Il y a maintes manières de poser la question: à quoi, physiquement, ressemblait Jésus? Les conférences deroulées sous le signe du Visage du Christ dans ce vénérable forum se l’ont posée maintes fois, toujours en essayant de dégager le sens miraculeux du rayonnement que les images du visage du Christ à travers les siècles ont pu offrir en tant que repères spirituels, tant bien à l’histoire du christianisme qu’à l’histoire de l’humanité. Parlant de ces sources sacrées, comme le rappellait François Mauriac – certainement pas une coincidence – „par une filiation mystérieuse, presque toutes les images du Christ triomphant qu’inventeront les peintres procèdent de ce dessein mystérieux, enseveli dans le Saint Suaire, et dont aucun des artistes innombrables qui le reproduisirent ne soupçonnait l’existence”.
Et, à meme titre, on devrait probablement ajouter – du dessein mysterieux du Sudarium d’Oviedo,. Au sujet de ce dernier, un critique de l’agnosticisme moderne et contemporain,Juan Ignacio Moreno, se permettait de dire qu’il voyait en cette relique du visage du Christ souffrant„une lettre d’amour envoyée par Dieu à notre temps”, une lettre enfermant dans son secret une discrète provocation posée à l’orgueuil de ceux ayant fait du savoir humain et des conquètes de la technologie une idole.
Mais par delà les dilemmes et les incertitudes humaines et le vaste trésor des représentations picturales du Christ – sans oublierles icones (et, pourquoi pas, un quasi-témoignage inspiré par celles-ci, celui attribué à Publius Lentulus…) —le fait est que, dans son entier, l’iconographie chrétienne semble avoir eu pour unique source primordiale le souvenir de ces mystérieuses images faites de sang et de sueur, images de ”l’Homme des douleurs”,décrit parIsaie (Is. 53, 5-6):le Fils de l’Homme, le Messie supplicié, ayant donné sa vie pour l’amour de ses frères, les hommes.
C’est de cet amour du prochain dans l’amour de Dieu, de ce visage du Christ dans la pratique de la charité chrétienne que nous a parlé récemment d’une façon magistrale, Deus Caritas Est, la première lettre encyclique de notre Saint Père, le Pape Benoît XVI.
Ouvrir les yeux sur les autres traits du Christ, savoir Le retrouver vivant – par delà les icones – dans le visage de notre prochain souffrant, voilà, en effet, une des manières palpables, à la portée de tous, de retrouver d’une autre façon l’image du divin Sauveur, dans la personne de nos semblables: par le fait de Le voir et de L’aimer dans notre prochain éprouvé par l’indigence et les souffrances rencontrées à tout pas dans le monde – “in hac lacrymarum valle”….
C’est dans ce sens qu’ un passage de la récente encyclique du Pape semble particulièrement saisissant (et je cite): “Seul le service du prochain ouvre mes yeux sur ce que Dieu fait pour moi et sur sa manière à Lui de m’aimer. Les saints –pensons par exemple à la bienheureuse Teresa de Calcutta – ont puisé dans leur rencontreavec le Seigneur dans l’Eucharistie leur capacité d’aimer le prochain de façon toujours nouvelle, et réciproquement cette rencontre a acquis son réalisme et sa profondeur précisement grâce à leur service aux autres.” (I, 18).
Les noms cités dans la conclusion de Deus Caritas Est nous rappellent quelques autres exemples de la façon dont, à travers l’histoire, des saints dont nous vénérons la mémoire ont vu le visage du Christ dans le visage souffrant de leur prochain dépourvu, pauvre, malade, ou enchainé dans les menottes de la misère. Ces noms nous rappellent la diversité des formes de dévouement pratiqué par ceux-ci envers leur prochain souffrant, pourl’amour du Christ, dans l’esprit de l’Evangile qui dit: “J’étais nu et vous m’avez habillé. J’ai eu soif et vous m’avez donné à boire. J’étais affamé et vous m’avez nourri… Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait” (Mt.25, 36-40).
Parmi ces saints cités par le Saint Père dans son encyclique – Martin de Tours, Jean de Dieu, Camille de Lellis, Vincent de Paul, Louise de Marillac, Joseph Cottolengo, Jean Bosco, Louis Orione, et une fois de plus, la sainte personne dont nous avons été contemporains, la bienheurese Teresa de Calcutta.

