cop_la_femme_adultereLa Femme Adultère – pièce de théâtre

Miracle Evangélique, en 2 Actes.
Pièce de théâtre.
Un prologue, un acte, un épilogue. 1931

Personnages:
– LE MARI (Samuel)
– LA FEMME ADULTÈRE (Elle n’a pas de nom. Elle est la femme adultère. L’épilogue l’appelle tacitement: Véronique.)
– LA FOULE

PRÉFACE

VLADIMIR GHIKA – LA FEMME ADULTÈRE

Je reçus un jour la visite d’un Juif aussi âgé, semblait-il, qu’eût pu l’être celui que la légende nomme „Errant”, mais il s’appelait Menehould et il était fixé. Il se livrait à la culture des lapins de chou, au flanc de cette Terre Promise qu’est la Vallée Heureuse, d’où il les dirigeait sur la halle de Pau.

Il prit prétexte pour pénétrer chez moi, de mon „Roman du Lièvre” qu’il me dit avoir lu, sans qu’il m’en fît d’ailleurs le moindre éloge, mais intéressé par cet animal et ce que j’en pouvais connaître. Il voulait obtenir des léporides.

Monsieur Menehould avait l’air d’un Rabbin de Rembrandt : une barbe et des cheveux tirebouchonnés, des veux tels que deux petits sous, un nez comme la girouette enrouée d’un conte d’Hoffmann, les oreilles comme des tirelires, le parchemin du visage ridé par des caractères talmudiques. On ne pouvait nier qu’il chassât de race, il était même distingué.

Je compris vite qu’il allait courir deux lièvres à la fois.
– Vous êtes catholique? posa-t-il.
– Qui.
– Moi, je suis monothéiste.
Je dédaignais de relever ce trait qu’il avait décoché sournoisement, à la „toujours tranquille et resplendissante Trinité”.
– Monsieur, lui demandai je, après un bref silence, vous observez les pratiques de votre religion?
– Nul plus que moi ne saurait s’élever contre les lâches abandons de ceux d’entre nous qui, n’observant plus la Loi, passent à je ne sais quel matérialisme symbolique d’où Dieu est absent;je me flatte d’être un vieux Sioniste, d’avoir observé à la lettre jusqu’aux purifications.

Nous poursuivîmes, échangeant quelques escarmouches.

– Que vous observiez, dis-je, toute la Loi de Moïse, permettez-moi d’en douter. Car, enfin, cher monsieur, encore que je sache beaucoup de mères de famille juives d’une vertu parfaite, je ne peux croire qu’en France, par exemple, au cours des siècles, quelque épouse en Israël n’ait, hélas! trompé son mari, tout de même qu’il arrive aux chrétiennes.
– Je vous vois venir. Continuez.
– Eh bien, la rigueur de l’Ancien Testament ne réclame-t-elle pas une lapidation de la femme adultère? Comment donc se fait-il que je n’ai jamais entendu dire, ni lu, qu’un Juif, ayant surpris en flagrant délit sa moitié, l’ait tuée à coups de pierre? N’a-t-il donc forfait à sa Loi?

Monsieur Menehould redressa toute sa haute taille, debout, pour me lancer textuellement ceci, sans que le moindre sourire vint éclairer sa physionomie, et put m’autoriser à y soupçonner la moindre ironie: „Sachez, monsieur, que Madame Menehould, qui compte aujourd’hui soixante-dix ans, m’a toujours été fidèle; et je ne crois pas qu’elle entreprenne à cet âge ce que la femme de l’officier de Pharaon proposait au fils de Jacob.
– Ce sont, dis-je, car je me sentais plutôt gêné par la tournure trop directe que prenait la conversation, ce sont là des suppositions … gratuites.

Monsieur Menehould me toisa.
– Sachez, monsieur, que j’attends la reconstitution du Royaume d’Israël; qu’une dure contrainte est imposée au Peuple Juif par les nations qui l’empêche de mettre à exécution ses lois morales, mais que je n’eusse pas hésité, à lapider, le cas échéant, si l’on m’en eût laissé libre, madame Menehould.
Monsieur Menehould me quitta froidement.

Et je vis, comme en songe, à sa place, dans mon vieux salon, Notre-Seigneur Jésus-Christ accompagné de son disciple le prince et prêtre Vladimir Ghika.

On introduisit la femme adultère, celle qui n’a pas péché à moitié. Elle était belle et laissait rouler à terre des larmes aussi grosses que les perles de son collier. Et la horde qui la malmenait, avant de la conduire au lieu du supplice, était plus excitée par cette pécheresse que désireuse de la purifier en la châtiant.

Cette créature était si malheureuse, si repentante de la faiblesse de son coeur et du poids de sa brillante argile qu’elle inspirait la plus grande pitié. Vladimir Ghika l’avait souvent rencontrée dans le monde oit il avait vécu. Et c’est afin de prier pour elle, et de la relever, et de l’absoudre, et de lui obtenir miséricorde de Dieu et de son mari, qu’il s’est retiré dans une cellule de la rue de la Source.

Et projetant sur son pupitre la lumière de sa barbe patriarcale il a écrit sur des tablettes l’histoire de la femme adultère, histoire toujours vieille, hélas! toujours nouvelle. Il a écarté des pieds de la maudite les cailloux avec quoi M. Menehould la voulait meurtrir et occire. Il nous a fait entendre dans ce drame les accents sublimes de la repentance, qu’accompagnait déjà la harpe de David. Bethsabée, n’as-tu toi-même été pardonnée, jusqu’à ce point que je n’ose l’écrire, ô ascendante du Messie! Il n’est que de courber le front pour recevoir l’assaut de la miséricorde dont les coups sont plus forts que ceux de l’océan, car le pur Amour la soulêve.

Elle vous a même portée si haut, douce héroïne engendrée par un coeur d’apôtre et de prince, que votre époux lui-même, Samuel, entraîné par la Grâce, consent au sacrifice mystique de vous-même que vous avez cru devoir offrir à Dieu.

Vous m’avez donc visité, femme adultère. Vous m’avez fait cet honneur. Vos bourreaux se sont éclipsés honteusement, les uns après les autres, chacun laissant tomber la pierre qu’il tenait. Tous avaient vu, sur la malheureuse que soutenait le Bon Samaritain, se poser le seul regard qui pardonne, car il embrasse tout et sa Lumière ne laisse plus subsister aucune ombre.

      Février 1931,

Francis Jammes

 

Prologue

      Qui se joue extrêmement vite avec la fièvre d’une bagarre, à rideau baissé, derrière le rideau. Aussitôt les trois coups frappés, bruit de meubles renversés et de pas piétinant dans la chambre. Clameurs.

LA FOULE (par cris qui s’entrecroisent). – À mort! … À mort! … Elle l’a mérité … sur la place … sur la place publique … devant tout le monde … Tenez-la bien! … Empoignez-la! …
VOIX DE LA FEMME. – Non. Non. Laissez-moi! … Je suis jeune … laissez-moi! Je veux vivre … pitié …
LA FOULE. – À mort!
VOIX DE LA FEMME. – Laissez-moi, je ne savais plus ce que je faisais … j’étais comme folle …
LA FOULE. – À coups de pierre, sur la place … La loi l’ordonne.
UN ISOLÉ PARMI LA FOULE. – On n’y est pas obligé … Voyons. Et puis … Rome ne permet plus …
LA FOULE. – Et la loi de Moïse, qu’est-ce que vous en faites?
D’AUTRES
(surenchérissant avec une intonation menaçante). – Qui doit-on écouter, Moïse ou Rome?
L’ISOLÉ. – Vous allez vous mettre une mauvaise affaire sur les bras.
LA FOULE. – Ça nous regarde. (Gémissement de l’effort qui résiste; plainte presque animale de la femme; bruit de coups et et e rixe.)
LA FOULE. – C’est qu’elle ne se laisse pas faire! … Elle s’accroche partout! Allons, oust! …
UN GROUPE DE LA FOULE. – Si vous ne lui arrachez pas les doigts du loquet, vous ne la tirerez pas de là!
AUTRE GROUPE
. – C’est qu’elle tient bon!
UN MENEUR (avec autorité, d’un ton bref). – Frappez dessus.
VOIX DE LA FEMME (tout entrecoupée). – Tuez-moi si vous voulez, mais ici … Je mourrai bien ici toute seule … Vous voyez bien que je n’en puis plus … Mais laissez-moi ici …
UN MENEUR. – Allons, encore un effort, et ça y est!
L’ISOLÉ. – Lâchez-la … vous ne voyez pas qu’elle est à moitié morte?
UN GROUPE DE LA FOULE. – Vous, le vieux, mêlez-vous de vos affaires! …
L’ISOLÉ
(d’un dernier effort et comme en s’excusant). – Laissez son mari faire d’elle ce qu’il voudra.
VOIX DE LA FEMME (avec une inflexion d’espoir dans la détresse). – Il ne permettra pas que vous m’emportiez … Il ne voudra pas que je meure … que je meure de la sorte … Samuel! …
(Demi-silence de curiosité. Avec une angoisse indicible.) Samuel! … N’est-ce pas que tu ne veux pas? Samuel! … Réponds …
(Silence complet; d’aune voix brisée et lasse) Au moins … fais un signe … (Silence.)
UN MENEUR DANS LA FOULE. – Enfin! … elle a lâché la porte. Prenez-la sous les bras et marchons …
VOIX DE LA FEMME
(devenue saccadée et blanche; presque tranquille). – Eh bien, oui … vous avez raison … je l’ai mérité … allons … Adieu, adieu, Samuel … un mot seulement, une dernière prière … C’est pour toujours … Pense maintenant sans haine à moi … (Avec une sorte de paix, mais avec des larmes dans la voix.) sans haine … Je vais expier.
UN MENEUR. – Par file à droite! … un peu vite … Il ne faut pas que les gens du procureur viennent nous déranger! … (Bruit de cohue, de pièce qui se vide en bousculade, comme une sortie de classe de collégiens mal élevés.).

Acte premier. Scène première

      (Le rideau se lève (ou s’ouvre) sur la chambre en désordre, tandis que sortent encore rapidement, très excités et parlant tous à la fois, les derniers de la foule, ce qui se fait alors n’est pas le silence, mais une confusion indistincte de murmures et de bruits qui ne forme qu’un accompagnement sourd, coupé ensuite au dehors par les exclamations des nouveaux arrivants.
Une pièce avec deux larges fenêtres, comme les auvents de boutique orientale, permettant une ample vue sur la ruelle étroite. Entre les deux fenêtres, une porte plutôt basse et petite. Les meubles (quelques chaises, quelques-unes de ces tables-escabeaux dont use l’Orient, des coffres, etc), renversés par la lutte, de ci, de là. À gauche: le foyer, une sorte de cheminée très fruste.
Dans l’atmosphère de rixe, de poussière et de désastre, tandis que l’en voit par la fenêtre défiler vers la droite des gens qui courent vers le lieu de l’exécution, le mari ramasse les meubles et les objets tombés, et fait, comme machinalement, de l’ordre
.)

