Dimanche 5 juin à l’église royale Sainte-Marie de Schaerbeek

Avant toute chose, le père Filip CHERESI, prêtre coresponsable de l’église royale Sainte Marie, doit être chaleureusement remercié pour avoir rendu possible cette journée du 5 juin 2011 à la mémoire de Monseigneur Vladimir GHIKA, et de son œuvre, et à la mémoire des martyrs de l’Eglise gréco-catholique de Roumanie sous le régime communiste de Stalin. Son énergie et sa compétence ont permis d’organiser cette journée, sans oublier sa mère qui s’est dévouée pour préparer les collations.

Fortement impliquée dans l’organisation de la journée commemorative, l’Association pour la Béatification de Mgr Vladimir Ghika (ABMVG) a fait la preuve à nouveau de ses ressources pour faire découvrir à un public occidental la spiritualité des gréco-catholiques à travers la personnalité rayonnante de Mgr Ghika.

De même, nous avons apprécié toute l’hospitalité de la communauté gréco-catholique roumaine de Bruxelles et celle de la communauté catholique française locale.

L’accueil plein d’attention et de joie que nous a réservé le père postulateur Francisc UNGUREANU nous a touché beaucoup. Nous avons bien apprecié sa présence fidèle au cours de cet événement où était évoquée la mémoire de notre grand-oncle.

Cette journée s’est ouverte sur une belle cérémonie eucharistique gréco-catholique concélébrée selon la liturgie de Saint Jean Chrysostome, qui nous aura marqué par sa majesté, son harmonie et son recueillement :

· Majesté des lieux : église imposante de style romano-byzantine curieusement flanquée au milieu d’un quartier populaire musulman.

· Majesté de la cérémonie par son rythme, son ampleur, où le temps semble suspendu.

· Harmonie des chants et des psaumes, entonnés, parfois murmurés à l’unisson par un magnifique chœur féminin, prolongée par l’harmonie des prières et des lectures psalmodiées sur une tonalité monocorde ayant une résonance particulière en nous.

· Harmonie du rite, du décor, des costumes et du scénario liturgique, où chaque concélébrant joue à la perfection sa partition selon une tradition immuable mainte fois répétée et pourtant mystérieusement unique dans chacune de ses représentations.

· Recueillement de toute l’assistance, gravité d’un moment spirituel fort dont chacun ressent l’intensité et la profondeur.

Cette cérémonie s’est achevée par une prière de requiem en mémoire des martyrs auxquels cette journée est dédiée.

Le caractère officiel et solennel de cette journée d’hommage a clairement été affirmé par les lettres de soutien des deux archevêques roumains, Monseigneur Lucian MURESAN et Monseigneur Ioan ROBU.
Un hommage vibrant a ensuite été rendu au révérend père Gherman, grand ami de la famille Ghika, et dont le rôle éminent d’inlassable et ardent représentant de la cause gréco-catholique en Belgique a officiellement été reconnu.

Après ce temps fort, une petite collation composée de spécialités roumaines a été l’occasion d’un moment de convivialité, de détente et d’échanges très agréable.

A l’issue de la collation, un deuxième temps fort a commencé, celui des conférences souvent de haute facture.

Monseigneur Brizard a d’emblée mis la barre très haut : par un discours incisif et très dense, il a présenté la biographie de Monseigneur Ghika en 3 grandes phases : la vie diplomatique, la vie de prêtre, le martyre.

Il a retracé son itinéraire spirituel, la problématique de sa conversion au catholicisme en tant que membre d’une famille orthodoxe fervente.

Son itinéraire est marqué très tôt par des contacts et des liens avec différents milieux (sa famille d’accueil à Toulouse était protestante).

Mgr Brizard a aussi souligné son intérêt précoce pour l’histoire religieuse des principautés roumaines et son vif sentiment que la rupture avec Rome était due plus à des circonstances fortuites qu’à un désir populaire.Vladimir Ghika dira même s’être toujours senti « catholique » d’esprit et de coeur bien avant que de pouvoir l’être pleinement au regard de Rome.

Mgr Brizard a comparé cette conversion à celle de Soloviev 6 ans auparavant, montrant comment tous deux ont été un trait d’union entre deux religions, deux mondes qui avaient tendance à s’affronter, l’Orient et l’Occident.