C’est dans cet esprit justement que je me propose de vous parler brièvement de la contribution d’un émule moderne de ces saints, un des apotres et martyrs du XX-eme siècle, exterminé dans les années cinquante dans l’une des plus atroces prisons de la Roumanie communiste: le Serviteur de Dieu Vladimir Ghika, pretre de l’Eglise Catholique, Protonotaire Apostolique et, dans sa mort, martyr de sa foi: frère et bienfaiteur des plus pauvres, des lépreux, des réfugies, des détenus dont il partagea tour à tour, jusqu’à la fin, en 1954, la vie et les souffrances…
Son profil spirituel, sa biographie et sa façon d’embrasser la souffrance ont été évoqués l’année dernière par le Père Ioan Ciobanu, au cours du Dixième Congrès International consacré au Visages du Christ. Je voudrais cette année mettre quelques accents sur un aspect particulier de sa spiritualité – notamment sur la pratique de l’Evangile dans les oeuvres de bienfaisance et de charité du Serviteur de Dieu –depuis sa jeunesse laique et sa conversion (1902); depuis son accession au sacerdoce (1923) et jusqu’à sa mort en prison, à l’âge de 81 ans – de meme que quelques traits de ses enseignements que l’on retrouve dans ses ouvrages, La liturgie du prochain, La visite des pauvres (1); et à meme titre, dans ses sermons et conférences ou il parlait constamment de ce qu’il ne se lassait pas d’appeller la Théologie du besoin. “Quelle que soit la rencontre providentielle qui met un besoin sur notre route, elle est une visite de Dieu qui nous apparaît”, souligniait-il.
Dans l’esprit de la spiritualité de l’un de ses saints favoris, Saint Jean Chrysostome, cette Théologie du besoin –autrement dit du saint devoir de secourir les indigences de nos semblables – nos frères, les pauvres – il l’a rapportait à la Théologie du Corps du Christ, à la fois Corps eucharistique et Corps Mystique. D’une part l’Eglise ou le Fils de Dieu, l’amour de Dieu incarné, est présent à l’autel sous les espèces sacramentelles de son propre Corps et de son Sang. D’autre part, dans la personne vivante des membres souffrants de son Corps Mystique qui, à leur propre façon, y sont présents et participent à sa passion, ainsi que nous l’ont enseigné l’Evangile et la tradition de l’Eglise.
Monseigneur Vladimir Ghikay voyait, et je cite, “une façon d’exercer un sacerdoce que le Nouveau Testament et les Conciles ont concédé à tout chrétien laique: dans sa tâche vis-à-vis des pauvres, il y a comme un reflet de toute l’action du prêtre dans l’Église, depuis la charge d’âmes et la distribution de biens temporels et spirituels, jusqu’au sacrement régénérateur de l’aumône, à l’Eucharistie de la parole de Dieu”…
Nous retrouvons ici, comme dans un écho précurseur – formulées différemment – un nombre d’ idées et de réflexions provocatrices contenues dans Deus Caritas Est , particulièrement aux endroits ou ce document fondamental nous rappelle le lien irrécusable entre la célébration des sacrements (leitourgia) et le service de la charité (diakonia), en tant qu’ élements définitoires et essentiels de la vie chrétienne, une vie vécue pleinement dans l’amour de Dieu et l’amour du prochain (II, 23; 25, a).
“Pour notre bonheur et celui de nos frères” – écrivait dans la Liturgie du Prochain Vladimir Ghika—“nous avons à croire pleinement, comme les autres paroles de Dieu, cette parole de l’Évangile. L’exercice de la présence réelle de Jésus dans la misère d’autrui est fondé sur cette parole que nous croyons, ici comme ailleurs, avec le genre de créance absolue qui est la marque de l’Église de vérité, et la voix même du Saint-Esprit, en elle comme en nous, voix qui ne peut parler qu’à la façon d’un vrai Dieu, avec tout l’absolu de Dieu. L’Homme-Dieu nous l’a dit en langage humain, avec son autorité divine et le sens de son éternite”. Et encore: “Double et mystérieuse liturgie: du coté du pauvre, voyant venir à lui le Christ sous les espèces de frère secourable; du coté du bienfaiteur, voyant apparaître – dans le pauvre – le Christ souffrant sur lequel lui, le bienfaiteur, se penche”…
Par quelle voie, concrètement, peut-on remplir ses devoirs de charité?Par le souci permanent du prochain et, en particulier, du prochain éprouvé par les besoins et la souffrance, soulignait le Serviteur de Dieu Vladimir Ghika. Au moyen de quels gestes palpables, fondés sur les paroles du Seigneur dans l’Évangile, nous mettre à même de remplir votre tâche? – se demandait-il encore, dans la Liturgie du prochain.“Par la substitution du Christ unique, immuable et parfait, au prochain imparfait, variable et multiple; par la sainte obsession de Sa présence véritable en autrui, en cet «autrui» surtout où – par la souffrance qui le soustrait aux conventions de notre vie et l’associe à l’expiation ou à la rédemption; et par la pauvreté qui le dépouille et le fait plus simplement homme – , on peut plus facilement retrouver l’Homme-Dieu” .
Voir le visage du Christ dans le visage souffrant du prochain. Ce thème profond qui revient incéssamment dans les méditations et les sermons de Vladimir Ghika se retrouve – evoquédans ses details pratiques – dans La visite des pauvres, un ouvrage ou le Serviteur de Dieu précise et clarifie la notion et les sens concrets de la charité envers l‘alter ego du Christ, notre prochain. Le passage suivant semble particulièrement éloquent par la façon dontla pensée du Serviteur de Dieu fait un écho avant-coureur à certaines reflexions deDeus Caritas Est, ou l’encyclique de Benoit XVI se penche sur certaines ambiguités du langage.