UN JEUNE VOISIN (timidement, en tirant quelque chose de lourd, de côté, sur le sol, près de la porte, au dehors). – Qu’est-ce qu’on fait de … celui qui est tombé du toit, en fuyant? …
SAMUEL (d’une voix coupante, sans se détourner). – Jetez-le dans le champ du potier. Puis vous irez prévenir sa mère. (Le jeune voisin disparaît, tirant toujours l’objet après lui.) Pour lui je suis sans pitié. Il était de ceux qui abandonnent les femmes aussi facilement qu’ils les prennent … S’il est vraiment mort, c’est la première fois qu’il n’aura pas menti … Il n’a jamais pensé qu’à lui … trouvera-t-il maintenant quelqu’un pour le faire à sa place? … Sa mère, peut-être … et pour un temps … Je n’ai pas à m’en occuper! … ce serait trop! … (Arrêtant son travail, presque achevé, d’arrangement de toutes choses dans la pièce.) C’est dur ce qu’on va faire … mais c’est moins dur et moins bas que ce qu’elle a commis … Et puis, cette femme n’est plus la mienne! … cette femme, je ne la connais plus! …
Ah! … cette chair qui, jusqu’à hier, était comme une part de moi-même, comme elle était avilie, anéantie … là, recroquevillée dans ce coin … Ces yeux de gazelle forcée … Ce regard du dernier instant … ces choses, je ne pourrai jamais les oublier … Comme elle se raccrochait à la porte, de ses petites mains crispées qui semblaient de fer … et qui saignaient … et qu’on frappait … On n’arrivait pas à l’arracher de là … une enfant … rien ne pourra m’ôter de l’âme ce départ …
C’est affreux … mais il le fallait. Et la Loi est comme cela; et il est juste qu’elle soit comme cela … La mort va descendre sur tout cela et tout purifier … C’est à cette heure qu’on devra sentir la majesté de Dieu, le prix de sa loi, la réparation de l’outrage fait au foyer! … Et saint est l’office de la foule qui le venge.
(Durant tout ce temps, le défilé n’a pas cessé: gens qui courent, chiens qui aboient. Faire causer avec animation à droite (là où est censée se trouver la place d’exécution), et bien à la fois, un certain nombre de personnes, en accompagnement bourdonnant, indistinct, avec le fleure d’altération et de halètement dans la voix que connaissent les émotions basses. Par moments le murmure qui s’enfie ou décroît, est coupé d’exclamations. Les, fenêtres d’en face s’ouvrent et on s’interpelle de l’une à l’autre. Les commères devisent sur le seuil des logis, puis emboitent le pas.)
UNE COMMÈRE. – Descends vite … viens voir … on va la lapider! …
UNE AUTRE. (à sa fenêtre). – Où?
LA PREMIÈRE COMMÈRE. – Là … au coin de la place … viens vite! … Tu vas tout manquer! …
UNE AUTRE COMMÈRE (en se joignant à la première). – Il ne faut pas perdre du temps, à cause du procureur! …
LA COMMÈRE DELA FENÊTRE: – Je ne puis pas me montrer … Je suis en saut-de-lit …
LA PREMIÈRE COMMÈRE. – Jette ton plus joli voile sur tes épaules et ne te soucie pas du reste …
SAMUEL. – Est-ce à une fête que vous courez? … Ce n’est pourtant un beau spectacle que pour ceux qui savent en révérer l’horreur … Je n’ai pas pu aller là! … Je n’ai pas voulu … J’aurais dû, sans doute … Ils ont ri … On rit toujours du mari dans ce cas, quoi qu’il fasse … Mais on s’arrange pour qu’il n’y ait plus à rire, maintenant … Et le jeu plaît davantage, quoique moins drôle … (Il s’avance instinctivement, en trébuchant, du côté de la fenêtre, puis s’arrête, les mains crispées contre la poitrine qu’elles labourent.)
UNE VOIX (pleine de basse curiosité). – Où est-ce?
UNE AUTRE (tout essoufflée par la course.) On m’a dit que c’était là! … sur la place … près de la borne. Vite! … vite! … sans quoi, nous serons mal placés … nous ne verrons rien … et nous ne pourrons peut-être pas lancer les pierres … (Triple choeur de huées grossières séparées par un léger intervalle de murmures assourdis.)
SAMUEL. – À quoi songent-ils? J’ai peur maintenant jusque du silence par lequel j’ai consenti à cela … Se serait-on souvenu de Moïse, s’il n’eût été le prétexte d’une fête pleine d’atroce saveur? Quand je pense à ce que la chose eût été sous nos pères! … L’immolation rituelle, affreuse, mais sacrée … L’offense à Dieu, le péché contre la famille et la race, écrasés sous le geste solennel des bourreaux … et les pierres tombées de haut et de loin, cimentées par le sang … posées sur la chair même du coupable, pour reconstruire l’édifice détruit … Peuple abâtardi … esclave de ses vices plus encore que des Romains. Esclave des Romains, parce qu’esclave de ses vices …
UNE VOIX DE LA FOULE. – Contre le mur, là, près de la borne …
UN GROUPE D’AUTRES
. – Non! … à la porte Dorée …
LES PREMIERS PRÉSENTS À L’ESCLANDRE. – Vous n’allez pas nous l’enlever, maintenant! …
LE NOUVEAU GROUPE. – À la porte Dorée! … C’est beaucoup mieux … on est plus au large! …
LES PREMIERS. – De quoi vous mêlez-vous? Vous n’étiez même pas là quand nous l’avons emportée de chez son mari! …
SAMUEL (d’une voix étouffée). – Un vrai titre de propriété!
UN DES MENEURS. – Hé! là! … ne vous battez pas! Si vous vous la disputez ainsi, elle sera mise en pièces avant d’arriver où que ce soit …
SAMUEL. – Elle est leur chose; leur proie, leur jouet! Je le pressentais, à voir continent on l’a arrachée d’ici … Déchus commte nous le sommes … cette dignité dans l’oeuvre de justice, je n’osais trop y compter; mais cela dépasse, en démenti, toute attente …
(Huées et clameurs nouvelles. On voit des gamins qui courent et ramassent des pierres, des tessons de bouteilles, des ordures. Prédominance de voix de femmes à un diapason très élèvé.)
UNE VOIX DE FEMME. – Voyez! … elle est là, près de la borne.
UNE AUTRE. – C’est la femme à Samuel …
UNE AUTRE. – Comment est-elle?
UNE AUTRE. – Qu’est-ce que l’on disait! elle n’est pas si bien que ça …
UNE VOIX D’HOMME (railleuse). – Comment le savez-vous, puisqu’elle a son voile?
LA MÊME QUE TANTÔT (avec aigreur). – Cela se voit quand même …
UNE AUTRE (faisant de l’esprit). – En tout cas, si elle n’est pas mieux tournée que les autres, cela ne l’a pas empêchée de mal tourner …
UNE AUTRE. – 0n les a trouvés ensemble …
UNE AUTRE (plus haut). – On les a surpris …
SAMUEL (sourdement). – Ne criez pas ainsi! … Celles qui se laissent surprendre ne sont pas les plus coupables …
DEUX VOIX À LA FOIS. – On les a surpris, elle et l’autre …
AUTRE VOIX
. – Où est l’autre? … Qu’est-ce qu’on en a fait? Je voudrais bien le voir, lui aussi …
UNE AUTRE. – Il est tombé du toit, en voulant s’échapper …
UNE VOIX D’HOMME. – Je ne vois pas bien, je suis trop petit.
UNE AUTRE (avec une inflexion charitable). – Hop … monte sur mes épaules …
UNE AUTRE. – Vous cachez tout … chacun a le droit de voir …
UNE AUTRE. – Vous m’empêchez de regarder … (Bourrages et flottement dans les têtes que l’on voit pat la fenêtre.)
UN DES MENEURS. – Encore des batailles! … nous ne pourrons rien faire de bon, si vous continuez …
SAMUEL. – Oui! … et vous! … allez voir une centaine d’hommes massacrer une femme, mettre en bouillie cette pauvre petite figure, que, hier encore, je tenais tout près de la mienne, entre mes mains … Est-ce l’honneur de Dieu et du foyer qui vous mène et vous agite ainsi allègrement? N’en suis-je pas meilleur juge que vous? et j’en ai le coeur brisé … Oh! cette joie de mépriser, de broyer, de torturer …
UN DES MENEURS. – Une, deux, trois. Est-ce qu’on y est? Pour les pierres, dépavez-moi un bon carré de la place – grand comme ça … – Ensuite, vous laisserez assez d’espace autour de la femme pour bien viser … Au reste la cible tire l’oeil … (Un gros rire.)

