pas oublier que la Première Guerre mondiale fit énormément d’orphelins. C’était un problème important de cette époque de l’entre-deux-guerres et Vladimir Ghika, à l’affût de toutes les misères du monde, ne pouvait pas ne pas y être confronté. D’ailleurs, dès avant la guerre, à Bucarest, à Cioplea plus précisément, avec l’aide de Sœur Pucci et des Filles de la Charité, n’avait-il pas créé un petit orphelinat pour jeunes filles ?

 [1] Rapport d’André Bellessort à l’Académie française sur les prix de vertu, 1938.

[2] Yvonne Isambard, « Les Petits Orphelins de la Zone », L’Écho de Paris, Dimanche 17 novembre 1935.

[3] Lettre de Blanche Lasternas à Vladimir Ghika du 18 février 1935.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 12 / 2020, p. 27.

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