Il y a peu, j’entendais à la radio un commentateur qui faisait remarquer qu’aujourd’hui il y avait plus de jeunes assistant à une messe en semaine dans les églises du Vietnam que de participants aux grandes cérémonies de Notre-Dame de Paris, avant l’incendie, bien entendu. L’un des nombreux missionnaires qui partirent évangéliser l’Indochine est Eugène Boher (1878-1965), issu d’une modeste famille de la Catalogne française. Prêtre des Missions Étrangères de Paris, il est en poste au Laos, en Thaïlande, au Vietnam, de 1906 à 1953. Toute une vie.

C’est en 1933, lors de son voyage au Japon, que Vladimir Ghika, s’arrêtant à Saigon, le rencontre. Il est alors malade. Le père Boher lui écrit d’Oubon, dans le nord de la Thaïlande, en novembre 1934 : « Dès mon arrivée en France, les médecins m’ont condamné, ils ont voulu m’opérer, j’ai refusé puisque l’opération ne pouvait me guérir et pourrait être fatale. Après 6 mois passés en France, j’ai voulu revenir en mission pour y mourir selon le rêve de tout missionnaire. Je n’ai pu obtenir cette autorisation à cause de l’état de ma santé. Puis est venue une lettre de mon Évêque me demandant d’accepter une charge que j’avais acceptée autrefois ; les circonstances sont telles que mes supérieurs de Paris m’ont autorisé à revenir en mission. Mon rôle dépasse les forces humaines puisqu’il s’agit de réparer des ruines matérielles et morales accumulées depuis dix ans. » Pour ce faire, il demande de l’aide à Mgr Ghika, notamment pour développer les écoles catholiques. « Écoles ! Écoles ! » s’exclame-t-il. « Sans doute, nous pourrions abandonner nos Écoles au gouvernement, qui en prendrait la charge, mais alors nous aurions des maîtres païens et nous n’aurions droit qu’à un très discret regard dans les écoles. Que voulez-vous, ces messieurs savent très bien ce qu’on a fait en France pour l’Enseignement libre… alors, il faut être prudents avec eux et surtout… indépendants… avoir nos maîtres chrétiens et pouvoir les maintenir. »

Vladimir Ghika lui répond aussitôt, le 19 décembre, mais nous n’avons malheureusement pas cette lettre. Le Père Boher lui écrit de nouveau en janvier 1935 (à l’époque le courrier circulait par bateau, ce qui explique les délais de réponse) : « J’ai été très sensible aux sentiments si paternellement affectueux que vous me témoignez ; merci aussi pour l’intention que vous avez de chercher à soulager ma détresse. Grâces à Dieu, bien des nuages – spirituels – commencent à se dissiper. La chrétienté commence à renaître. Beaucoup de chrétiens reprennent le chemin de l’Église, les sacrements et les offices sont plus fréquentés… que le sacré-cœur en soit béni. La Fête de Noël a vu plus de 600 communions (total des chrétiens 1100 !) malheureusement la santé n’est pas à la hauteur de la tâche, car en sortant de l’Église je me suis trouvé mal et depuis je ne me suis pas entièrement remis.[1] »

Le Père Boher résistera malgré toutes les épreuves encore 30 ans, le temps de voir bien des récoltes spirituelles s’épanouir, mais aussi des catastrophes survenir. Le Père missionnaire continuera courageusement son œuvre jusqu’après la Deuxième Guerre mondiale et ni celle-ci avec l’invasion japonaise, ni la guerre d’Indochine, ni la guerre du Vietnam, ni l’instauration de régimes communistes dans presque tous ces pays ne pourra empêcher que les graines semées par les missionnaires ne donnent des fruits, que nous pouvons notamment constater aujourd’hui par le nombre de plus en plus élevé de Vietnamiens qui fréquentent les églises catholiques de… Roumanie.

[1] Ces lettres du Père Boher sont conservées aux Archives Vladimir Ghika.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 9 / 2019, p. 27.