      SAMUEL. – Oh! ces rires! ces rires! quelle honte! Riez de moi. Riez de moi si vous voulez. C’est l’usage. Mais pas d’elle … pas d’elle … qui va mourir. Taisez-vous … Si c’est justice que vous voulez faire, ayez, un instant au moins, conscience du rôle que vous allez jouer, vengeurs de la morale qui allez prendre la vie à une créature de Dieu …
UN DES MENEURS. – Eh! là! … ne restez pas sans rien faire, les uns bouche bée, à regarder; les autres à vous quereller. Croyez-vous que les pierres viendront toutes seules? Ici … en tas … un tas à droite, un à gauche, un au milieu … et chacun bien à son tour pour lancer …
UNE VOIX DE FAUSSET. – Regarde … Elle a fait un faux pas. Elle a découvert son visage et son épaule … (Série de rires hystériques et d’exclamations moqueuses.)
SAMUEL. – Est-ce le châtiment de l’adultère, cette sorte de prostitution à tout venant? Il y a lute souillure dans chaque regard et dans chaque geste! Ce n’est pas cela … Ce n’est pas cela à quoi j’ai consenti … au prix du sang de mon âme … Vous trichez, vous me volez ma vie … je ne vous l’ai pas abandonnée pour cela … Vous démentez ma volonté et la loi de Dieu … Si c’est par vous … c’est à Dieu que je l’ai livrée … Ce que je faisais c’était une sorte de sacrifice d’Isaac … L’enfant, cette fois, était coupable, mais, comme alors, c’est bien la chair de ma chair que j’ai offerte … (Comme effrayé et surpris de ce qu’il a dit, et à mi-voix.) Qu’ai-je évoqué? … Ce sacrifice, Dieu l’a empêché d’aboutir … Il y a pourvu autrement … Ah! si cette fois aussi, Dieu pouvait, Dieu voulait … C’est fou! … Ce ne sera pas le cas … où trouver l’agneau, l’agneau au front engagé dans les épines, qui viendrait prendre la place de mon enfant? … L’agneau de Dieu ne court pas nos places publiques, le pécheur que je suis n’est pas Abraham … C’est le crime qui est ici chargé de punir le crime, et notre peuple mécréant n’a plus droit au miracle … tout ici doit être ignoble comme de juste … Il faut se résigner; vilainement ou non, l’ordre sera rétabli …
UNE VOIX. – Regarde comme elle palpite!
UNE VOIX DE FAUSSET (bassement altérée). – On ne la voit pas assez bien …
UNE AUTRE. – Ne pourrait-on pas la découvrir un peu plus?
UNE AUTRE. – Il faut qu’on puisse bien la voir toute entière pour que les pierres la touchent bien en plein …
UN DES MENEURS (brusquement, avec autorité). – Enlevez-lui son voile et son manteau …
SAMUEL. – C’est la hideur de ces âmes qui se dévêt … les misérables! … ils ne voient que cela … une chair à atteindre, livrée à tous et à prendre de force pour la tuer, à défaut de pouvoir faire d’elle autre chose à leur guise. On tue pour tuer, on tue pour violenter. Ce n’est plus Sion. C’est Sodome et Gomorrhe. Ce sont les jeux du cirque, avec quelque chose de pire; ni châtiment, ni leçon! Rien que l’horreur dans laquelle on se complaît, on se prélasse … le goût du sang dans le fumet de la faute … on pourrit davantage cette famille humaine à qui l’on est censé porter un terrible remède … on offense, et de quelle façon, après l’avoir oublié, ce Dieu même que l’on prétend venger … Ce Dieu, on ne l’a pas nommé une seule fois …
UN DES ASSISTANTS (de la race des faiseurs d’embarras). – Eh bien! quand allez-vous commencer? Nous avons assez attendu, Nom de D. …!
SAMUEL (avec une amère ironie). – Je me suis trompé. On L’a nommé, maintenant … De quoi me plaindrais-je? … Elle était plus à moi naguère, jusque dans sa faute, que maintenant … chaque regard la flétrit et se flétrit à la regarder. Chaque pierre va n’être pour chacun que le moyen de toucher sa chair … la voilà livrée à tous et sans l’excuse d’un vertige d’amour … Et c’est leur convoitise et leur cruauté, l’une corsant l’autre, qui lapident …
UN DES MENEURS (à pleine voix, mais avec courtoisie). – Mettez-vous là, ma belle enfant, bien contre la borne, face au public, et apprêtez-vous à recevoir ce que vous avez mérité …
SAMUEL (brusquement). – Elle est moins coupable que vous! … Elle a-fait ce que vous faites, vous, si savants dans la faute, elle l’a fait avec la maladresse étonnée d’un début dans le mal … Où est le bien parmi nous, aujourd’hui? où est le mal? Qui le saurait? Nous ne connaissons plus que la morte observance ou le plaisir! Le peuple de Dieu n’est plus avec Dieu … Il n’y a plus d’âme, l’adultère, le vrai, est là … de nous à Dieu … et pour chacun de nous.
UN DES MENEURS. – Est-on paré? … oui …? et maintenant, allons-y! …
(Un gros rire, brusquement arrêté – de façon bien perceptible pour le public – par la venue inattendue de Jésus, qui cause, dès l’abord, pour tout non-initié de la scène ou de la salle, un inexplicable silence.)
SAMUEL. – Sa faute est le fruit de cette pourriture de nos âmes. Qu’avons-nous fait pour ne pas l’y précipiter ou pour l’en defendre? … Elle est allée là où nous l’avons conduite. C’est NOUS qui avons provoqué cela! (En une explosion soudaine.) Lâche! lâche, menteur! … Ce n’est pas NOUS seulement, c’est MOI, moi, qui l’ai abandonnée, moi qui n’en ai fait que le jouet de mes sens, moi qui ne me suis soucié que de moi; moi qui l’ai trompée et qui ai trompé Dieu plus qu’elle ne m’a trompé! Moi qui ne lui ai pas donné l’amour auquel elle avait droit, qu’elle attendait, et dont un imposteur, dès lors, a pu tenter de lui fournir le leurre … moi, qui ose me faire son juge! … ou même leur juge … à ceux-là qui me ressemblent … Mon coeur est dur, et lourd, et glacé, comme une pierre … une pierre qui me blesse …
(Dans la foule qui s’est reprise à grouiller et à murmurer de nouveau, mais plus discrètement, comme en écho des paroles de Samuel.)
UNE VOIX. – Une pierre! passe-moi encore une pierre! …
SAMUEL (presque en même temps, que l’exclamation partie de la foule). – Mon coeur est comme une pierre, mais, s’il s’agissait de la lapider avec cette pierre-là …
LA VOIX DE TANTÔT. – Allons, faites bien la chaîne, pour les passer en ordre …
SAMUEL. – Ah! oui! vous faites la chaîne … plus que vous ne pensez; mais pour faire oeuvre de justice, ces pierres, comme elles devraient ricocher sur vous, sur nous … (À bout de forces.) Qu’ils fassent vite, au moins! que cela cesse! … (Jésus s’étant assis, le silence de surprise et de gêne a repris.) Je n’entends plus rien; mais on dirait que nul ne bouge … on entendrait le bruit des coups … et les cris … C’est trop vite fait pour être fait … (Le silence relatif continue. D’une voix étouffée.) Ce silence me fait peur … Il est vrai qu’au moins il laisse seul avec Dieu … C’est trop vite fait pour être fait … c’est impossible. (Avec angoisse.) Elle était si petite et si frêle … Est-ce que deux ou trois pierres auraient suffi, en un instant, pour l’assommer?
Mais non! … Il se passe quelque chose d’étrange … quelque chose d’inusité. (Avec une sorte de respect terrifié.) Ou plutôt, ce silence, ce n’est pas comme si quelque chose se passait … c’est comme si … DIEU PASSAIT … Je me sens soudain comme devant Lui, à ses pieds … Est-ce l’apaisement du Dieu vengeur, après le sacrifice qu’il a voulu et accepté, même présenté par des mains indignes? Sont-ce les pas, sur le rouge tapis du sang répandu, du Dieu offensé, du Dieu éloigné qui revient? … On le dirait soudain tout près de nous … On le dirait, à chaque instants, plus près de moi. (En écoutant, comme au fond de lui-même.) Mais, si je regarde en moi, c’est quand mon coeur s’amollit ou se brise … Seigneur! Seigneur! … Que se passe-t-il de nouveau et de saint durant ce terrible silence qui me poigne? (Il se tait avec une sorte de recueillement attentif, et les silences se croisent. Avec un cri.) Ce doit être fini! … C’est horrible … mais au moins c’est fini! … (D’un ton à la fois respectueux et terne, à l’orientale.) Dieu est grand! … Justice est faite! … (Avec violence.) Mais non! … Si cela s’est fait, justice, n’est pas faite … Et c’est trop souffrir! Pouquoi tout cela? Pourquoi? … non! justice n’est pas faite … (De toute son âme.) Le coeur cherche autre chose … Dieu est-il autrement fait que notre coeur? S’il doit venir quelqu’un qui parle en Son nom, aux derniers jours, qu’il parle selon notre coeur, un peu plus! … Que ce long silence depuis les prophètes soit gros de l’attente d’un mot d’amour et de pardon, d’un mot de vie … Que faire? … qui écouter? … J’écouterai le meilleur et le plus haut de moi-même et ce que m’ont dit les hommes de Dieu … J’écouterai mon coeur, et j’écouterai celui qui, hier encore, l’a si profondément remué en nous parlant de la «Brebis Perdue» … Il parle comme on voudrait que Dieu parlât, s’Il descendait parmi nous … Et si Dieu avait à paraître parmi nous, ce qu’il nous apporterait, serait-ce une Loi? serait-ce une formule? serait-ce un secret? ou ne serait-ce pas plutôt ce qui petit nous toucher de partout, ce qui peut tout comprendre à notre façon et ce que tout notre être, coeur et âme, peut comprendre? … La brebis perdue … la brebis perdue … si, comme lui, je la prenais sur mes épaules, si je la ramenais toute meurtrie à la maison, si je soignais ses blessures …? Je n’oublierais pas … je ne pourrais oublier … Mais je ferai mieux … C’est accomplir la Loi que de suivre le Dieu qui l’a dictée! …
Et puis, s’il n’y a pas quelque chose de plus juste que la Justice, il y a quelqu’un de plus juste encore qu’elle, Celui qui l’a faite juste, Celui en qui la Miséricorde et la Justice se sont embrassées d’une telle étreinte qu’il est impossible de les reconnaître l’une de l’autre ou de les séparer … Dieu, Dieu, Dieu du fond du ciel et du fond de mon âme, par tes entrailles de miséricorde, visite-nous d’en haut … Et toi, bon pasteur de la brebis perdue, toi qui sous mes yeux as fait bouger le paralytique, donne-moi la force de me jeter entre cette foule et cette femme! …
N’est-ce pas que tu le veux, ô Dieu, plus que ta Loi, que je pardonné? … Tu veux pardonner … je pardonne … Il faut que je coure là-bas … Il faut que je leur crie, à ces gens; «Arrêtez! … que celui qui est sans péché lui jette la première pierre» … à elle: «viens … Reviens, et ne pèche plus! …».
(Tout en parlant il s’est précipité vers la porte qui, violentée par la rixe du début, et maniée avec des mains trop fiévreuses, se coince et refuse de s’ouvrir.)
Je la leur enlèverai, je la leur arracherai … Elle n’est qu’à moi et à Dieu! … Mais que se passe-t-il? … Je n’entends toujours rien … Et cette porte qui résiste … J’arriverai trop tard … Je n’arriverai que pour achever ma honte, ma honte seule … Je ferai encore rire de moi! … quelle pensée … songer, en cet instant, à pareille chose … et cette porte qui ne veut pas s’ouvrir … Et ce silence, toujours … Et dire qu’en se débattant, c’est elle sans doute qui a fausse le joint, et qui vient encore mettre ce nouvel obstacle entre elle et le salut … Serait-ce là le signe de la volonté de Dieu? … C’est que nies mains tremblent, aussi! je ne peux pas! … (Avec un accent déchirant.) Seigneur, ce n’est pas ma faute! … vous voyez que ce n’est pas ma faute si j’arrive trop tard! … (Une sorte de sanglot d’énervement suprême; puis un geste violent brise la serrure.) Enfin! …
(La porte cède; avant qu’elle ne s’ouvre tout à fait, un cri informe de détresse ou de délivrance l’arrête sur le seuil, puis un silence accru, plus impressionnant encore, un silence absolu – car le murmure confus de naguère s’est lui-même complètement dissipé – l’on voit par la porte ouverte, et par les deux fenêtres, la foule qui rentre rapidement de droite à gauche, la tête basse.)
SAMUEL (d’une voix sourde, en chancelant). – La porte s’est ouverte, mais le Destin s’est fermé … (En un cri rauque.) Oh! mon ,Dieu! … mais … c’est fini … ILS RENTRENT … Il y en a qui courent presque, le visage altéré … (Défaillant, appuyé au chambranle de la porte, avec les genoux qui plient, il s’adresse à un vieillard qui, pressé, passe, en essayant d’assurer sa voix, mais en parlant d’une façon si étranglée qu’on l’entend à peine.) Vous avez fini? … Puis-je aller prendre … le corps? … (Le vieillard tourne la tête de l’autre côté, marche plus vite, et ne répond rien; la foule des rentrants grossit, avec le même jeu.) C’est fini! … ils m’évitent. Ils ont honte … même eux! … (À un autre, d’une voix suppliante et presque basse.) Qu’avez-vous fait du … (Un sanglot, puis titre sorte d’autorité voulue.) Du corps? (Ils passent plus vite.) Ils se font horreur, comme je me fais horreur à moi-même! … Où est Dieu? … et moi … et moi! …
(Il rentre en titubant, tandis que le défilé continue, morne et gêné, sans cesse plus fourni; quelques murmures et quelques intonations faussement allègres, qui détonnent et restent sans écho; quelques rares propos se croisent.)
UNE VOIX. – Où vas-tu?
UNE AUTRE. – Au marché.
UNE AUTRE. – Pas réussi, le spectacle! …
UNE AUTRE. – Une matinée manquée, et grâce à elle, bien dés affaires en plan …
UNE AUTRE. – Vraiment, cela ne valait pas la peine de se déranger …
(Un ou deux sifflotements isolés, vite découragés. Chacun passe le moins près possible de la maison et tourne la tête, avec affectation, du côté opposé.)
SAMUEL. – C’est fait … C’est fini! … tout est détruit! … On m’a pris mon âme et mon Dieu! … Il n’y a plus rien … plus rien là-bas qu’un petit cadavre ale femme, écrasé dans un coin, et, ici, un homme qui pleure … cette chose odieuse et stupide … un homme qui pleure …
(Il balaye d’un revers de main, avec une sorte de rage, sa figure où coulent des larmes, puis s’éloigne autant qu’il peut de la porte qu’il repousse du pied avec une sorte d’horreur visible, sans la fermer; puis prend contre la muraille de gauche, près du foyer, l’attitude du Juif au mur des Lamentations – le front posé et meurtri tout contre la pierre qui écrase les larmes. – Les mains en position d’orante, appliquées, elles aussi, contre la muraille, le corps secoué de sanglots silencieux.)

