cop_intermedesC’est un album de gravures avec des commentaires publié par mons. Ghika en 1924 alors qu’il se trouvait au Talloires, une cité près Annency, une belle région touristique de France.

Couverture

Les intermèdes de Talloires

Fantaisies décoratives très puèriles

preséntées sous forme d’album pour l’amusement des quelques grandes personnes non dépourvues de loisirs et pour la satisfaction de quelques d’amateurs d’immages.

Par
V. I. Ghika
Imagier

Avec préface du maitre Albert Besnard

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Les intermèdes de Talloires

Un étrange et charmant ouvrage qu’on ne sait vraiment où classer, sinon dans le trésor du bibliophile. Il plaira en tout ce qu’on peut réclamer d’une plume experte. Celle-ci dessine des formes, rythme des mots, trace des lettres, tour à tour et continûment, car tout cela s’enchaîne, se complète réciproquement, se renforce, et pour chaque page, fait bloc. Ainsi tels manuscrits ornementés du XVe, qui sont des monuments d’expression calligraphiqueet qui ne nous confondent pas moins par la patiencequ’ils supposent que par les splendeurs qu’ils déploient.

A temps perdu, sur un coin de table, l’été, un artiste maître de ses moyens a laissé son imagination guider sa plume. Les bords du lac d’Annecy, riches en reflets et en légendes, prêtaient à toutes sortes d’inventions féériques, depuis l’âge lacustre jusqu’à l’âge mondain. L’artiste aura saisi tous les prétextes et sur tant de sujets divers son filigrane délié trouve le moyen de se dérouler et de s’entortiller d’une façon neuve, en réservant les blancs ou en chargeant les noirs à chaque fois différemment. – Admirez la Licorne, le Retour de la guerre et Chasse de Saint-Hubert. L’amusant petit monde en un paysage en dentelles! Comme il se meut, comme il vit! Orient sans doute… mais de cet Orient francisé qui a connu le XVIIIe siècle et qui ne sépare pas le pittoresque de l’humour. Aussi précieux que plaisants, tels sont les Intermèdes de Talloires. On dirait d’un ballet dont on pourrait se donner le spectacle à tout moment. Mais la comparaison de l’auteur est plus juste quand il réclame du public ami

.. ce bon œil
qui s’égaie aux feux d’artifice.

 Le Prince V. Ghika est un maître artificier.

Henri Ghéon.

 

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Damme fée s’en va-t’en chasse
Avec ses guepards favoris
On ne tue rien – c’est admis
Mais on tue le temps qui passe.

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Les
Intermèdes
de
Talloires

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Justification du tirage

Cet album a été imprimé à 255 exemplaires en tout : 

5 exemplaires sur Japon avec un ex-libris aux Initiales (et Armes) du souscripteur (en original)
40 exemplaires sur Arches avec, pour chacun, l’original d’une des planches.
7 exemplaires sur Chine
3 exemplaires sur Arches, à planches barrées.
200 exemplaires sur Arches.

Numérotés dans cet ordre de 1 à 225, avec la signature autographe de l’Auteur.

N° CLXXVI

Vladimir Ghika

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Les intermèdes de Talloires – par Vl.Ghika

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O muse de l’encrier sans te faire prier amuse!

LES INTERMEDES DES TALLOIRES

Commencent

L’auteur de ces petit recueil qui le fit pour toi sans malice te demande, ami, sur le seuil des le moment du frontispice de lui reserver bon accueil et d’avoir pour lui ce bon oeil qui s’egale aux feux d’artifice.

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Table de matières

I. La Muse de l’encrier
II. Table de matières: Paons, fenêtre grillée, soleil et nappe, le tout sans la moindre alégorie
III. Préface du maitre Albert Besnard: lettre ornée (Cháteau de Menhton)

Prélude:

1. L’Auteur á la Muse -& – salut au public
2. L’Auteur á l’Auteur

Première partie

I.– Temps extrêmement fabuleux

3. La Chasse de la Fée dans les bois de Doussart.
4. Les éléments s’amusent. – L’Eau. – Les commandements du parfait triton (Cascades de Balmettes).
5.                                        – La Terre. – Dryade chez Damme Nature, sa modiste (près de Duingt).

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6. Les éléments s’amusent. – L’air. – Un scandale dans le Zodiaque (les Sagitaires de laTournette).
7.                                           – Le feu. – Sylphes, lutins et feu follets (Combe d’Ire).
8. L’âge d’or (cascade d’Angon).

II. – Préhistoire.

9. Ébats des Seigneurs Fauves, premiers occupants du pays encore inhabité et lâchement anonyme.
10. La cité lacustre de la Roselaie.
11. Réplique du précédent avec intentions préhistoriques plus marquées.

III. – Moyen age.

12. L’Évasion de saint Bernard de Menthon.
13. Expériences de suralimentation à l’Abbaye de Talloires.
14. Au château de Mentbon. Le foyer. Les récits de la mère-grand:
15. «L’échelle de Jacob ».
16. «Moïse sauvé des eaux ».
17. «Jésus marchant sur les flots ».
18. «La légende de la licorne ».
19. «Les ancêtres à la Croisade ».
20. La chasse.

