À Monsieur Paul CLAUDEL

DE VINGT CINQ DÉRACINES DES QUATRE COINS DE LA TERRE

HOMMAGE DE RECONNAISSANCE EMUE

*

Ils se sont mis en marche des quatre coins de la terre
Aucun n’était de là
C’était il y a des mois et des mois
Qu’ils étaient partis, chacun portant son ulcère
Chacun abandonait quelque chose, qui le palétuvier natal
Qui les rapides de l’Orénoque, qui les monazites, qui le riz au poulet du Sénégal
Et tous leur père et leur mère comme s’ils entraient au couvent ou au régiment

Une étoile leur montrait la route
Et ils étaient seuls à la voir.
Elle brillait bien faiblement sans doute
Mais plus fortque toutes les autres dans le noir
Et ils ne la montraient à personne
Par pudeur. Ce sont des choses qu’il faut cacher
Toujours tremblant qu’on ne les soupconne
Si leur bouche avait exhalé le parfum de l’innocence, ils
auraient dit ,,Nous allons à la charité”.

O Charité notre Mère
Nous accourons vers ton Sein
Sucre notre douleur amère
Baigne nos yeux de romarin
N’est-ce pas nous que tu préfères
Depuis la prédication du Jourdain ?
Voir noire conscience en jachère
Et nos mains qui ne peuvent rien
Sans toi la vie serai t l’enfer
Rend nous de malsains, sain et saint !
Mais pas innocents pour un sou, ce fut moins ces mots là que
le goût de la sépulture qu’ils avaient entre les dents
Ils portaient en eux une tristesse qu’il fallait taire
Trop persuadés que le monde n’est peuplé que d’indifférents
Ces vingt cinq qui sont venus ainsi des quatres coins de la terre
Acceptant ce monde tel qu’il est
C’est plus tard qu’ils ont supposé qu’il y avait quelque chose à y changer
L’aigreur
La rancœur
Pour ne pas perdre l’habitude c’est toujours eux les victimes de la contagion
Que le cœur s’afflige
Quand le corps s’attige;
L’âme se néglige,
Séche sur sa tige,
Rien ne la dirige,
Tout est en litige,
Fastidieux vertige!

Et les déracinés qui avaient remis plusieurs fois leur montre à l’heure
Et ceux qui ont grimpé aux échelons de la latitude
Vivaient ici chacun dans sa solitude
Solitude de l’âme, solitude de tout. Incurable ulcère du chœur
Mais prenant peut tout à coup de cette décadence dans un scepticisme scientifique de vieille commère
Ils se sont dits
Il faut re-croire aux quatre coins de la terre!
Le monde nous paraissait plus beau quand nous ne
connaissons pas la géographie
Et voici qu’ouvrant un œil ingénu
Il leur semble que tout de même
Paris ruisselle d’inconnus
Qui les protègent et les aiment.
Ceux qui sont réunis là venus des quatre coins de la terre
Lorsqu’ils ont eu fait leur poème, et léché comme ils ont pu, l’ont relu
Alors ils se sont regarder avec une stupéfaction glaciale et
sombre, une sombre et froide (consternation)
Et se sont dit c’est trop indigent, Monsieur Claudel ne
voudra pas l’agréer, non, non…

Mais comme nous ne saurions pas mieux accommoder notre hommage
Et que Monsieur Claudel saisit à demi-mot les sauvages
Ce papier quand il sera lu et dépose sur le coin de sa
table puisse-t-il alors
Exhaler des paroles insonores, inénarrables, soyeuses et
douces comme des âmes soulagées de leur corps.

Les Malades du Pavillon de Malte
p. copie conforme Vladimir GHIKA

 

Document recopié par Monsieur P. HAYET à la Bibliothèque Nationale
Fonds de P. Claudel le 09 janvier 1990.

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