Selon la belle métaphore de Vladimir Ghika, le schisme est la séparation de deux frères qui se disputent. Or il s’est délibérément placé dans la perspective œcuménique, audacieuse et visionnaire pour l’époque.

Monseigneur Brizard rappelle aussi que lors d’une première rencontre avec le Pape Pie X celui-ci lui conseille de consacrer sa vie comme laïc au service des pauvres. La rencontre décisive de sœur Pucci a été pour Vladimir une révélation. Il se dépensera sans compter à ses côtés pour soigner les blessée de guerre et des malades atteints du choléra. De son côté, sœur Pucci aurait qualifié Vladimir Ghika de nouveau Saint-Vincent de Paul. Avec elle il fonde un dispensaire pour soigner gratuitement les malades.

Il a également évoqué le rôle positif que Vladimir aurait joué dans les pourparlers de paix en 1917, ainsi que dans le rapprochement de la France et du Vatican.

Son ordination est pour lui l’occasion d’approfondir sa spiritualité. Il voit dans le sacrifice du Christ l’obéissance à la volonté du Père et développe sa théologie du besoin : toute misère, tout besoin est un appel de Dieu, tout secours apporté un don de Dieu, tout pauvre croisé est le Christ souffrant.

Lorsque la chape de plomb du communisme stalinien s’est abattue sur la Roumanie, Vladimir a choisi sans hésiter son destin : « Je ne peux être ailleurs qu’auprès des souffrances de mon peuple »

Hélas, les communistes ont trouvé des alliés chez les chrétiens orthodoxes, qui n’ont pas hésité à dénoncer leurs frères gréco-catholiques en échange de leur protection et de la préservation de leurs lieux de cultes. Monseigneur Brizard l’a affirmé sans ménagement.

Cette complaisance de la hiérarchie orthodoxe vis-à-vis du nouveau régime n’ont évidemment fait qu’attiser les tensions déjà vives entre orthodoxes et gréco-catholiques, appelés « uniates ».

Le régime communiste, malgré la violence déployée, n’ayant pu obtenir le rattachement forcé de l’Eglise gréco-catholique à l’Eglise orthodoxe, a déclenché une inimaginable terreur. Cela s’est traduit par une vague d’arrestation des évêques gréco-catholiques récalcitrants (tous morts en prison) et de nombreuses exactions (razzia des 5 – 6 mai 1950 contre les élites politiques, intellectuelles et religieuses du pays). Un tiers du clergé a été incarcéré, d’autres prêtres se convertirent pour éviter la torture et la prison.

En 1952, Vladimir a été arrêté alors que son frère Démètre vivait en exil.

L’histoire de son agonie a été racontée par un médecin juif. Le jour de sa mort, une prière d’actions de grâce a été prononcée pour lui par un prêtre américain et un imam musulman.

A l’heure actuelle subsiste un conflit juridique entre les gréco-catholiques et orthodoxes, ces derniers refusant de rendre les églises « confisquées » aux gréco-catholiques, à l’exception notable de l’évêque de Timisoara.

En définitive le rôle de Mgr V. Ghika a été décisif pour la survie de l’Eglise gréco-catholique en Roumanie. Il a été aussi un précurseur : l’Ordre de Saint Jean qu’il fonda à Auberive sans autre règle que celles de la charité (répondre à tout besoin) se retrouvera plus tard dans les foyers de charité. Il était préparé aussi au martyre : « La force de souffrir doit être la même que celle d’aimer » disait-il. Il était libre parce qu’il faisait la volonté de Dieu.

Après ce brillant exposé, un beau diaporama, retraçant les moments essentiels de la vie de Vladimir, nous fut présenté.
Le père Daniel Ange prit ensuite la parole.

Débutant sur le ton de l’anecdote et de la confidence, évoquant nombre de souvenirs personnels, il a progressivement été « habité » par le personnage de Vladimir Ghika qui le fascine, tant par sa vie que par sa pensée, et pour lequel il a souhaité nous faire partager son enthousiasme.

Et avec quel feu, à l’instar des grands prédicateurs d’autrefois (on pourrait remonter jusqu’à Bossuet !), le père Daniel Ange nous a-t-il transmis sa passion pour ce personnage hors normes, pourtant timide selon lui et surtout à l’aise avec les enfants.