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21. Le retour de la guerre.
22. La prière.
23. Petit divertissment pastoral à l’Ile des Cygnes.
24. L’entrée du duc de Savoie en sa capitale.
25. Le concert du duc de Nemours.

IV. – Temps modernes.

26. Procession devant les Vieilles Prisons d’Annecy au temps de saint François de Sales.
27. Dans le jardin d’amis de Mme de Warens.

V. – Aujourd’hui.

28. La Barque (fond du lac).
29. Jeux de brume sur l’eau. La cité fantôme.
30. Le bon bain.
31. A travers champs: Tête de bélier sur des chardons.
32.                             : Daturas, hérissons et libellules.

Deuxième partie
(Retour à ce qu’on ne peut ni ne veut oublier).

33. Ressouvenir. Le miracle de saint Hubert.
34. La croix et la souffrance divine.
35. La Bonne Mort.
36. Le Cœur de Jésus.
37. L’ange à l’Ostensoir.

Épilogue

38. L’auteur à la Muse et adieux au public.
39. Signature.

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Ceci est à propos de dessins faits par le Prince Vladimir Ghika en l’année 1919, au cours de nos causeries nocturnes dans la villa de Talloires.

Pour être situé dans l’Ideal, l’Art n’en est pas moins un domaine comme le nôtre. Il a des sommets, des plaines, des cascade set des fontaines; des palais, des villes avec leur habitants, des mosquées avec leurs minarets, seulement ses montagnes, ses vallées, ses fleuves, ses habitants eux-mêmes, les animaux qui les complètent ne doivent ni la vie ni l’apparence à ce que nous appelons si inconsidérément « la Logique ». Car leur langage est simplement, tantôt une couleur, tantôt un son, tantôt une forme; langage dont la raison nous échappe mais qui enchante notre âme et la gouverne d’une façon absolue.
L’auteur des intermèdes de Talloires a certes parcouru ces plaines, a gravi ces monts brumeux déformés comme des apparitions, a goûté ces fruits qu’il nous montre suspendus à des branches d’arbres au-dessous de végétation imprécises et reptiliennes que fauchent de leur mince apparence, qu’un contour un peu ferme ramène à la réalité, les compagnons de nos rêves. Ils font les gestes des moissonneurs, ils vendangent, ils chassent, ils prient, ils s’étendent sans fatigue et sans poids. Mais quand a-t-il fait ce voyage? – Quand? – Lui-

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même ne saurait nous le dire. Son âme seule le saurait si elle consentait à nous livrer les secrets de la fécondation intellectuelle. Elle seule pourrait dire où il a puisé ces visions étranges de paysages et de  fleurs. Mais si on interroge les battements de son cœur, les pulsations de ses artères, on n’interroge pas son âme, pas plus qu’on n’interroge Dieu. On peut cependant très bien supposer que le Prince Vladimir Ghika a connu le monde dans lequel il se meut tardivement par imagination créatrice de ses ancêtres orientaux, longtemps, très longtemps avant sa naissance corporelle et que c’est le génie de ces mêmes ancêtres devenu sien à travers les siècles qui dirige sa main silencieuse et légère au rythme de son cerveau.

Albert Besnard

            Rome, 31 décembre 1919.

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Le vingt mars mil neuf cent vingt-trois, Victor Jacquemin ayant terminé la gravure des planches de cet album, a commencé l’impression des cuivres sur ses presses a bras; puis la composition et l’impression typographique en ses ateliers des 33 et 35, passage des favorites, a Paris, pour finir le vingt-huit mai de la dite année.

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Bon citoyen, veux-tu souscrire? …
Il ne s’agit pas d’un emprunt
Ni d’hommage à quelque défunt
Mais d’un recueil facile à  lire
D’aspect honnête, et sans aucun
But subversif pour point de mire
Dessin et légende y conspirent
Pour tâcher de plaire à  chacun
L’auteur, modeste, n’est pas un
Rembrandt mâtiné de Shakespeare
Mais nous nous sommes laissé dire
Que ce petit album respire
Un étrange et subtil parfum…
Les intermèdes de Talloires,
Livre fort bon pour la santé
Sont nés au cours d’un bel été
Et sans que l’auteur y pût croire,
Sans presque s’en être douté,
Son portefeuille s’est lesté
De petits dessins ajustés
L’un à l’autre et chacun doté
D’un bon commentaire adapté
Le tout en telle quantité
Que délaissant sa tour d’ivoire
L’auteur porta l’oeuvre à la foire
L’accueil du public fût tenter
Et le volume présenté
Avec un luxe méritoire…
Qu’y trouve-t-on? En vérité
Un exposé  prémonitoire
Ne saurait pas être évité
Quoiqu’il y ait difficulté
À ce qu’une formule se charge
D’assez bien résumer en marge
Une trop complexe et trop large
Dose d’originalité…
Voici donc en gros raconté
De quoi ta jugeotte est saisie
L’auteur, comme thème adopte
Prenant l’endroit par lui hanté
En fait la chronique, choisie
Mais son aimable frénésie,
Tourne autour du sujet traité

