Avez-vous lu les Enfants terribles (1929), de Jean Cocteau ? Peut-être avez-vous vu le film éponyme de Melville (1950) tiré du roman ? Ou alors l’opéra de Philip Glass (1996) ? Non ? Et bien, c’est l’histoire de deux jumeaux, un frère et une sœur, qui vivent en osmose, libres de faire tout ce qu’ils veulent, toutes les bêtises que l’on fait quand on a 20 ans, de mourir même.

Mais Cocteau n’a pas tiré cette histoire de sa seule imagination, il a eu pour modèle Jean et Jeanne Bourgoint, qui faisaient partie de sa nombreuse suite de jeunes admirateurs. Et quand Cocteau, sous l’impulsion de Jacques Maritain, se convertit en 1925, ses amis le suivent dans sa démarche. Jean Bourgoint, tout comme Maurice Sachs, entre autres, se convertissent eux aussi. Et c’est Vladimir Ghika qui baptise Jean, chez les Maritain, à Meudon[1].

Mais le 15 ou le 19 octobre, le 19 ou le 15 ? Une bonne partie des quelques lettres de Jean Bourgoint adressées à Vladimir Ghika qui nous sont parvenues traitent de cette hésitation sur la date du baptême, de même que la correspondance avec Jacques Maritain à son sujet. Et cette hésitation paraît être toute la vie de Jean Bourgoint. Aimer les femmes ou les hommes ? Continuer à se droguer ou arrêter ? Travailler ou se laisser aller ? Croire ou ne pas croire en Dieu ? Le 15 ou le 19 ?

Comme bon nombre des jeunes ayant suivi Cocteau dans sa conversion, et comme Cocteau lui-même, le jeune Bourgoint se retrouve bientôt de nouveau confronté à ses démons. Le suicide de sa sœur, à la Noël 1929, peu de jours après la sortie du roman où justement l’héroïne se suicide, l’ébranle… et le replonge dans la drogue. La mort de sa mère le mine un peu plus. Il se sent responsable. Dans une lettre, il parle « des taches de vrai sang dont je suis coupable, Jeanne et maman[2] ».

Cependant sa rencontre avec le Père dominicain Ceslas Rzewuski, fils spirituel de Vladimir Ghika[3], lui redonne l’espérance, la foi et la charité ne l’ayant jamais vraiment quittées. Il entre bientôt en religion, d’abord chez les Dominicains, pour sa formation, puis chez les Trappistes, où il s’enferme sous le nom de frère Pascal, en 1947, en France d’abord, puis à partir de 1964 au Cameroun. Dans une lettre à Jacques Maritain, il parle de « nouvelle naissance — spirituelle »  et parle avec admiration du nouveau père prieur « que j’ai toujours aimé comme étant de la même espèce de chrétiens que vous et que le prince Ghika[4]. »

Cependant, il décide, tout en restant trappiste, de se consacrer aux lépreux vivant dans un village séparé, proche de Mokolo. C’est là qu’il meurt le 11 mars 1966. Il est étrange, mais ce n’est sans doute pas une coïncidence, qu’il finisse là où, comme on le sait, Vladimir Ghika aurait voulu aussi finir sa vie : auprès des lépreux.

[1] Jean Bourgoint lui écrit alors : « J’aurais voulu vous parler de mon bonheur que je vous dois un peu. »

[2] Lettre à Jean Hugo (arrière-petit-fils de Victor !) citée par Michel Riquet s.j., « Jean Bourgoint ou le retour d’un enfant terrible », Revue des Deux Mondes, août 1975.

[3] Voir sa conversion telle qu’il la raconte dans À travers l’invisible cristal, Plon, Paris, 1976.

[4] Cité par Michel Riquet, op. cit.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 8 / 2019, p. 27.

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