Sa grille de lecture, sa clé de compréhension de Vladimir repose sur une étoile à 6 branches, dont il a bien voulu nous esquisser les traits saillants, et qui constituent la trame de son enseignement spirituel sur l’œuvre de Vladimir Ghika, au travers d’aphorismes si pertinents :

· Passion de la vérité : probité intellectuelle et éblouissement devant l’œuvre de Dieu..

· Prophète de l’unité de l’Eglise : l’orthodoxie et le catholicisme ne sont que les deux courants d’un même fleuve, et l’église gréco-catholique constitue un trait d’union entre ces deux courants. Sa conversion au catholicisme semble l’avoir encore plus enraciné à l’Est. On raconte aussi une adoration du Saint Sacrement avec les orthodoxes jusqu’à ce que la police les chasse…

· Ambassadeur de paix entre les nations : à l’instar d’Aristide Briand il avait une vision d’un monde pacifié où la personnalité de chaque nation serait respectée. Il insistait aussi sur la nécessité pour l’Europe de retrouver ses racines.

· Serviteur des plus pauvres : créateur d’une théologie du besoin, au service des malades – rappel de son action pour les lépreux du Japon – immersion dans le monde des pauvres de Villejuif – Selon Vladimir et Daniel Ange, 90% des catastrophes viennent du péché – La vraie pauvreté est l’ignorance de Dieu, pour laquelle le seul remède est l’évangélisation. Mais le vrai drame est l’apostasie de l’homme qui se croit puissant sans Dieu.

· Apôtre de Jésus : Vladimir veut aller à l’essentiel, la sainteté des âmes, toujours disponible pour ramener à Dieu les enfants perdus. Si la parole est de feu, seul l’écrit demeure. Le but est toujours d’établir un « cœur à cœur » à partir de Jésus.

· Eucharistie et martyre : « L’homme qui ne sait rien admirer est un homme mort ». Au moment des bombardements alliés de 1944, Vladimir fait chanter tout le monde pour transcender la peur. Il prône dans les épreuves la résistance par la prière. Vladimir aurait eu le pressentiment de son destin à Auberive : « Dieu me fera un jour la grâce du martyre ».

Vladimir Ghika disait : « il n’y a pas d’autres consolations à chercher que celles de consoler les autres ». Il a vécu pleinement dans deux mondes, le monde des pauvres et des malades d’abord, et le monde des intellectuels et des responsables ensuite, où il trouvait l’inquiétude et souvent le désespoir de la vie sans Dieu. Il évangélisait jusque dans les milieux les plus antichrétiens (séjours à Villejuif). Il confessait partout et tout le temps et voulait donner à tous le goût de Dieu. Esclave de l’imprévu au service de Dieu il était toujours disponible pour chacun.

Il pressentait aussi le retour du paganisme matérialiste de notre époque où l’homme est esclave de ses désirs et de ses ambitions et voulait des structures spirituelles durables pour en libérer les âmes.

C’était enfin un homme qui s’émerveillait de tout, doué pour tous les arts avec une passion particulière pour la musique.

Une pause était bienvenue pour se remettre de ce moment intense avant le dernier cycle de conférences. Elle nous a été offerte par un intermède musical et un poème dédié aux martyrs du communisme.

La première conférence a été prononcée par le prêtre, professeur et docteur, Ioan MITROFAN qui a évoqué le sort des « Evêques gréco-catholiques morts comme martyrs pendant la période communiste ».

Après un rappel détaillé des faits ayant abouti à la marginalisation et à la persécution de l’église gréco-catholique, il a esquissé une brève biographie des évêques martyrs.

Le prêtre Ioan PETRU a ensuite retracé la vie du cardinal TODEA, authentique résistant à l’athéisme du régime communiste imposé à son pays et prélat de l’église gréco-catholique roumaine, nommé cardinal par Jean-Paul II qui lui a rendu un vibrant hommage, et qui est décédé en 2002.

Une dernière conférence, synthèse d’une enquête réalisée par le professeur de psychologie Ioan MOLDOVAN auprès de 150 personnes ayant subi les persécutions communistes en raison de leur foi et montrant comment elles ont pu résister, suivie d’une prière, ont clos cette belle journée si riche d’enseignement et de spiritualité.

Nul ne doute que chacun en conservera plus qu’un souvenir, une résonance intérieure.

Thierry de BRIEY
Daniel de BRIEY

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