Acte premier. Scène secondieme

      SAMUEL, LA FEMME.

Elle entre en titubant, par la porte restée entrebaillée et battante, poussée sans bruit. Elle avance, les yeux perdus, exténuée, tombe à genoux, et marche, toujours à genoux, en se traitant, vers sort mari, jusqu’à mi-chemin, au milieu de la scène.

LA FEMME (très bas, en tremblant, les mains tendues vers lui, à bout de bras). – Samuel … Samuel.
SAMUEL (se retournant, saisi). – Toi … ici …
(La femme s’est aussitôt recouvert la figure de ses mains, elle ne peut plus parler et défaille, avec une sorte de gémissement sourd. Elle est encore couverte du sang de la lutte et des horions reçus, la robe en lambeaux et souillée de boue, ce qui, avec la défaillance, explique davantage les répliques suivantes du mari.)
SAMUEL. – Ils t’ont blessée, assommée … (Elle tient ses mains plus étroitement sur sa figure, qu’elle baisse de plus en plus.) Défiguré … les monstres! … montre-moi … tu ne peux plus …? (Elle fait un geste qui veut dire non et qui n’est pas compris: lui, sachant à peine ce qu’il dit, et croyant à la pudeur d’une figure broyée.) Je ne te regarderai pas … si tu veux … appuie-toi là …
LA FEMME(comme un souffle). – Ne me touche pas … pas encore …
SAMUEL (avec un cri d’angoisse et de pitié, croyant deviner). – Tu vas mourir? … Tu veux mourir ici? Pauvre petite! …
LA FEMME (d’une voix entrecouppée, essoufflée, rapide, faible, sans timbre, et comme étouffé par tout ce qu’elle voudrait dire à la fois). – Non, écoute! Il m’a sauvée, le prophète … le Mesie. Il est venu là … (De toute son âme.) Il est bon! … (Avec une tendresse douloureuse.) Et toi aussi … tu es bon … Tous voulaient me tuer … C’était juste … Il a dit „non” … ou plutôt Il n’a rien dit … seulement ceci: „Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre …”
SAMUEL (stupéfait). – Tu dis … qu’il a dit …?
LA FEMME(avec plus de calme et de netteté.) – „Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre …”
SAMUEL (à demi-voix). – Si tu avais pu entendre …!
LA FEMME(en paranthèse brève, à voix presque basse, vite, avec une sorte d’autorité). – Je ne sais rien … Je n’ai pu entendre … mais Dieu, Lui, a entendu, ou tu as ENTENDU DIEU … (Elle reprend, du même ton que naguère, en enchaînant bien avec ses paroles précédentes.) Et puis, voyant qu’à ce seul mot, ils partaient tous … à moi … „Quelqu’un t’a-t-il condamnée?” … et comme je faisais signe que „non” … „Moi, non plus, je ne te condamnerai pas! … Va, et ne pèche plus!” (Avec transport.) Il est bon! … Aussi bon que je suis mauvaise! … J’ai honte … J’ai honte de moi … Je viens avoir honte devant toi … Il m’a sauvée! … Je suis punie … Que pourra jamais faire pour toi, ta misérable enfant …?
Fais de moi ce que tu veux! … Plus tu seras sévère et dur, plus mon angoisse sera calmée. Ou non … ta bonté me confondra davantage encore … et je dois être confondue … Je voulais d’abord te dire: … „tue-moi, frappe-moi … Punis-moi …” ce serait juste et doux … Toi seul tu aurais le droit, tu aurais le devoir de le faire … Il fallait que je veuille te le dire … C’est pour cela que je suis venue, que je me suis traînée jusqu’ici … mais je ne sais plus maintenant … Il me semble qu’il ne faut plus te demander cela … que cela ne SUFFIRAIT PAS … Je viens d’abord te dire combien je me hais … et que le remords durera pour moi … une vie, une seconde vie … et la moitié d’une autre vie … Et c’est ici que doit commencer ma nouvelle vie avec ton jugement marqué sur mon front …
SAMUEL (d’une voix tremblante). – Quelqu’un t’a-t-il condamnée? …
LA FEMME(en un cri, aussitôt). – Moi …
SAMUEL (lentement, avec une émotion plus contenue). – Le Juste t’a-t-il condamnée? (Silence.) Sera-ce moi? réponds … (Silence.) A-t-il bien dit: „Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre.”? Sans péché … (Avec une sorte d’horreur et de dégoût.) Est-ce mon cas? Je l’ai senti jusqu’à la mort … Tu ne sais combien je suis moi-même un ouvrier de ton péché …
LA FEMME(avec une sorte de délire passionné). – Je dois vivre et je ne puis plus vivre! … Je voudrais mourir et je ne dois pas! … Samuel! … Samuel! Tout ce que tu veux … tout ce que Dieu veut … Trouveras-tu dans ton coeur quelque chose d’assez cruel et d’assez saint pour me donner la paix?
SAMUEL. – Moi non plus je ne te condamnerai pas … et plus tu réclameras ta peine, moins, de moi, tu pourras l’obtenir … Chaque mot l’éloigne de celui qui t’aime … Mon choix est fait … Je t’ai assez l’éloigne de celui qui t’aime … Mon choix est fait … Mon choix est fait … Je t’ai assez aimée pour t’envoyer à la mort et, sache-le, pour satisfaire à la vengeance de mon coeur plus encore qu’à la Loi de Moïse. C’est dans ce même amour et dans le repentir de mes torts envers toi, et dans l’immense pitié de Dieu que vient à toi, maintenant, tout le contraire, le refus du châtiment … Reçois-le. Je t’aime assez pour en vouloir ainsi; et parce que je sais désormais mieux aimer … Mais de tout ce mauvais rêve que nous allons, l’un et l’autre, jeter bien loin de nous, n’est-ce pas? avec un cri de délivrance et d’horreur, de cette mort qui a failli tantôt être la tienne … et presque la mienne … de cette mort qui t’a frôlée … et dont je ne veux plus que tu gardes le souvenir, sinon comme preuve de mon amour et de la bonté de Dieu, comment es-tu revenue? Peux-tu me le dire davantage …?
LA FEMME(comme perdue dans le ressouvenir de la scène du salut). – Ah! … Samuel! … Samuel! … si tu avais vu! …
SAMUEL. – Je ne vois qu’une chose … ton pardon, et ton salut, et ta venue, et par la grâce de l’homme de Dieu; mais comment tout cela s’est-il passé? Car tu sembles croire que je n’ignore rien.
LA FEMME. – J’ai eu le coeur trop plein et trop brisé pour te crier d’abord autre chose que ma délivrance et ma honte, mon amour pour Dieu et, si j’ose te le dire, celui qui renaît, qui naît enfin pour toi … oui, pour toi … pour ton âme enfin reconnue, et pour le serment prêté qui demeure avec toi; mais tu sais et tu devines déjà bien des choses, car c’est le même Dieu qui nous mène et qui parle au-dedans de nous et nous vivons d’étranges heures, celles d’un monde nouveau avec un coeur nouveau … Je dirai tout pourtant … Voici … C’est dans mes yeux et dans mon âme que tout s’est passé. Point d’autres paroles que celles que j’ai rappelées … J’avais devant moi tous ces gens prêts à me broyer … qui flottaient sous mes yeux perdus, à chaque ressaut du sang dans mes veines, comme une masse vilaine et redoutable … mais moins vilaine que mon péché et moins redoutable que le jugement de Dieu … J’acceptais … j’appelais ce qui devait punir et prévenir chez d’autres le mal que j’avais fait … Je l’acceptais surtout à cause de ton silence de la dernière minute … quand on m’a arraché d’ici …
(À ces mots Samuel s’assied, en tremblant, et se couvre la figure de ses mains, il écoute la suite du récit dans cette posture, en une sorte de prière humiliée, profondément attentive.)
Il est arrivé, alors; je l’ai regardé … Le tribunal a changé … je n’ai plus vu que lui … et lui me regardait … me regardait … jusqu’au fond de mon âme en qui, avec une paix souveraine, très triste et très douce, Il semblait lire … Par lui, le pur, le Jugement de Dieu allait se faire … Je l’ai regardé, lui, moi aussi, et, de tout mon coeur, sans une parole, dans mon regard, je l’ai salué et je lui ai dit: … «Maître, j’ai péché contre Dieu et contre tous, j’ai mérité la mort. Je l’acceptais de la main de ceux-là, en expiation; de la tienne, je la bénis … Juste, fais justice! …» Et dans son regard à lui, je me suis vue d’abord, moi et mon péché, puis les autres, puis quelque chose qui venait à moi … de plus grand que moi … de plus grand que tout … comment dire? Et plus ce regard se chargeait à la fois de sainte Justice, de pitié, de pardon et de salut, plus je sentais ma faute et la profondeur de ma faute; mais le pardon et la bénédiction étaient toujours plus grands, et allaient toujours plus loin que ma douleur …
SAMUEL (presque bas). – Dieu est plus grand que notre coeur …
LA FEMME (poursuivant du même ton que tantôt avec une ferveur concentrée). – Quand ceux-là me menaçaient et que j’avais accepté ma juste mort, je me sentais presque quitte, et presque au-dessus d’eux.
Avec celui qui pouvait me condamner, et allait me sauver et m’absoudre, dès sa venue c’était autre chose; je n’étais plus que la coupable, et la coupable déchirée de remords, pleine de la soif d’une réparation complète et d’une purification divine, car rien d’humain ne peut effacer cela, rien … rien … rien … Je le sens maintenant, pas même ton pardon, s’il n’était doublé d’un geste de Dieu qui le vivifie et qui le parfait …
Mais s’il y avait cela, il y avait aussi sur moi, dans ce regard, l’esprit de vérité et l’esprit de bonté qui submerge tout, qui met chaque chose à sa vraie place et qui groupe toutes choses dans le coeur du coeur de Dieu … car c’est là ce qui était venu parmi nous, un coeur de chair où Dieu se trouve chez lui et où nous nous trouvons chez nous …
SAMUEL. – Ce coeur que mon pauvre coeur appelait tantôt de toute sa détresse …
LA FEMME. – Un juste et plus qu’un juste. Savons-nous seulement ce qu’il est? Mais nous savons qu’on ne peut le convaincre de péché … et que ce fils d’Adam semble revenu à n’être plus que le fils de Dieu, sorti des mains mêmes de Dieu. Un juste, parmi toutes nos injustices, en cette condamnation qui prétendait faire régner la justice … Dès sa venue, avant même qu’il eût parlé, chacun était jugé … Et la coupable, la seule peut-être, à se sentir telle jusqu’au fond de son âme, restée la dernière, comme elle le devait, la seule peut-être à ne pouvoir s’en aller, et qui attendait, qui attendait, dans une honte croissante, une résignation sans borne, et une effusion de tendresse qui n’a pas de nom, la coupable a reçu sa grâce … la Grâce …
