Né le jour de Noël 1873, de parents que je ne puis assez bénir Dieu de m’avoir donnés – dont on n’a jamais pu dire et penser autour de moi que du bien.
Vie toute intérieure: à part les deuils et les maladies, aucun événement extérieur marquant; au-dedans de l’âme toutes les tempêtes, toutes les métamorphoses, toutes les inquiétudes, toutes les luttes.
Né à Constantinople, où mon père était agent diplomatique de son pays – En 1878, départ pour la France après un stage de quelques mois en Roumanie – Je reste en France sans discontinuer de 1878 à 1895 (automne).
Enfance précoce (mémoire éveillée dès un an et demi: j’apprends à lire seul et sais déchiffrer un livre tant bien que mal avant d’arriver en France, c’est-à-dire entre 4 et 5 ans). Application de l’esprit à toute sorte d’études au-dessus de mon âge, qui fait que je possédais déjà très bien la botanique et la zoologie avant 7 ans – avec une petite bibliothèque à cet usage, et pas mal l’astronomie, dont les descriptions m’enfiévraient, à la lettre = l’idée de l’infini surtout me plongeait dans des réflexions et des admirations sans bornes: avec l’idée de la mort [que celle de ma grand-mère (1879), puis celle horriblement douloureuse de mon père (1881) vinrent me porter], ces deux idées ont été le fond de ma vie morale d’alors et de celle de mon frère cadet avec lequel la communion d’idées a toujours été très-étroite – C’est un peu avant la mort de mon père que j’avais inauguré une prière d’enfant, hélas bien vite abandonnée, qui demandait à Dieu de faire mes parents éternels – puis toute réflexion faite – tout le monde éternel à partir du moment de cette prière – Au commencement j’avais très-sérieusement espéré le succès d’une demande si légitime.
Après la mort de mon père, dans la tristesse de la maison augmentée des ennuis et des chagrins causés à ma mère par mes frères aînés, je me fais le serment de rendre ma mère fière et contente de moi – et d’être avec mon frère cadet sa consolation, plus tard.
Lectures assez libres: instruction à la maison, régulière: à côté le champ laissé à mon avidité de savoir et à ma faculté d’autodidacte – Je dévore les traités d’astronomie, les traductions de quelques auteurs classiques (l’Odyssée surtout me ravit) – Mon frère et moi inventons chacun un pays dont nous créons la langue, les habitants; dont nous écrivons l’histoire, la religion, le code, dont nous composons la géographie, la cosmographie (avec atlas, planisphères &c…) – nous remplissons des caisses de papiers relatifs à ces royaumes imaginaires, la réalité ne nous suffisant plus.
En 1884 – nous entrons l’un et l’autre au Lycée de Toulouse: études plus régulières, laissant moins de place à la fantaisie. Succès scolaires – Bachelier avec dispense d’âge, de rhétorique en 1889, à 15 ans ½ – de philosophie en 90 à 16 ½ – Etudes libres toujours poursuivies en marge des cours du Lycée, passions successives pour la physique, la chimie (celle-ci poussée jusqu’à des connaissances de spécialiste), les littératures anciennes et modernes, l’histoire contemporaine – A partir de 16 ans, comme libre – travaux spécialement dirigés vers l’Œuvre dont la première idée est si perdue dans l’enfance.