Au sujet de la charité et de l‘amour,proclame l’encyclique du Saint Père, “Nous rencontrons avant tout un problème de langage. Leterme amour est devenu aujourd‘hui un des mots les plus utilisés et aussi un des plus galvaudés, un mot auquel nous donnons des acceptions totalement différentes. Meme si le thème de cette encyclique se concentre sur le problème de la comprehension et de la pratique de l‘amour dans la Sainte Ecriture et dans la Tradition de l’ Eglise, nous ne pouvons pas simplement faire abstraction du sens que possède ce mot dans les differentes cultures et dans le langage actuel” (I,2.)
“Qu’est-ce que la charité? – se demandait dans le meme esprit, dans sa méditation sur l‘amour de Dieu dans l‘amour du prochain, Vladimir Ghika: “S’il est un mot que l’usage vulgaire du monde a retréci, c’est celui-là ! La charité au sens original du mot grec ou latin, c’est l’amour, l’amour desinteressé, l’amour libre, l’amour à la fois delivré et purifié. La charité c’est l’amour. Si l’un des mots a été retréci par l’usage, jusqu’à signifier, à première vue, le soulagement momentané d’une misère matérielle, car on l’a indignement accouplé au mot faire (comme si l’on pouvait faire la charité à la façon d’une tâche mécanique), l’autre mot a été profané: l’amour a servi à tout designer. Nous emploierons les deux mots pour nous éclairer, en les éclairant l’un par l’autre, afin d’éffacer les diminutions dont l’un et l’autre ont pu avoir à souffrir. Cette charité, cet amour, ici, ils vont à Dieu et au prochain, suivant le meme commandement qui a fait de ces deux amours une meme chose: Dieu est, en effet, le plus proche de nos prochains; et le prochain c’est Dieu qui éprouve en un autre notre amour de Dieu”.

Voir le visage du Christ dans le visage de ce prochain et pratiquer la charité envers tous, jour après jour, a été une verité vécue quotidiennement par le Serviteur de Dieu Vladimir Ghika. Né en 1873, petit fils du dernier prince reignant de Moldavie, baptisé orthodoxe, converti à la foi catholique en 1902, ordonné pretre en 1923; encore laique, fondateur, en 1906, du premier dispensaire medical gratuit de Roumanie et des premières oeuvres de Charité catholiques dans la capitale roumaine, la Maison des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul; organisateur des ambulances pour les victimes des révoltes paysannes de 1907.
En 1913, pendant l’épidemie de choléra qui fait des ravages le long du Danube au cours de la seconde guerre des Balkans, il s’enferme en quarantaine avec les Soeurs de la Charité et les contagieux au lazaret de Zimnicea et les assiste en tant qu’infirmier („soeur Vladimir” est son sobriquet parmi les soeurs) avec un dévouement admirable. Quelques années plus tard, iltravaille à mettre sur pied une léproserie dans la delta du Danube près de la ville d’Isaccea. Pendant la seconde guerre mondiale il assiste les blessés à l’hopital Saint Vincent de Paul de Bucarest. Sous les bombardements il visite les malades, les blessés et les détenus des hopitaux et des prisons de Bucarest et se consacre au service de tous les éprouvés, dont le nombre s’accroît après la conquète du pouvoir par le régime communiste imposé à la Roumanie par l’Union Soviètique. Il est finalement arreté et jetté en prison pour sa fidelité au Saint Siège, et continue son apostolat auprès de ses co-détenus jusqu’à sa mort de martyr à l’âge octogénaire, survenue dans les sinistres cachots du fort de Jilava, près de Bucarest, le 17 mai 1954.

Selon les Actes des Apotres (Act. 10, 38) – “pertransiit bene faciendo” – se rapporte directement à l’exemple de Jésus. Pour nous autres, ses humbles émules et ses frères, il y a maintes manières de nous poser la question: comment mieux pratiquer la charité; comment mieux voir le visage du Christ dans le visage de notre prochain souffrant ; comment mieux aimer Dieu dans notre prochain souffrant. L’exemple de Monseigneur Vladimir Ghika, le Serviteur de Dieu dont la popularité posthume en Roumanie ne fait que croître de nos jours – ce qui présage les premiers pas vers un prochain procès de béatification—cet exemple, dis-je, vient illuminer à la façon d’un étincellant signe avant-coureur une des vérités les plus attachantes proclamées dans l’encyclique Deus Caritas Est (II,44) – et je cite: “La vie des Saints ne comporte pas seulement leur biographie terrestre, mais aussi leur vie et leur agir en Dieu après leur mort. Chez les Saints, il devient évident que celui qui va vers Dieu ne s’éloigne pas des hommes, mais qu’il se rend au contraire vraiment proche d’eux”.

Andrei Brezianu

(1) Publiés pour la première fois en 1923 et 1932 chez Beauchesne, réedités et traduits plus d’une dizaine de fois entre temps, en France et en Roumanie.

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