SAMUEL. – Et moi, la mienne, une autre, mais la même …
LA FEMME. – Hier, tu m’avais parlé de Lui à propos de la «brebis perdue» … J’ai failli tout avouer, tant j’en avais le coeur déchiré … Eh bien ta brebis perdue, à toi, il l’a prise, il a été la chercher aux portes de la mort, il l’a trouvée, il l’a ramenée, il ne l’a pas reprise à sa suite, car elle n’aurait pu marcher; Il l’a mise sur ses épaules, et, les yeux dans les yeux, il l’a rapportée au bercail, blessée encore, mais guérie …
Il a parlé, alors … Il a parlé, les seuls mots que je t’ai dits … Et j’ai vu, devant moi, sous sa parole, non plus des juges, mais des coupables, comme moi … Les yeux fuyaient avant les pas eux-mêmes. La confusion du péché brouillait ces figures qui naguère accusaient avec tant de hauteur; il s’écrivait en rides et eu grimaces sur leurs faces décomposées … Et tandis que cette foule hésitait, démontée, durant le silence, le long silence, où Dieu seul, aux consciences, parlait … penché vers le sol, il dessinait avec une sorte de reccueillement mystérieux, sur le sable, des signes étranges, un peu tremblés, qui ressemblaient à de petites CROIX … Certains, pourtant, étaient comme nos lettres … en mots brefs … «ton prix: ma mort» … «ma mort: au lieu de la première et la seconde mort» … Pour qui ces mots, s’ils étaient tels? … Ils semblaient ne point s’adresser qu’à moi … Le Juste ne nie regardait plus, et de temps en temps, promenant ses yeux sur tous … Puis il a de nouveau levé les yeux sur moi … comment dire ce qui ne peut se dire …?
SAMUEL (à mi-voix). – Tu le dis …
LA FEMME (avec un frémissement dans la voix et l’inflexion de quelqu’un qui confie un secret). – Il m’a recardée d’un de ces regards, comme on jette à ceux que l’on voit pour la dernière fois. Et ce n’est pas tout … Tu sais tout ce qu’on peut ressentir à lire dans un regard: «Je ne vivrai que pour toi» … Il y a quelque chose de plus grand et de plus terrible, c’est de croire y deviner: «Je mourrai pour toi». Et pendant ce temps – et ce ne voulait être que le signe d’autre chose (je le sentais d’une inexplicable façon) – il ne semblait pas seulement prendre ma défense mais ma place, et, vers la fin, par un insensible mouvement, c’était lui qui se trouvait tout contre la borne où l’on devait m’écraser, je n’étais plus le centre du cercle de mort, j’étais là où il était, et si j’avais voulu partir avant d’attendre leur départ, je l’aurais pu …
SAMUEL. – N’est-ce pas l’agneau du sacrifice d’Isaac fourni par Dieu pour sauver l’enfant voué à la mort? Je n’ai pas rêvé tantôt! … N’est-ce pas l’agneau qui vient racheter les brebis perdues? …
LA FEMME. – Et toujours à rester près de la terre et de l’heure j’ai compris qu’il faisait quelque chose qui allait le frapper bientôt, et que me pardonner, me faire pardonner, c’était attirer sur lui le châtiment même auquel il m’avait soustraite … Défends-le! … Défendez-le, vous tous qui tenez à lui! … Il en a, plus que jamais, besoin … Si tu avais vu les yeux de haine qui le lapidaient! … Ils le haïssent pour lui-même. Ils le haïssent davantage pour l’offense que leur a faite mon pardon. Leur conscience s’arrête à la fraternité dans le crime. Interdits, ces coupables ont épargné la coupable; mais ils ne feront pas grâce à l’Innocent.
Pour lui, c’était le contraire; son regard tombait sur tous comme une bénédiction, toujours plus profond, plus généreux et plus plein de cette sorte d’étrange ADIEU … Car ce n’était pas pour moi seule qu’il laissait tomber ce regard transfiguré, il l’avait, le même, pour tous, jusqu’aux pires d’entre eux; mais j’en avais ma part, et comme si j’avais été seule … Et c’est alors qu’Il m’a dit les derniers mots qui m’ont conduite ici, et qui me conduiront là où il faudra que j’aille. Et le pardon est venu à moi, un pardon qui n’est pas une bassesse partagée, mais un abîme toujours plus profond et cependant comblé par quelque chose de plus grand que lui … Un pardon qui n’est ni indifférence à l’égard du mal, ni mépris indulgent, ni défaillance de vertu, ni vaine faiblesse, mais, à la fois, pitié, appel, relèvement, rachat, promesse d’un mystérieux sacrifice, et, dans une sorte de poignant adieu, comme un Testament Nouveau … Et j’ai compris que ce pardon lui-même n’était pas encore comme il devait être. Qu’il y avait là un commencement, pour lui comme pour moi … car la Loi ne sera pas diminuée, ni la faute encouragée par sa clémence … Ce n’est que le commencement de quelque chose de terrible et de saint, encore obscur pour nous … (Comme en se parlant à elle-même.) Qui donnera ce sang que je n’ai pas donné et qui est dû …? Qui donnera pour moi, pour tous, un sang plus pur, meilleur que le mien, que le nôtre? Un sang qui n’efface pas seulement la faute, mais mette à sa place comme une éclaboussure de lumière et de feu? En tous cas, jusqu’à cette heure, je saurai donner mon sang d’une autre manière, en faisant don de ma vie …
SAMUEL. – Que veux-tu dire?
LA FEMME (sans répondre, poursuivant, avec une simplicité de ton poignante). Pour moi, après le pardon et le congé, je n’aurais pas su d’abord OU ALLER; depuis l’instant où ton silence m’a fait lâcher cette porte, humainement, je n’aurais pas eu le droit de la franchir de nouveau … Mais j’ai senti sous son regard que je devais venir ici, dussé-je aller ailleurs après …
Il me faillait d’abord reprendre toutes choses a tes pieds, à mon serment violé, et à mon foyer déserté … Samuel … Samuel … ce n’est pas tout … Je suis là pour te demander quelque chose …
SAMUEL (avec une intense émotion). – Tu as trouvé la porte ouverte … Le coeur est peut-être déchiré, mais il est ouvert; il est ouvert, lui aussi …
LA FEMME (assez bas, mais avec une sorte de résolution presque froide dans le ton). – Merci …
(Il s’avance et tend les bras, gauchement vers elle, qui l’arrête d’un geste soudain grave et comme effrayé.)
Ne me touche pas … ne m’approche pas … tu devrais te purifier … Je ne suis pas digne encore d’être ton hôte dans cette demeure … J’ai dû y VENIR, ce n’est pas la même chose. Je suis encore de celles dont on n’approche pas … Je ne suis pas encore revenue a notre Père et à notre Dieu. Dieu n’est pas encore payé … Celui qui pourrait payer Dieu à ma place n’a pas encore tout payé … Je n’ai pas expié … ne me touche pas … Je n’ai pas expié … (Bas, lentement, en détaillant, avec un calme mortel.) Je t’ai volé … Je t’ai trompé, je t’ai Sali … Je sais qu’il y a de tout dans ce que j’ai commis … vol, parjure, .mensonge, impureté, sacrilège …
SAMUEL. – Et moi, pauvre enfant, je t’ai laissée seule, sans défense. J’ai été corrompu dans un monde corrompu; j’ai joué avec ma vie, et ces choses si légères que sont un serment, un ordre de Dieu, l’ordre de ce monde … J’ai fait, j’ai fait, souvent et impunément, ce que tu as fais toi, une fois et en risquant ta vie … Si mon infamie peut adoucir la tienne, sache qu’elle est là, devant toi, qu’elle l’explique et se rapproche d’elle. Nos coeurs meurtris se confessent et se confondent, mais ne me condamne pas, toi non plus.
Ne veux-tu pas unir nos misères, ne veux-tu pas que nous essayions de les porter humblement à nous deux désormais …?
LA FEMME. – Ce n’est pas la meilleure façon de les guérir. Ce n’est pas dans notre indignité que notre union doit se refaire, mais dans un même effort pour que demain n’ait rien de commun avec hier … Ce qu’il me faut, c’est un autre pardon, un pardon comme celui du Maître …
SAMUEL. – Je ferai ce que tu veux, ce qu’Il veut. Comme Il t’a pardonné, c’est ainsi que je te pardonne …
LA FEMME. – Si c’est comme Il m’a pardonné, sais-tu ce qu’il m’a dit? «Va et ne pèche plus.» Je vais. Si je suis venue ici, d’abord, parce qu’il le fallait, je ne suis pas venue chercher une demeure, mais une expiation, une absolution et un consentement.
J’ai trahi Dieu avant de te trahir. Je ne dois plus avoir de toit qui m’appartienne, ni d’autre saint foyer que celui du Dieu vivant.
Celle qui eut à l’âme une plaie affreuse, et qui blessa d’autres ailles, soignera, voilée, aux portes du Temple, les ulcères des pauvres et lavera les pieds écorchés des pèlerins …
Le corps, temple de Dieu, a été en moi profané; j’irai aux portes du Sanctuaire, sans y pénétrer, me faire la servante des malheureux qui, eux, peuvent y entrer.
C’est la pitié qui m’a rendue a la vie, c’est de pitié, désormais, que je dois vouloir vivre.
Puisque, selon Dieu, nul ne doit me rendre ce service, c’est moi qui me lapiderai, qui saurai broyer d’une autre façon, âpre et sainte, cette proie toujours trop prête à l’illusion, cette chair toute d’attente et de surprise qu’est notre chair de femme …
Le pardon qui m’est venu est plus grand que moi, et je dois me CONSACRER en quelque sorte pour m’en rendre digne …
SAMUEL. – Ta place est ici, pour ta peine comme pour la consolation.
LA FEMME. – Ma place n’est pas ici; au reste, suis-je ici CHEZ MOI, maintenant? Oserais-tu le dire? Ne sens-tu pas ce qui a été touché dans notre vie? Ma place n’est plus ici. Elle serait peut-être à tes côtés, si je t’avais donné des enfants, en une immolation très humble de tous les jours, à doubler d’un devoir fiévreusement accompli la grâce qui m’a été accordée, à goûter comme un divin poison votre affection imméritée, à subir comme une sainte injure les baisers trop confiants de leurs petites lèvres. J’aurais alors triché, et béni Dieu de me donner tant de bienfaisants mensonges après mon mensonge criminel. Il n’en est pas ainsi. Et puis la première pardonnée au nom de Dieu, la première rachetée de la Loi nouvelle, doit, dans l’ombre et la solitude, prier et souffrir pour celles qui viendront après. Elles pourront rester, elles; elles resteront, saintement pardonnées, et, le coeur plus brisé qu’il n’a été souillé, chercheront Dieu dans la paix meurtrie qu’on leur offre, et trouveront le renouveau de l’amour dans la générosité de l’âme qui les accueille. Pour d’autres, pour d’autres plus coupables que moi-même, oui … pour moi, non … La première a sa place plus stricte et son privilège; elle porte les prémices d’un ordre nouveau; et c’est le nouveau testament d’une morte vivante que je te fais …