Ambiances et influences

      Elevé en France à une époque d’irréligion reçue et courante (de 1879 à 1889 surtout). Au Lycée (de 1884 à 1890), une instruction plus que laïque, libérale et républicaine: pendant les deux dernières années, réaction personnelle contre les influences enseignantes, sous l’inspiration des livres catholiques. Resté longtemps, cependant, même malgré moi plus tard, dans la persuasion que le rationalisme était l’état d’esprit normal, absolument vrai, et que si le christianisme intime et profond devait avoir pour la direction de la vie la première place, le christianisme extérieur et traditionnel devait tâcher de se concilier avec lui tant bien que mal – Le milieu protestant dans lequel j’ai vécu de 1885 à 1893, avec, les derniers temps (à partir de 1898 surtout), une hostilité déclarée contre lui, avait au début déteint sur moi sans que je m’en aperçusse: (grande part d’interprétation personnelle d[an]s les textes religieux; liberté d’esprit vis-à-vis des pratiques; explications naturelles de faits surnaturels) (il m’a aussi, en pratique, éloigné longtemps du culte des Saints, sans arriver à m’enlever la confiance dans l’intercession de la Sainte-Vierge, ni le goût du surnaturel tout-à-fait non plus). Je n’ai jamais vécu dans un milieu catholique; de ce côté l’influence a été purement circonscrite au début dans les livres, qui à partir de 1888 entrèrent abondamment dans notre maison grâce à une bibliothèque à laquelle ma mère nous avait abonnés, mon frère et moi – à Paris de 93 à 95, à Bucarest de 95 à 97, le milieu mondain où je me trouvais forcé de vivre me blessa profondément – de 97 à la fin de 98, dans l’isolement et la tristesse, avec quelques livres et un paroissien pour me consoler – A partir de 98, la 1ère leçon de Rome; en 99, la première influence réelle exercée par quelqu’un du dehors, la personne rencontrée à Biarritz; depuis, l’éducation par les choses et les livres à Rome; l’influence des œuvres de charité; le sentiment des réalisations nécessaires inspiré par tout ce qui m’entoure. […] de décisions lentement et prudemment prises, malgré toutes sortes d’obstacles.
Le plus détestable moment de ma vie comme entourage – 95-97 – dans une ville de mal, de vide et de sottise, où je ne pouvais voir que de mauvais exemples: pas une bonne action même racontée pour relever le moral et vous faire battre le cœur d’émulation, de désir – Sans bonnes lectures, parmi toute espèce d’ennuis, de douleurs, de vexations mal supportées – La dernière détresse morale, et sans les soins donnés aux malades de la maison, sans l’œuvre entreprise, une telle amertume de vie perdue, étouffée que si cela avait continué je ne sais si j’aurais pu vivre.
Sauf pendant mon enfance, aucun milieu contre lequel je n’aie eu à lutter, tout en le supportant autour de moi, pour des raisons d’obéissance ou d’affection – Etroitement réfugié dans le cercle de famille, le seul endroit où il me parût y avoir quelque chose d’un peu bon et pur –

