Certaines vies, même un romancier des plus talentueux ne pourrait les imaginer, tellement elles ont pris des tours inattendus. C’est le cas de celle de Vladimir Ghika bien entendu, mais c’est aussi le cas de l’une de ces personnes qui venaient le voir à l’Église des Étrangers, rue de Sèvres à Paris, je veux parler d’Ève Lavallière, née Eugénie Marie Pascaline Fénoglio, fille d’un tailleur napolitain et d’une mère française. L’on parle beaucoup de féminicides en ce moment en France, mais ce n’est pas nouveau car, à 18 ans, Eugénie Fénoglio assiste à l’assassinat de sa mère par son père, puis au suicide de ce dernier… Orpheline, mineure et traumatisée, elle se fait modiste puis, après quelques tribulations, retrouve un certain équilibre en se faisant actrice sous le nom d’Ève Lavallière et en devenant la compagne d’un directeur de théâtre parisien Adolphe Amédée Louveau dit Fernand Samuel, dont elle a bientôt une fille, Jeanne Louveau (1895-1980)[1]. Le succès est au rendez-vous et elle devient alors aussi célèbre que Sarah Bernhardt (1844-1923) ou que Mistinguett (1875-1956), ce n’est pas peu dire. Tous les grands de ce monde en visite à Paris veulent la rencontrer, lui font des cadeaux.

Mais voilà qu’en 1917, en pleine guerre mondiale, elle tombe malade à la suite de la dernière représentation de la pièce Carmenitta au théâtre Michel à Paris. Elle se repose à Chanceaux-sur-Choisille près de Tours. Là, la rencontre de l’Abbé Chasteignier, curé du village, ainsi que la lecture de la vie de Marie-Madeleine, écrite par le père dominicain Henri Lacordaire (1802-1861), bouleverse sa vie spirituelle et aboutit à sa conversion au catholicisme, le 19 juin 1917. Elle ne remontera plus jamais sur les planches.

Elle veut entrer dans les ordres et finir sa vie au couvent, mais n’est acceptée dans aucune congrégation. Elle devient cependant Sœur Ève-Marie du Cœur de Jésus dans le tiers-ordre franciscain, le 19 septembre 1920. Elle se rend ensuite en Tunisie sur les traces du Père de Foucauld, mais tombe de nouveau malade et rentre en France. C’est sans doute son directeur spirituel d’alors Mgr Lemaître, évêque de Carthage, qui a donné à Ève Lavallière l’adresse de Vladimir Ghika en France, car leur nom à tous deux apparaît dans l’agenda de celui-ci de l’année 1924, mais à des dates différentes. À moins que ce ne soit Jacques Maritain qui les ait mis en contact, car il lui écrit, le 21 juin 1922 : « Nous avons eu la grande joie de voir (mais personne ne doit savoir où) Madame Ève Lavallière, convertie depuis 1917, et qui est toute à Dieu d’une manière admirable. Elle a énormément à souffrir, je la recommande à vos prières. »

De retour en France, Ève Lavallière s’installe d’abord dans le château de Saint-Baslemont dans les Vosges que lui a laissé son mari à sa mort en 1914. Mais elle ne s’entend pas avec sa fille Jeanne qui l’occupe. Pourtant celle-ci aussi s’est convertie, comme le rapporte Jacques Maritain dans une autre lettre du 11 septembre 1924 à Vladimir Ghika : « Et une merveille de grâce ! La fille d’Ève Lavallière, dont je vous avais parlé, je crois, a fait sa confession générale au saint Abbé Lamy [le curé des voyous de La Courneuve]. C’est un grand miracle. Mais la nouvelle est pour vous seul. N’en parlez encore à personne. » Mais cette conversion n’a pas dû avoir de suite, car Jeanne Louveau, adepte des drogues, se travestit en homme et se fait appeler Jean Lavallière, mais, dans le village où elle vit, on préfère l’appeler Jean-Jean. Comme disait l’Ecclésiaste : Rien de nouveau sous le soleil !

La mère se sépare ainsi de sa fille et s’installe près de là dans une maison isolée, à Thuillières, où elle finira sa vie, le 11 juillet 1929, dans la pauvreté, ayant distribué aux œuvres missionnaires et de bienfaisance toute l’immense fortune qu’elle avait accumulée du temps de son succès dans le monde.

[1] Certaines sources lui donnent le prénom de Jacqueline et même le nom de Louvreau, mais cela semble être des erreurs.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 4 / 2020, p. 27.

This function has been disabled for Vladimir Ghika.