SAMUEL. – Non, ma pauvre petite. (S’interrompant, et continuant dans une sorte d’embarras douloureux et tendre.) Je ne puis encore te donner ton nom, ton nom de la veille, vois-tu … ma pauvre petite … brebis perdue … reviens! …
LA FEMME. – Le brebis perdue … C’est si beau, si doux et surtout si simple … une enfant peut comprendre cela, et le coeur vieilli jusqu’à la mort d’une coupable, peut en pleurer de joie … mais est-ce que l’on avait jamais dit cela? est-ce qu’on l’avait jamais vécu? est-ce qu’on nous l’avait porté de la part de Dieu avec l’autorité de Dieu? Il est le Christ, l’attendu, le désiré des nations, et c’est son esprit qui attend dans nos âmes … et tu m’attendais avec cette parole, parce que c’est cette parole que nous attendions du ciel …
SAMUEL (plus fort, avec plus d’élan attendri). – Reviens! …
LA FEMME (faiblissant et venant tout près de lui; d’une voix qui s’exalte de plus en plus). – Comme ce serait bon! … tout oublier … se reprendre, se réfugier dans le bonheur d’une affection nouvelle, affreusement achetée peut-être, mais devenue si sainte et si profonde, ne plus penser à rien d’autre qu’à la preuve d’amour que tu me donnes et aux devoirs sacrés de demain avec un humble tremblement de tout l’être! … Reposer mon front sur une épaule loyale – me reposer – ne plus rien voir, ne plus rien savoir … (La tête contre son épaule, mais sans la toucher; et, brusquement, avec douleur.) Et cela n’est pas possible, cela ne l’est plus! … (Silence; les yeux fermés, en haletant.) Et puis il y a … il y a trop près encore … (Un cri étranglé, le coude cachant la figure comme pour parer un coup. – Silence pesant. Avec une fatigue suprême.) Plus tard, peut-être.
Je le sais … je le sens … ce ne saurait être encore dans un coeur que tu me reçois, mais dans une plaie vive. Il faut qu’elle se cicatrise, s’il est beau de la voir ainsi s’offrir à moi, aussi généreuse que saignante …
SAMUEL. – Quelle vie veux-tu nous préparer à tous deux?
LA FEMME. – Crois-tu qu’il soit facile de vivre, avec tout ce que peuvent préparer nos fautes, et des fautes qui MÉRITENT LA MORT, si elles ne l’obtiennent …?
SAMUEL. – Reste! … tu veux que je devienne comme l’un de tes juges de tantôt, ou vis-à-vis de toi … ce que tu pleures D’AVOIR ÉTÉ VIS-À-VIS DE MOI?
LA FEMME. – Tu lutteras contre toi-même, comme moi, je lutterai contre moi … et, pour t’aider, viendront à ton secours mes prières, mes larmes, et mes déchirements qui te seront voilés … La force de Dieu et mon souvenir feront ta force …
SAMUEL. – Je serai seul! … seul! …
LA FEMME. – Ta pitié et la figure de ton absente, transfigurée par le pardon et le repentir, réchaufferont ton coeur. Penses-tu qu’elle soit si douce, la compagnie de mon remords …?
Et puis, sache voir le monde tel qu’il est; j’ai beaucoup vieilli depuis hier, et je le connais maintenant … pauvre et grande âme tu le sais, si je revenais c’est toi qui devrais partir avec moi; c’est nous deux qui devrions fuir un monde où nous serions bien pis que lapidés …
SAMUEL. – Comme tout me paraît obscur et difficile! … et rien du passé ne nous enseigne …
LA FEMME (à mi-voix). – Mystère de ces existences où passa Dieu … en marquant par un prodige de bonté sur elles, un instant, son passage. Que devint l’enfant ressuscité de la veuve de Sarepta? Que sera demain, pour la fillette qu’hier le Maître a mise debout sur sa couche funèbre? Où est le descendant de Job et de Tobie? Secrets, ensevelis en Dieu, de sorts associés un moment à Sa vie …
SAMUEL (avec une résolution soudaine, en se rapprochant). – Regarde-moi dans les yeux, et ose me refuser de rester …
LA FEMME. – Je ne te regarderai pas … Je n’ai plus le regard que j’avais devant Lui, le regard droit, d’avoir bien en face dévisagé la Mort … La mort est plus simple que la vie; c’est un devoir tracé plus facile à remplir … J’ai peur de faiblir et de dévier, si seulement je te regarde …
SAMUEL (d’une voix altérée et cruelle, soupçon ou dernière manoeuvre pour annuler le refus.) – Est-ce que ce n’est pas parce que … tu te souviens encore … de l’«autre» …?
LA FEMME (avec un gémissement). – Comme tu peux me faire mal encore! … (Avec un cri de douleur étonnée.) Pourquoi veux-tu me faire mal? … (Avec un calme haletant.) Mais tu as le droit … (Plus ferme.) «L’autre» … «l’autre» n’est plus que le nom de mon péché et de ma peine, de ma honte … (Avec une émotion qui fait baisser le timbre de sa voix) et aussi de ma pitié … Il est plus mort pour moi que tu ne saurais le croire, car je ne le vois plus qu’à travers ma faute, et sous le regard de Celui qui juge les âmes. Celui que tu nommes «l’autre» est devenu un Autre, dont je n’ai plus à me souvenir que dans mes prières … Il y a, entre nous, le crime, la mort, un serment, ma tâche et Dieu … C’est quelque chose …
SAMUEL. – Pardonne-moi ceci … J’ai trop souffert … et pardonne-moi tout, mieux encore que je ne t’ai pardonnée …
LA FEMME. – Vois-tu … tu es tout ce qui me reste de bon … de cher, et de pur sur la terre, et c’est parce que je t’aime, parce que j’ai appris à t’aimer, parce que je sais, maintenant, pour la première fois, ce que c’est que d’aimer, que je ne puis rester. C’est parce que tu me pardonnes et que tu m’aimes, que je puis, que je dois partir … Bénis soient ton pardon et mon départ! …
SAMUEL. – Au nom de ton serment, de mon coeur et du tien, n’ai-je pas le droit de te retenir …?
LA FEMME. – Je me souviens de Celui à qui j’ai juré ce que je n’ai pas tenu. Ne me fais pas le tromper cette fois avec toi-même. J’ai promis, je tiendrai. Dieu m’a parlé, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu du serment et du pacte. J’ai juré d’aller et de ne plus pécher. J’irai partout où je dois aller, et je ne pécherai plus; car je sens qu’avec son aide, je pourrai tout. Bénis-moi, là où je vais …
SAMUEL. – Va où Dieu te conduit, car c’est Lui qui te conduit, et qui t’a ramenée des portes de la mort. Va, avec Dieu … (Après un court silence et très doucement) et avec toute mon âme. (Il lui prend pour la première fois la main et la tient entre les siennes.)
LA FEMME (en retirant sa main qu’elle porte avec l’autre main, d’un geste étrange, à son coeur, comme pour y serrer un objet précieux). – Sois béni pour cette parole que tu as dite, et cette larme que tu as versée, et ce battement de coeur qui m’accompagne … Que Dieu remplisse de joie cette main que tu m’as tendue …
SAMUEL (à voix presque basse, très lentement). – Tu peux dire «merci», mais à Celui qui a permis tout cela …
(Geste d’assentiment solennel et muet de la femme. Elle se tourne vers l’Orient, les pieds joints et les mains levées, commence le De profundis, seule d’abord, avec un silence recueilli entre chaque verset, puis en même temps que son mari, qui a reconnu le psaume, et le prie.)
SEULE. – C’est de très bas que j’ai crié vers Toi, mon Dieu … Seigneur, c’est ma voix … entends-la …
Que, tes oreilles se fassent attentives à la voix de ma prière …
À DEUX. – Si tu devais tenir compte de nos iniquités, qui donc oserait se présenter devant Toi?
Mais c’est en Toi-même qu’on trouve le recours contre Toi, et c’est parce que Ta loi est une loi d’Amour que j’ose T’affronter.
Mon âme s’appuie sur Ta parole; mon âme n’a mis d’espoir qu’en Toi, mon Dieu …
Depuis l’éveil du matin jusqu’à la nuit, le peuple de Dieu qui sait vaincre le coeur de Dieu, sait espérer en Dieu …
Car c’est au Coeur de notre Maître que gît la Miséricorde, et repent racheter déborde de Lui …
Et c’est Lui, c’est Lui-même qui rachète Son peuple de tous ses crimes …
SEULE (presque bas). – Donne-moi la Paix éternelle …
SAMUEL. – Et que Ta lumière nous enveloppe pour toujours.
LA FEMME (qui s’est rapprochée de la porte). – Adieu … Ne me suis pas. (L’arrêtant du geste.) Ne me raccompagne même pas jusqu’au seuil … (Très simplement, mais très ardemment suppliante.) Assieds-toi à ta place accoutumée; que je me console en te laissant là, près du foyer … au foyer … que j’ai le sentiment de ne pas avoir tout détruit autour de moi …
(Il se laisse faire; elle revient elle aussi, en arrière, se rapproche de la pierre du foyer, avec une sorte de respect tremblant, d’hésitation et de gène … se penche lentement, solennellement, mais très simplement, et très humblement, jusqu’à terre, avec un grand soupir, et la baise.)
(Avec une douceur lente où elle met le meilleur de son âme.) O pierre du Foyer, pierre de la maison commune, seuil d’où la paix peut descendre de génération en génération, Toi, sur qui se fonde toute la vie des hommes et tout l’Ordre du monde …
(Elle s’interrompt et, brusquement tournée vers son mari, avec un grand cri de détresse, et presque de rage, qui contraste soudain avec la pieuse douceur de l’invocation.)
Prends celle-là … et jette-la … jette-la sur moi! …
(Elle s’abat sur le sol un instant, en sanglotant, puis, tandis que son mari répond, se relève d’un courageux élan et s’éloigne. Le rideau tombe aussitôt, presque pendant ce jeu de scène.)
SAMUEL. – Tu sais bien que celle-là ne bouge pas … Ni dans ce monde, ni dans l’autre …