      En dehors des personnes de ma famille, pas d’influence sensible – Aucun ami – Aucun guide extérieur – Personne qui m’ait jusqu’ici inspiré une admiration morale suffisante, dans le monde où j’ai vécu, pour en faire sinon mon maître, au moins mon conseiller –
Je dois à ma mère tout ce que j’ai de délicatesse de sentiments, d’élan généreux, de passion vive, de piété profonde, – de nervosité et d’irritabilité aussi -; de mon père que j’ai malheureusement peu connu, une bonté facile poussée à l’extrême, la pudeur du bien, le sentiment naturel de l’honneur – De ma vieille institutrice, venue dans la maison avant ma naissance et restée auprès de nous jusqu’en 95 (après plus de 25 ans de vie parmi nous), le sentiment du devoir, de la justice stricte, de l’obéissance, – le côté prose de ma nature actuelle (l’horreur du gaspillage, de la chose inutile, du luxe bête) – De mon frère cadet, et de la sœur que j’ai perdue, l’antipathie profonde pour toute affectation, surtout toute affectation de vertu, l’idée de la valeur morale de la gaîté, le goût de l’observation, celui de l’ironie vis-à-vis de soi-même.
La personne dont je parle ailleurs, et qui a été la seule parmi toutes celles rencontrées à agir un peu sur mon âme, m’a donné une vision plus nette de moi-même, le désir plus vif de progresser vers Dieu, la révélation d’un côté du christianisme que j’avais trop négligé – le goût de la charité active –
Parmi les catholiques, je n’ai pu connaître assez sincèrement et assez profondément personne pour qu’on pût exercer aucune influence sur moi: cela a peut-être été providentiel pour l’autorité que pourra avoir auprès des autres ma conversion, d’abord toute logique et toute libre, et orientée de façon à heurter tous les intérêts qui ne sont pas purement spirituels, religieux (même ceux qui ont fait toute mon existence, ceux d’affection et d’amitié). En masse, j’ai d’abord été attiré vers eux par l’injuste persécution à laquelle ils étaient soumis en France, et je les unissais dans ma sympathie aux soutiens des régimes déchus qui me plaisaient davantage que les institutions récentes et peu esthétiques des pays modernes – leurs vertus, les saints de leur passé me les faisaient déjà apprécier. Dans la famille on me les présentait comme les plus proches de la vérité et, en fait de confessions étrangères, comme les plus apparentés à la nôtre. Les clichés habituels de l’Inquisition, de la St Barthélemy, de l’infaillibilité indue accordée au Pape &c, seuls formaient l’obstacle habituel à toute expansion de ce côté-là; en pratique, j’étais encore choqué par le côté insuffisamment et parfois niais des dévotions de province; de plus, sans instruction religieuse, je trouvais trop de choses à accepter dans la religion catholique, trop de précisions, de déterminations absolues, trop d’intermédiaires et d’incarnations; la réalité ne me semblait pas si terrestre et si limitative – J’ai passé plus tard à quelque chose de plus sérieux que cette sympathie incomplète, après avoir traversé un déisme vague, cette espèce de judaïsme qui a été la religion officielle du XIXe siècle, quand il condescendait à en avoir une, puis un protestantisme inavoué – L’attachement à ma propre religion tenté à maintes reprises ne put pas résister à l’absence de vie qui la caractérise; et de ce côté je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui voulut me le faire prendre suffisamment au sérieux – Quand ma conviction catholique se fut affirmée, je quittai malheureusement la France, pour mon pays – où je ne devais rien trouver pour me nourrir l’âme – Soumise au commencement à des alliages bizarres d’évolutionnisme, puis d’idéalisme Kantien; elle se compliqua dans la solitude et la détresse morale d’erreurs pélagiennes et stoïques, puis de tendances gnostiques. (Tout cela tenait aux lectures diverses que je faisais, et au peu d’instruction religieuse solide que je m’étais faite, assez mal et peu à peu) – Néanmoins, toujours par une série de raisonnements, et de métamorphoses internes, en avançant dans le désir d’aller à Dieu, j’approchais toujours d’une connaissance moins hétérogène; j’avais résolu de ne mettre dans mon œuvre (ce mot m’a l’air bien prétentieux; je l’emploie pour ne pas répéter chaque fois une périphrase plus longue) rien qui fût contraire aux dogmes catholiques; je ne pensais pas assez qu’avant d’y conformer un livre, il valait mieux y conformer sa vie = mais il est vrai que pour celle-ci je n’en voyais ni la possibilité ni le moyen; et puis c’était encore une conviction humaine – point une foi. Pourtant toute cette période – tout se formait – et se déformait – en mon âme seule (presque sans livres de mon goût même) -: Pascal seul, qui m’avait déjà tenu compagnie plusieurs années avant, devint mon livre de chevet, lu et relu; c’est certainement l’esprit qui m’a le plus touché, et qui en me révoltant d’abord par certains points de sa doctrine sur la grâce, a le mieux détruit ce qu’il pouvait y avoir de mauvais dans ma conception de l’étendue de la volonté humaine.

