Erco ! qui se souvient du nom de cet artiste-peintre ? Pourtant son atelier et son appartement dans le quartier Montparnasse, à Paris où il s’est installé en 1928, ont accueilli, dans l’entre-deux-guerres, la fine fleur de l’élite artistique de l’époque.

Peut-être son vrai nom vous inspire plus ? Moïse Bercovici. Pas plus ? Il est pourtant né en 1904 à Iaşi, a été l’élève d’Octav Băncilă. C’était un juif roumain en un temps où ces deux attributs n’étaient guère compatibles. C’est d’ailleurs ce qui va faire son malheur.

Il n’est pas bon être Juif à Paris sous occupation nazie, encore moins Juif étranger[1]. Cependant Moïse Bercovici, marié à une aryenne, comme on disait alors, peut être tranquille, car la loi française stipule que les Juifs mariés à des « aryens » ne doivent pas être déportés. En effet, sa femme, Maria Theresa Palusziewicz, est Polonaise, née en Allemagne. De plus, il est catholique, car il s’est converti et a été baptisé par le Père Regamey, un ancien membre de la fraternité Saint-Jean fondée par Vladimir Ghika, sa marraine étant Sonia Hansen, elle-même artiste-peintre et épouse de Jean Daujat[2], tous deux enfants spirituels de Vladimir Ghika.

Il est pourtant arrêté le 24 septembre 1942, peu après la grande rafle du Vel d’Hiv, de triste mémoire[3], et est déporté, le 28 septembre, « destination inconnue ».

Il est donc tout naturel que, désespérée, sur les conseils de Sonia Daujat qui lui dit que « Monseigneur Ghika fait déjà des miracles, il est saint », Maria Bercovici écrive, le 4 juin 1943[4], une lettre à celui-ci, espérant son soutien, lui qui a tant de relations, pour faire libérer son mari, cet homme si bon qui, comme elle le dit elle-même, volait de l’argent à sa femme pour le donner à de plus pauvres qu’elle ! Ses élèves l’ont même surnommé, dit-elle, « le Moine en civil ». Elle ajoute : « Il était membre de la société St Jean pour l’art religieux et de Fra Angelico, société que Vous avez inaugurée. Il était aussi, par cela, Votre fils spirituel. »

Comme nous le connaissons, Vladimir Ghika a très certainement répondu à cet appel. Sans doute s’est-il adressé à des personnes haut placées, comme par exemple au consul de Roumanie à Berlin, Raoul Bossy, dont Maria Bercovici donne l’adresse et dont elle ignore qu’il est un proche cousin de Vladimir Ghika[5] ; sans doute a-t-il même écrit à l’adresse indiquée : « Mr. le Commandant du Sammellager für ausländische romanische Juder[6]Auschwitz[7]. »

[1] Si 90% des Juifs français ont pu échapper à la Shoah, seuls 60% des Juifs étrangers vivant en France ont eu cette chance.

[2] Auteur de l’Apôtre du XXe siècle : Monseigneur Ghika.

[3] Les 16-17 juillet 1942, les Juifs de Paris ont été arrêtés en masse par la police française et regroupés au Vélodrome d’Hiver, lieu de si glorieuse mémoire sportive dans l’entre-deux-guerres et de si grande honte pour la France ensuite. Le vélodrome a été détruit en 1959, après avoir été, un an plus tôt, de nouveau un lieu de détention, de nationalistes algériens cette fois, sur ordre du préfet de Police de Paris d’alors, Maurice Papon, condamné en 1998, plus de 50 ans après les faits, pour complicité de crimes contre l’humanité, pour avoir collaboré à la déportation des juifs…

[4] Presque un an après l’arrestation, ce qui montre qu’elle écrit cette lettre en désespoir de cause, ayant tout tenté auparavant auprès des autorités françaises et allemandes. « Je mets, Excellence, tout mon espoir en Vous » écrit-elle.

[5] Et elle ignore aussi qu’il démissionnera en cette même année 1943 pour protester contre la politique de Ion Antonescu.

[6] « Camp de transit pour juifs étrangers roumains »… un transit bien particulier…

[7] Souligné deux fois dans l’original. Moïse Bercovici dit Erco n’ayant plus la force de suivre une colonne de prisonniers en marche, sera assassiné le 5 avril 1944.

Luc Verly


Articol publicat în traducere, într-o formă restrânsă, în Actualitatea creștină, nr. 3 / 2019, p. 27.

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