      RIDEAU

Épilogue

      Le Rideau se lève sur la même pièce; moins de lumière; c’est l’aube d’un matin qui s’éclaire peu à peu, pour s’obscurcir ensuite à l’heure de l’agonie. Autour d’un brasero, Samuel et quelques amis sont accroupis sur le sol, près de la porte ouverte, blottis l’un près de l’autre, se défendant contre le froid de leur âme, plus encore que contre celui d’un triste printemps.

1er N. B. – Tous vêtus de burnous aux teintes effacées, couleur muraille, uniformément, de façon à donner une impression de camaïeu et de bas-relief du même ton que le décor.

2er N. B. – Jusqu’aux arrivées des messagers du dehors, la scène se joue lentement avec de mornes silences qui traînent.

SAMUEL. – Tout ce qui se passe depuis trois jours semble incohérence, précipitation, mauvais rêve. Nous ne pouvons plu; rien suivre. Rien ne se suit comme il devrait. C’est, dirait-on, l’heure de l’Esprit Mauvais et de la Puissance des Ténèbres …
UN AMI. – Crucifié entre deux malfaiteurs, bafoué, sans force, comme désorienté et perdu …
UN AUTRE. – Ne m’en parlez pas! …
LE PREMIER AMI. – Abandonné par les meilleurs d’entre les siens, vendu par le plus sensé et le plus cultivé de ses disciples …
UN AUTRE. – Ni revanche terrestre d’Israël, ni succès d’une sainte mission …
UN AUTRE. – Qu’était-ce même que ses prodiges, s’il n’a pas su triompher du mal au moins assez pour sauver l’honneur de Dieu …?
SAMUEL. – Sommes-nous des désillusionnés ou des lâches? Nous qui l’avions suivi, et qui ne le suivons même pas jusqu’au bout!
UN DES AMIS. – À quoi bon?
SAMUEL. – Ce qui serre le coeur, ce n’est pas son échec ni son supplice, c’est jusqu’à la façon dont il s’y comporte. Il a l’air d’un jouet inerte entre leurs mains. Il est là comme abêti, non seulement sans miraculeux secours, mais sans réplique, sans ressource. On dirait qu’il ne demande qu’une chose à ses ennemis, de «faire vite ce qu’ils ont à faire» …
UN AMI. – Il semble chercher à leur fournir des excuses, s’ingénier à leur faire croire à eux-mêmes qu’ils ne savent pas ce qu’ils font … Lui, l’homme des miracles, il semble aujourd’hui, le plus gauche des faiseurs, pris en flagrant délit, pris au piège …
UN AUTRE. -Pas même une mort honorable … Que faire d’un condamné au gibet? L’infamie est telle qu’on ne peut s’en relever; et, avouons-le, il n’a rien fait pour s’en relever, au contraire …
UN AUTRE. – On nous jettera toujours cela à la face, si nous essayons de défendre sa mémoire …
UN AUTRE. – Le Prophète est devenu sans voix, soudain, comme un agneau conduit à la boucherie …
UN AUTRE. – Il n’a rien écrit … Ses paroles sont désormais, de toutes parts, démenties. Quand il aura disparu, il ne restera dans le souvenir des hommes que cette potence banale, où nous avons vu pendre tous les assassins … qui n’est même pas «à lui» … Et ce sera peut-être le seul reste de son oeuvre … L’homme est injuste … l’homme est ingrat; on oubliera tout de lui: ses leçons, sa bonté, sa charité, sauf cette ignoble fin … Ah! s’il était au moins tombé comme Judas Macchabée! …
UN AUTRE. – Comme il fait froid …
UN AUTRE. – Il était trop bon … La faiblesse ne vaut rien en ce monde, surtout pour qui veut le réformer. Elle ne mène à rien … Pardonner … bénir! … C’est très doux, mais où tout cela vient-il aboutir? «Oeil pour oeil … Dent pour dent» était au moins une loi d’équilibre et de force …
SAMUEL (sans beaucoup d’autorité ni d’accent, mais avec un certain élan cependant). – Tais-toi, le dernier mot n’est pas encore dit …
UN DES AMIS. – Ta voix même sonne faux. Qu’attends-tu?
SAMUEL. – J’attendrai toujours. N’avons-nous pas attendu des siècles? nous sommes, nous, en Israël, les Fils de l’Espoir – ceux que Dieu a aimés parce qu’ils croyaient pouvoir Le vaincre en faisant appel ‚ à Son amour …
UN DES AMIS. – Nous n’avons plus, en tous cas, rien à attendre de celui-là! …
SAMUEL. – Nous qui L’avons aimé …
UN DES AMIS (interrompant). – Joseph … Joseph … tu iras chercher le corps, n’est-ce pas? (Signe de tête, d’assentiment lent et attristé.) Un tombeau neuf, et tous les honneurs funèbres dûs à quelqu’un qui n’aurait pas été condamné, dûs aussi à la grandeur de notre rêve déçu … Nous donnerons tous … pour cela …
SAMUEL. – Ce doit être fini maintenant … Suis-je voué à cette affreuse attente? Je me souviens du jour où, vieillissant d’heure en heure, j’attendais aussi une mort, la mort de celle qui, sauvée par Lui, et pardonnée, soigne maintenant les misérables aux portes du Temple, sans repos … Béni soit-il, pour cette pitié-là, toute vaine qu’elle ait pu paraître; et veuille Dieu lui en tenir compte! … O Dieu d’Abraham, Dieu d Isaac, Dieu de Jacob, ne ferez-vous pas pour votre envoyé le Miracle que vous avez fait pour nous? … (Le jour devient de plus en plus ténébreux. Tonnerre sourd dans le lointain.)
UN DES AMIS. – Quelque chose de terrible pèse sur le monde …
UN AUTRE. – Regarde comme le jour baisse …
UN AUTRE. – Que se passe-t-il?
UN AUTRE. – C’est la nuit qui se fait … et ce n’est pas l’heure de la nuit …
UN NOUVEL AMI (arrivant du dehors, porteur de nouvelles, transi et affairé). – Un vertige d’angoisse et de démence semble faire tourner toutes les têtes … Nul ne sait plus ce qu’il fait … J’ai rencontré Pierre … Pierre a renié le Maître. Puis sur un seul regard de lui dans le lointain, Pierre s’est repenti. Pierre pleure jusqu’au sang, de remords et d’amour … Il rôde à présent autour de la croix, de loin, comme une bête fauve, à espérer Dieu sait quoi! …
UN DU PREMIER GROUPE. – Le ciel semble se resserrer et s’obscurcir connue notre coeur.
UN NOUVEL ARRIVANT (tout essoufflé). – L’Iscariote, affolé, est venu rendre les trente deniers en criant qu’il avait vendu un Juste … On n’a pas voulu mettre le prix du sang dans le Tresor … Il croit à tout, de la part de ce Juste … Il croit à tout maintenant, mais le Maître mort, ne peut plus croire à un pardon … Il juge la bonté de Dieu moins grande que son crime …
UN AMI. Quel jour livide, quelle oppression! Ou peut à peine respirer …
UN ARRIVANT (qui court). L’Iscariote s’est pendu! …
UN AUTRE ARRIVANT (le suivant de près). – L’Iscariote s’est pendu à un figuier. Il a crevé par le milieu et ses entrailles pendent sous lui …
(Un cri. Silence. Puis un long gémissement de tempète. Les fenêtres s’ouvrent et battent …)
UN DES AMI. – Qu’y a-t-il? La nuit étrange se fait plus sombre …
UN DES AMIS. La nature, pour la première fois, voudrait-elle s’émouvoir avec nous et ressentir la honte d’une injustice …?
(La tempête croît, sans fracas démesuré; tremblement de terre sourd et continu, très léger tremblement rythme du décor.)
UN PASSANT (qui, comme ivre, s’arrête, en chancelant, sur le seuil et se frappe la poitrine.) Cet homme … était vraiment … le fils de Dieu …
(On se lève, on court à lui. Il semble égaré, les yeux perdus.)
UN DES AMIS (précipitamment). – Elle est-il venu, comme l’on disait, dans la tempête, pour le sauver?
LE PASSANT. – Il est mort …
UN DES AMIS. – Alors …?
LE PASSANT (toujours de la même voix sourde et ferme). – Cet homme … était vraiment … le fils de Dieu … (Il repart en repetant, comme s’il contemplait quelque chose en lui-même.) Cet homme … était vraiment … le fils de Dieu …
UN NOUVEL ARRIVANT (d’un groupe de trois qui se répartissent les répliques suivantes).- Le voile du Temple s’est déchiré! …
UN AUTRE. – Le Saint des Saints est à nu! …
L’ARRIVANT. – Le Temple est secoué par une tempête sang nom, née sur place, où le souffle du vent semble remplacé par l’agitation d’un Esprit, par le brusque passage d’un Esprit …
UN DES NOUVEAUX ARRIVANTS DU GROUPE. – C’est comme l’air balayé par une parte géante qui mettrait soudain en communication deux mondes séparés.
UN AUTRE. – Comme l’haleine stupéfaite de deux abîmes violés, mis face à face, et qui irait de l’un à l’autre …