      Assiste en France au déchaînement des passions antireligieuses – Sentiment de l’injustice de la persécution – Sympathie pour une cause vaincue étroitement unie alors aux partis monarchiques auxquels je tiens moitié par vanité et par esprit de corps, moitié par admiration sincère. Réflexion sur l’importance de ce que représente, en fait, ces siècles de vie d’une Église qui a seule compté pour le christianisme pendant si longtemps = vénération croissante pour ses héroïsmes et ses saintetés – Horreur de la Révolution, sentant que tout ce qui s’y peut trouver de bien – principes de liberté, d’égalité et de fraternité – est mieux formulé, mieux situé dans l’âme, plus efficace dans le christianisme – Sentiment de ne pouvoir condamner l’Église Catholique (outre les points de dogme mal connus d’ailleurs alors et considérés comme peu importants, par une infiltration d’esprit protestant) qu’en attribuant à son passé les calomnies courantes – à ceux qui la représentent actuellement, une hypocrisie universelle, générale, absolue. L’étude de l’histoire ébranle tant soit peu les premières en montrant la plupart des accusations souvent infondées, en tous cas valablement contestées: la simple justice proteste contre l’attribution enfantine de l’esprit de mensonge jusqu’aux moelles à des gens qui donnent leur vie pour leur foi; je m’aperçois que cette accusation d’hypocrisie est au fond un aveu de la bonté essentielle des doctrines catholiques, que les pires adversaires trouvent avant tout « point sincèrement appliquées »; je reconnais que les ennemis de l’Église sont les ennemis de tout le christianisme – A cette époque les croyants n’ont qu’un tort à mes yeux: celui de croire aveuglément trop de choses relatives, de mettre sur le même pied des vérités capitales et des nécessités secondaires. Cependant, la comparaison des confessions chrétiennes se fait d’elle-même dans une famille pieuse, de religion grecque, où la foi existe sans être très-efficace et vivante, – avec une institutrice protestante, dans une ville catholique. La tolérance et l’esprit large qui règnent à notre foyer permettent l’entrée des livres de toutes ces confessions – La littérature protestante écœure vite, – la grecque n’existe pour ainsi dire pas; la catholique, pénètre de plus en plus et exerce une influence de plus en plus grande, de plus en plus profonde – Mon frère cadet et moi devenons tout-à-fait partisans du catholicisme; il y avait infiniment loin de là à une foi = je ne m’en rendais pas encore très-bien compte -; il me semblait qu’être du côté catholique, avec une information extérieure suffisante de ce qui touchait à la foi catholique, et beaucoup de zèle pour la défendre, avec la ferme décision de travailler à l’Union des Église et de faire revenir de toutes mes forces à la Papauté les communions dissidentes d’Orient – était tout ce que Dieu pouvait me demander, tout ce que je devais souhaiter pour moi-même. La détresse dans laquelle je me trouvai en quittant la France pour me trouver dans un pays dénué de vie religieuse; le besoin de trouver une aide morale pour me débarrasser de mes fautes; le travail continu de mon esprit à la recherche de Dieu, me font sortir de cette position de « parti », senti assez inefficace, pour arriver à quelque chose de plus fort et de plus vivant. J’étudie de plus près et moins de dehors la foi catholique; certaines choses que j’acceptais parfaitement en théorie, une fois qu’il s’agit de les recevoir absolument comme vraies dans mon cœur, comme vraiment vivantes, comme faisant désormais partie de moi, trouvent plus de difficultés à entrer dans ma vie; mais je sens toute l’importance qu’il y a à entreprendre ma conviction de cette façon plus sincère, plus profonde – Une période d’absorption lente sous cette nouvelle forme: les vérités et les dogmes non plus acceptés en masse, mais repris, étudiés, reçus après discussion et contrôle de sincérité – l’un après l’autre. Coïncide d’abord avec une crise morale qui me montre pratiquement la nécessité de conclure aussi vite que possible ne serait-ce que pour lutter en soi contre le mal attaquant une âme insuffisamment défendue. Sentiment d’obstacles sans nombre. Regret désespéré de n’être pas dans la foi catholique et d’avoir, en attendant d’y entrer, ce qui me semblait alors comme, en fait, impossible, si peu de secours pour aller jusqu’à elle – Le songe de 1897 me donne alors une force de plus – Le retour en France, à la suite de mon frère malade, des années d’angoisse, Rome, quelques âmes chrétiennes rencontrées, le développement progressif de l’esprit chrétien, tous les sacrifices successivement tentés, et reconnus aussi peu de chose, après qu’ils paraissaient terribles, avant, – m’ont amené là où je suis.

