Vladimir Ghika a connu les sept évêques martyrs gréco-catholiques qui viennent d’être béatifiés par le Pape François. Il a cependant été plus intime avec certains d’entre eux. Celui qu’il a connu en premier, au tout début du XXe siècle, c’est Ioan Bălan. Il n’est alors pas encore évêque bien entendu. C’est même Vladimir Ghika qui va le chercher à Blaj pour qu’il vienne à Bucarest s’occuper de la petite communauté gréco-catholique de la ville. Vladimir Ghika est inquiet que les gréco-catholiques de la capitale roumaine préfèrent se rendre dans les églises orthodoxes où ils se sentent plus chez eux que dans les églises catholiques où le rite latin et la langue des sermons (généralement l’allemand) les décontenancent. D’où le besoin d’un bon pasteur. Et c’est Ioan Bălan qu’il veut et pas un autre, comme le lui rappellera plus tard ce dernier : « ma venue ici est due à l’appel que vous m’avez lancé voilà 6 ans. Si vous ne veniez pas me chercher, je ne serais pas ici aujourd’hui, car ceux de Blaj ne m’auraient en aucun cas laissé partir. Je suis venu en Roumanie en pensant que par la voix du Prince Ghika c’est Dieu qui m’appelait.[1] » Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Ioan Bălan se souviendra de leurs grands rêves d’alors : « J’aimerais beaucoup vous parler, comme nous le faisions rue Luminii et que nous nous réjouissions ensemble du grain de moutarde d’il y a 34 ans, qui s’est si joliment développé.[2] » Ce grain de moutarde c’est l’église Saint-Basile-le-Grand de la rue Polonă, première église gréco-catholique de Bucarest, consacrée en 1909, et dont Ioan Bălan sera le responsable pendant presque 12 ans.

Mais la guerre les sépare bientôt, car Vladimir Ghika suit son frère Démètre à Rome en 1914, juste après la mort de leur mère. Ioan Bălan lui reprochera amèrement ce départ précipité dans deux lettres qui nous sont parvenues, avant de passer une bonne partie de la guerre… en prison en Moldavie, comme la plupart des prêtres catholiques et en tant que sujet hongrois, et ce malgré son nationalisme roumain qu’il ne cache pas.

Quand, en octobre 1923, il apprend l’ordination de son ami à Paris, Ioan Bălan lui exprime sa joie et celle des autres membres de sa communauté tant à Blaj qu’à Bucarest : « Vous verriez la liesse à Blaj ! Me trouvant à Bucarest, en tant que député de Blaj, du Parti National bien sûr, j’ai parlé aux fidèles, à ceux qui vous connaissent, vous verriez leur joie à eux aussi ![3] » Et il en profite pour l’engager à rentrer au pays. Mais Vladimir Ghika a d’autres projets, en France. Dans son brouillon de réponse, ce dernier ajoute cependant: « En Roumanie, je resterai un certain temps à Bucarest, pour m’occuper des œuvres de charité que j’y ai fondées et de l’église unie du lieu – je resterai un certain temps aussi chez moi, à la campagne, en Moldavie, où je servirais spirituellement les paysans catholiques des environs – un certain temps encore [je le paserai] en Transylvanie où je voudrais discuter avec vous et avec nos évêques de l’expansion chez nous du Royaume de Dieu, notamment sur deux points qui me paraissent être, devant Dieu, ma mission spéciale dans le rite roumain-uni [byzantin] : le développement de la vie eucharistique et le renouvellement du monachisme roumain[4]. »

Ce n’est qu’en 1939 que Vladimir Ghika rentre définitivement en Roumanie, mais la guerre puis le régime communiste ne permettront guère qu’ils se revoient[5]. Ils suivront pourtant le même chemin, celui que Ioan Bălan avait tracé dès 1911 : « je désirais tant faire quelque chose, demandant à Dieu la couronne du martyre, non pour mon bonheur personnel, mais pour bien répandre le don de Dieu, en pensant si affectueusement à mon grand soutien et futur frère, le prince Vladimir Ghika.[6] » Frères donc, jusque dans le martyre.

[1] Lettre du 5.11.1914.

[2] Lettre du 21.12.1943.

[3] Lettre du 18.10.1923.

[4] Brouillon datant sans doute de nov. 1923. L’on verra une autre fois le rôle qu’a joué Vladimir Ghika dans la fondation du premier monastère contemplatif gréco-catholique, celui des Annonciades.

[5] J’ai parcouru l’ensemble des agendas de Vladimir Ghika pour la période 1939-1947 et n’y ai pas repérer le nom de Mgr Bălan. Nous n’avons pas l’agenda pour 1948.

[6] Lettre du 5.11.1914.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 7 / 2019, p. 27.

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