Dans le livre qu’il vient de publier, le directeur des Archives de la Secrétairerie d’État du Vatican, Johan Ickx[1], raconte comment un petit cercle de cinq personnes réussit, au début de la Grande Guerre, à faire changer de position le Saint-Siège qui, au départ, est plutôt favorable aux Empires Centraux, et surtout à l’Autriche-Hongrie, le plus « catholique » des États belligérants. Ce petit groupe est mené par Mgr Simon Deploige, prélat belge, bras droit du cardinal Mercier, et est composé de Duncan Gregory, secrétaire d’ambassade britannique, du français Louis Canet, de Shinjiro Yamamoto, attaché maritime à l’ambassade du Japon et de… Vladimir Ghika, alors à Rome aux côtés de son frère Démètre, ambassadeur de Roumanie en Italie. Ils font tout leur possible pour faire comprendre au Pape Benoît XV que les crimes dont sont accusés les Allemands en Belgique sont bien réels. Il ne s’agit pas seulement de la violation de la neutralité belge, mais aussi d’une terreur systématique imposée à la population par des exécutions sommaires de soi-disant francs-tireurs et par la destruction de monuments de prestige, notamment catholiques, comme la totale destruction de la très riche bibliothèque de l’Université Catholique de Louvain, sous les yeux mêmes de Mgr Deploige, présent sur place au moment des faits.

Le petit « club des cinq », après quelques hésitations de la part des autorités vaticanes, ébranlées par les véhémentes dénégations de l’Allemagne[2], peut se faire entendre auprès de hautes personnalités de la Curie comme le cardinal Gasparri, Mgr Tedeschini ou encore Mgr Eugenio Pacelli, alors secrétaire aux Affaires ecclésiastiques extraordinaires, sorte de ministre des affaires étrangères du Saint-Siège. C’est ainsi que le Pape Benoît XV condamne début 1915 les crimes commis en Belgique, se sépare des membres de la curie trop germanophiles et prend désormais une position de neutralité absolue dans cette guerre. Ce qui lui sera bien entendu reproché par les deux camps en conflit.

Vladimir Ghika, depuis lors, reste en relations assez étroites avec Mgr Pacelli, malgré l’affaire Caillaux[3] qui faillit les fâcher, mais qui réussit finalement plutôt à les rapprocher du fait de la discrétion de Vladimir Ghika, qui accepte d’être outragé par la partie adverse plutôt que de révéler publiquement ce qu’il sait. D’ailleurs Mgr Pacelli manifeste plus tard à Vladimir Ghika son estime et son affection en l’embrassant en public, selon ce que ce dernier a relaté au Père Georges Schorung[4]. Dans une lettre, Démètre dit même à son frère que Mgr Pacelli l’a qualifié de « Saint qui honore l’Église[5] » !

Quand le cardinal Pacelli est élu Pape, le 2 mars 1939, Vladimir Ghika le félicite aussitôt de son élection et le nouveau souverain pontife lui répond sur le champ par un télégramme qu’il ne sait où adresser exactement, si ce n’est à « Vladimir Ghika Paris ». Et le télégramme arrive sans encombre à son destinataire[6] !

[1] La Guerre et le Vatican – Les secrets de la diplomatie du Saint-Siège (1914-1915), Cerf, Paris, 2018.

[2] Ces crimes sont aujourd’hui reconnus par l’ensemble de la communauté historique mondiale, même par les historiens allemands.

[3] Joseph Caillaux, homme politique français, accusé de défaitisme et de trahison en France, se rend en Italie pour y rencontrer des leaders italiens pacifistes mais aussi des prélats. Le Vatican niera constamment et avec entêtement avoir jamais eu de contacts directs avec lui.

[4] Témoignage conservé aux AVG.

[5] Lettre du 14.08.1930 (AVG).

[6] Lettre de Vladimir à Élisabeth Ghika, 10.03.1939 (AVG).

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 6 / 2019, p. 27.