      Je sens en ce moment quelle influence capitale pourrait avoir tout ce qui viendra avec persuasion et avec tact du dehors, de la part d’une autorité reconnue et consacrée. Je voudrais que l’on s’occupe d’une âme pourvue à ce qu’il me semble d’une dose illimitée de bonne volonté – qu’on songe à déterminer l’orientation d’une vie, d’un avenir, dont on peut faire utilement quelque chose – qu’on trace un cadre à une activité qui s’éparpille, qu’on expérimente les matières où cette activité peut s’exercer le mieux, en lui donnant une tâche précise et abondante à faire pour voir si elle est capable de l’accomplir comme il faut – que l’on cultive le bien dans une âme qui le désire, en la stimulant en même temps qu’on la dirige – qu’on lui facilite les dernières victoires sur elle-même, et, qu’en accélérant ses décisions, on fasse sortir sa volonté des lenteurs qui donnent de la profondeur aux sentiments et aux résolutions, mais qui découragent et énervent parfois.

Projets

      Le vague – Je ne me sens plus le droit d’en combiner pour moi de ma propre autorité. J’irai là où l’amour de Dieu me conduira; et je tâcherai de faire en sorte qu’il soit le premier, le plus fort, le mieux servi en moi.
Je voudrais seulement d’une façon plus précise – ayant peur de trouver quelque complaisance et de recueillir trop d’éloges à faire des actions méritoires auxquelles rien en apparence ne m’oblige – prendre un état où ces actions seraient obligatoires, ordinaires, professionnelles et où, aussi, l’habitude constante de les accomplir me permettrait d’y apporter moins de gaucherie – Je ne serais pas fâché non plus d’avoir un costume qui m’affranchirait le plus tôt possible de certaines corvées mondaines

      A titre d’indication, voici – tout en me rendant compte de la part énorme de prétention et de rêve qu’il y a à les énoncer même – les principales tâches que j’aurais voulu accomplir.
Dans ma famille: ramener au bien mon frère aîné, en utilisant surtout son activité et son intelligence à des œuvres de charité que j’aurai faites miennes, – œuvres qui le prendront par le cœur, le tireront de l’oisiveté et le transformeront sûrement peu à peu.
Dans mon pays: Avancer sur un excellent terrain, avec des parentés et des amitiés qui m’assurent partout de précieux concours (jusque dans la presse) la campagne pour l’Union des Églises – Lui donner si je le puis une tournure décisive durant l’année du Jubilé Pontifical de Léon XIII – En tous cas m’occuper activement de toutes les façons (propagande verbale, privée et publique, propagande en action par les œuvres, propagande écrite par le livre et le journal) de faire progresser chez nous la foi catholique – Détruire les préjugés contre elle par seule action de présence et en la faisant connaître de près.
Développer par l’exemple, par le sacrifice de tout ce à quoi l’on peut tenir d’habitude – si c’est possible par mon entrée dans les ordres et par mon activité dans cette nouvelle vie – l’esprit chrétien, avec la grâce de Dieu, en un pays où il ne tend que trop à disparaître.
((Très-hypothétiquement, ceci: Plus tard, après avoir fait en mon pays le gros de la besogne, aller rendre un peu à la France les immenses bienfaits que je lui dois, en y venant évangéliser les quartiers ouvriers de Paris.))
Terminer enfin et mener à bien, autant que faire se peut, l’œuvre entreprise depuis l’enfance pour rendre gloire à Dieu.
Les raisons formeraient un traité complet d’apologétique – ce n’est pas ici la place de les exprimer; je ne mentionne ici que celles d’ordre intérieur qui ont résolu par l’affirmative en faveur de la foi catholique ces questions posées en mon for intérieur:
Qu’est-ce qui a été la consolation de mon âme?
Qu’est-ce qui en a été le secours?
Qu’est-ce qui m’a mené le plus fortement à Dieu?
Etant donné la nécessité d’incarner les choses pour les vivre utilement où placerais-je actuellement mon âme?
Qu’est-ce qui m’a donné la notion la plus nette, la plus attirante, d’une vie chrétienne?
Où me demande-t-on le plus de moi-même?
Où pourrais-je savoir le mieux ce que je suis, ce que je vaux, à quoi je puis servir?
Si l’obéissance est une vertu, si le Christ est en autrui, dans quelle société et chez qui l’obéissance a-t-elle le plus de chances de se trouver d’accord avec la Volonté de Dieu, et l’organisation de son Règne sur la terre?
Après avoir trouvé la paix de ma conscience, et une vie meilleure, quoi d’autre, sinon une force désintéressée, une grâce plus forte que moi-même m’aurait mené à travers des tourments, des sacrifices et des obstacles sans nombre, vers ce but?
Pourrais-je vivre actuellement sans les églises accueillantes, sans les stations presque quotidiennes devant le Saint-Sacrement, sans la lecture des œuvres de cette Église?
Où pourrais-je ne perdre aucun de mes efforts vers le bien pour en faire profiter les autres? où le rayonnement de l’action chrétienne est-il le plus naturel et le plus aisé? par où la charité peut-elle le mieux venir à toutes les âmes?
Où trouverais-je assez de discipline pour être protégé contre mes propres écarts, assez de sécurité pour être vraiment libre?
Pourrais-je être sûr de mon salut ailleurs?
Où l’amour de Dieu qui est désormais la raison de ma vie peut-il être le plus vif, le plus nourri, le plus aidé? où peut-il être le plus sûr de lui-même?