(Une sorte de tonnerre étrange, grave, inusité, qui se répète par moments, jusqu’à l’arrivée de la femme.)
UN DES ARRIVANTS. – Les abîmes parlent aux abîmes …
UN AUTRE. – À l’instant de Sa fin, comme Ses bêtes de somme sous une charge trop lourde, la terre a gémi et tremblé sous le fardeau qu’elle avait à porter …
UN PASSANT (d’une voix blanche, accourant, terrifié). – On dirait, mais … c’est comme cela! ..: que les rues sont pleines de gens qui … ne … sont … plus …
UN AUTRE. – Les chevaux ont peur et font des écarts …
UN NOUVEAU. – Ce sont les trépassés qui semblent les passants …
UN AUTRE. – Ils courent dans les demi-ténèbres …
UN AUTRE. – Il y a des morts, debout, sur la place …
UN AUTRE. – J’ai vu Moïse, ou plutôt je l’ai reconnu, car on ne pouvait le regarder, comme à la descente du Sinaï, car il était terrible, ayant vu Dieu …
UN AUTRE. – J’ai vu Elie …
UN AUTRE. – J’ai vu Abraham …
UN AUTRE. – J’ai vu l’âme de mon père, les yeux fixés sur la colline, et volant vers elle …
UN AUTRE. – J’ai vu l’âme de ma mère, les bras levés, les yeux pleins de larmes, et la figure couverte du reflet de Dieu …
UN AUTRE (d’une voix coupée par l’émotion). – On dirait qu’ils SONT LIBRES … qu’on les a lâchés parmi nous …
UN AUTRE. – Que la Mort ne tient plus, ne suit plus retenir ceux qu’elle tient …
UN AUTRE (qui arrive, courant, sans souffle.) – ILS REVIENNENT!
UN AMI DE SAMUEL. – Et ce ne sont pas les morts seulement … En voici une qui revient, une que le Prophète Jésus avait arrachée à la mort … ta femme, Samuel …
(Elle arrive, lentement, très droite, le regard fixe, serrant sur sort coeur un linge taché de sang, non déplié.)
LA FEMME. – Je devais revenir ici, une dernière fois … Samuel, j’ai compris et je dois vous faire mieux comprendre …
Tout est consommé … Il a tout donné … Il s’est tout donné … Sa tunique a été jouée aux dés … Il n’a plus que sa couronne d’épines qui s’enfonce sur sa tête aux veux maintenant fermés … et le voile de sa mère, jeté sur ses flancs … Mais il m’a laissé ceci … ce legs …
(Mouvement. Elle montre le linge, toujours sans le déplier, et continue, comme en une sorte de rêve, d’une voix uniforme.)
Il se traînait sur le chemin, tombant sous le poids de sa croix, qui était faite de nos fautes et qu’il portait alors lui-même et lui seul … On lui donnait des coups … on lui crachait dessus … Sa chair tremblait et ruisselait, comme celle d’une bête à l’agonie … Je me suis avancée, CAR ON LUI LANÇAIT DES PIERRES. C’est Celui qui est sans péché qui a reçu les premières pierres – et j’ai pu recevoir ma part des siennes (Plus bas) avec quelle joie! et, tenant entre mes mains le linge avec lequel j’allais au Temple panser les plaies d’un malheureux, j’ai essuyé aussi doucement que j’ai pu (Avec un court sanglot) – mais cela collait – cette pauvre figure qui m’avait pardonnée, ces lèvres qui m’avaient sauvée, et qu’agitait déjà le hoquet de la mort … Quand, au milieu des injures, on m’a fait lâcher le visage, et que, brutalement tirée en arrière par les gardes, j’ai voulu déployer à nouveau le linge pour le replier, j’ai revu cette figure devant moi … Il était déjà loin … J’ai cru que c’était, à travers mes pleurs, quelque mirage, mais non, la figure est là, sur ce linge, … et pour toujours …
(Elle déploie le linge, où se détache l’image de la Sainte-Face. Tous s’agenouillent et, à partir de cet instant, ne forment plus qu’un décor silencieux de prière.)
(N. B. – Il n’y attrait pas de meilleure façon de jouer cette fin, pour le public aussi bien que pour Dieu, que de consacrer la fin de l’acte à une vraie prière devant la Sainte-Face.)
Il y a là son image de sang, de boue, de sueur et de larmes, sur le chiffon avec lequel j’ai touché sa chair meurtrie …
Il a pensé à moi dans, son agonie. Il a versé telle goutte de sang pour moi …
Il a eu pitié de nous jusqu’à nous permettre d’avoir pitié de Lui …
Il s’est mis à ma place, il a souffert mon châtiment et, non content de le prendre sur Lui, pour mieux me jurer et m’enseigner le prix de mon salut, il a béni le geste de mes mains jusqu’en leur misérable ignorance car je savais alors à peine ce que je faisais, et ma reconnaissance ne voyait pas encore jusqu-où peut aller l’amour de notre Dieu …
Je n’ai pas osé me rapprocher davantage de la croix où sa Mère et Jean, seuls – trop seuls – sont restés avec Madeleine …
Mais J’AI SU ce que c’était que cette croix …
J’ai compris les petites croix que tu dessinais sans mot dire sur le sable, au jour de ma condamnation. J’ai compris ton sacrifice jusqu’à la mort et à la mort de la croix. J’ai compris ton regard d’alors qui me sauvait en te perdant. J’ai compris que tu prenais tout du pêche, et de la peine du péché, sauf le péché …
J’ai compris ce que c’était que l’amour, l’amour jusqu’à la mort et plus fort que la mort …
Tu as dû te détruire pour effacer le mal sans nous détruire …
Dieu reste Dieu, l’inviolé, le Pur, sa loi reste sa loi.
Nous sommes purifiés. Une seule chose est disparue, le Mal … mais voilà le prix …
J’ai vu, comment celui qui n’oublie rien, qui ne peut rien oublier, en qui tout ce qui a été, EST, peut-être Celui qui sait tout pardonner …
Tu m’as lotit enseigné, et tu m’as ouvert ton Ciel. La dernière des inconnues et des coupables, valait pour Toi, pour le Fils de Dieu qui nous aime, le pire et plus déshonorant des supplices, celui-là même qui paraît le nier …
Mon péché est-il moins péché? Non, il l’est pour moi davantage, mais, parce que tu l’as pris et anéanti en toi, et que je l’ai reconnu en te reconnaissant, il n’est plus mien et il n’est plus … Il ne reste plus de lui qu’une infinie gratitude, noyée dans ce sang qui enivre comme du vin et que va rappeler, demain, un vin qui ne sera plus du vin et qui aura le goût du sang, et tout son prix …
L’image est là, pour ne jamais s’effacer, ressemblance et relique, trace de ce qui reste de la faute dans le coeur du Père Eternel, et entre nos mains. (S’agenouillant comme les autres, et baisant la frange, par moments.) Sainte Face de l’Epreuve, prix sanglant de mon bonheur, promesse d’un monde racheté, par ta souffrance, aveu du seul mystère qui nous permettra un jour de voir Dieu face à face, dans la joie, la gloire et la paix, vestige de la seule chose assez farouche et assez sainte pour que la faute soit expiée sans être niée, désarmée sans être atténuée, mise au service du bien éternel sans cesser d’être honnie … qu’à l’heure où nous devrons finir, et quand tu te pencheras vers nous, notre agonie laisse aussi, par la grâce, dans ton coeur, quelque empreinte de notre face coupable et pardonnée … (Elle se met à nouveau debout.) C’est ainsi que nous devons te voir pour l’instant. Mais tu relèveras ces paupières meurtries. C’est en vivant que tu nous montreras la vie éternelle, celle dont tu parlais pour nous et qui n’appartient vraiment qu’à toi …
(En articulant avec la dernière énergie et avec une exaltation croissante, les affirmations de Job.)
Tu ressusciteras, Toi, qui nous a délivrés du mal! …
Je crois que je verrai mon Seigneur! …
Mon Seigneur est vivant, et je Le verrai! …
Je Le verrai et point un autre! …
Ces os et cette chair Le verront! …
(D’un ton plus calme et pénétrant.)
Tu as empêche les pierres de tomber sur moi, aurai-je la douleur de voir la pierre du sépulcre te couvrir pour longtemps …?
Ne prends, pauvre chair de mon Sauveur, que le saint repos du Sabbat … Tu y as droit, Homme qui as peiné jusqu’au bout ta Semaine de Labeur, Créateur de l’Univers, et, dès ce jour, d’un Monde nouveau … Mais ne tarde plus!
Lequel est plus difficile de dire «Tes péchés te sont pardonnés», ou, «Le Fils de Dieu n’est pas fait pour la mort»? …
(Avec élan, à pleine voix.)
Si tu m’as pardonné mes péchés, LÈVE-TOI, PRENDS LA PIERRE DE TON SÉPULCRE ET MARCHE! …

RIDEAU.

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