      J’ai tenté ces entreprises impossibles, dans mon ignorance de la vérité et de ses conditions d’Être: Un moine laïque; un chrétien sans église définie ni tradition bien marquée, un catholique à côté du catholicisme.
J’ai eu tour à tour:
Une foi en partie à côté de la vie; puis une volonté de croire en tout, sans foi véritable; enfin une foi efficace qui me travaille et qui me mènera là où elle veut.

      Et tout cela n’était pas sans contradictions:
N’ayant jamais voulu me dire: je suis meilleur que celui-ci, je ne voulais pas me mettre en dehors des conditions habituelles et je considérais comme un devoir de rester dans ma condition et de ne marquer par rien ce que j’avais dans l’âme. Je suivais la vie de tous, sans vouloir accepter aucune joie du monde, avec pour seule mission d’amoindrir les douleurs des autres.
Soumis aux autorités reconnues.
Priant comme un enfant souvent dans les périodes où, d’esprit, j’étais le plus éloigné de la forme religieuse de l’Église.
Une spiritualité exagérée qui, comme je ne pouvais cesser d’être, me brisait en deux êtres qui se torturaient l’un l’autre sans conciliation possible. Niant toute influence sur l’âme aux réalités, et les subissant forcément de la façon la plus cruelle- Blessé en elles par des choses qui auraient paru à d’autres indifférentes; ayant horreur de tous les actes de la vie; ceux-ci se vengeant en accablant toute l’existence d’un poids que l’esprit n’allégeait pas. Ayant passé plusieurs années dans la révolte – ce n’est pas ici une expression littéraire d’un sentiment vague mais une exacte traduction d’un état d’âme qui a duré de 16 à 25 ans – d’être une créature humaine limitée dans sa puissance, dans sa connaissance et, ce qui était plus dur que tout, dans son amour. Cherchant avec rage un Dieu lointain, désincarné, aimé pourtant avec l’amour de toute une âme qui cherchait à s’y perdre, à s’y dissoudre. Le salut venu, là comme ailleurs, par la venue de l’Incarnation, de l’Homme-Dieu.
J’ai voulu accomplir des choses au-dessus des forces humaines, sans m’appuyer sur autre chose que sur moi-même, en menant à peu près la vie de tous, et sans me séparer de rien.

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