Telle une phalène aux bougies;
Il extravague à volonté
À droite à gauche en une orgie
De virevoltes élargies,
Et s’il suit la chronologie,
Il y mêle à sa fantaisie
La fable et la réalité
La nature, le rêve, et la vie
Avec un sans-gêne effronté
Il vient te prendre au débotté..
Veux-tu partir à son côté?
Grâce aux vertus d’un vieux […]
Qu’il tient caché dans son armoire
Et, dit-on, de dons apportés
D’orient jusqu’en l’écritoire
Par noble dame hérédité,
Il va pour ta félicité,
Te mener au parc enchanté
Des rêves restés sans mémoire
Ou te lancer en pleine histoire
Non sans un soupçon de gaîté
Le tout au vol précipité
D’un véhicule inusité
Par sa propre force emporté
Que pour plus de modernité
Je classe en la catégorie
Des meilleurs taxis empruntés
A ce garage patenté:
„L’humaine fantasmagorie”
Ami, tu peux, suivre sans peur
Jusqu’en des routes hors nature
La mythique auto de l’auteur
Ne t’alarme point de l’allure
Elle est un peu folle mais sûre
Quarante pegase-vapeur,
Vérifiables au compteur,
Telle est la force du moteur
Où l’encre sert d’hydrocarbure
Au volant, trône un bon chauffeur
Plus malin qu’on ne se figure
Ta peau ne risque rien: le pire
Accident qui puisse arriver
C’est que le pneu crève de rire
À l’endroit que tu viens de […]

La panne alors peut te river
Sans que tu trouves à redire
„Cela me va”me dis-tu, car
Dans un invisible auto-car
Courir le monde moult me chante
Mais si ta glose est alléchante
Je l’avoue je crains l’écart
Entre le programme et la part
D’heureux effort qu’ il représente
Es-tu bien sûr que tu ne vantes
Pas trop ce que tu mets en vente
Par le Styx! Je parle sans fard
Tu peux te confier à l’art
Dont témoigne l’oeuvre plaisant
Tout nous promet un bon départ
Sache lecteur qu’on te pressent
Aux frontières de ton regard,
Un „passeport” du grand Besnard
Qui me rassure à tous égards
La douane sera clémente …
Maintenant tu sais à peu près
Ce qu’est ce volume propret …
Plus de doute! Te voilà prêt
A mon avis tu veux souscrire
Souscris au bulletin, après
Je puis désormais  mieux redire
Avec ce spécimen d’essai
L’appel par où j’ai commencé
Conjugue le verbe: SOURIRE
Puis ajoute L, S et le C
Fort bien! Mais  savant de […]
„Un mot encor!” Je sais, je sais
D’autres détails complémentaires
Le tirage que tu préfères …
Le nombre total d’exemplaires
L’étiage de ton gousset …
Je vais t’indiquer ton affaire
Dans autre forme de procès
Amateur ou bibliophile!
Voici de quoi rester tranquille
Le format … Rien de plus facile
Ici même il t’est présenté
Le nombre… On a numéroté
Paraphé, vêtu, mis en pile

Les exemplaires à la file
Jusqu’ à ce qu’on en ait compté
Deux cent cinquante et rajouté
Cinq en plus de ce quart de mille
Et ces deux cent cinquante cinq
Sont timbrés au tampon de zinc
Pour un contrôle qui convainc
Des détails commerciaux? Oui certes
C’est bien ton droit… Tu veux savoir
Tout jusqu’au bout et mon devoir
Est de tout dire  – or donc sans perte
Pour toi ni moi sans décevoir
L’un ni l’autre de nos espoirs,
Nos deux intérêts se concertent
Ce livre – ô bonne découverte!
Pour six louis tu peux l’avoir
Sur le papier qu’on te fait voir
Ci-joint propice au blanc-et-noir
Sur du joli vélin de Chine
Si c’est poli comme un émail
Sans l’opprobre de la machine,
Par l’ouvrier d’art qui s’échine
Pour la matière et le travail
Sors dix louis, et point de Chine
Enfin si tes goûts et tes fonds
Sont tels qu’à tous deux eux répondent
Un exemplaire sur Japon
De vingt louis signe un coupon
Mais assez de jeux poétiques!
Ma complainte à la fualdes?
Alors, écrivez sans tarder
Ce document diplomatique:
„Editeur féru d’esthétique
Je goûte fort ton plaidoyer
Ton prospectus fut prophétique
Je ne saurais mieux m’employer
Je mets ton conseil en pratique
Je signe ce bout de papier…
En retour veuille m’envoyer
Suivant les normes que j’indique
Ce beau produit de la boutique”

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Ami poète prends ta lyre
Des petites occasions
Prends-moi ta plume et tes crayons
Viens dessiner autant qu’écrire
Notre siècle sans en médire
Raffole d’illustration.
Avec de l’ombre et des rayons
Retracenous tes visions
Viens nous esquisser et nous dire
De quoi nous faire un peu sourire,
Donne et prends des distractions
Il est bon que nous souriions
Après cinc ans de dur martyre
Supporté comme nous devions,
Il est bon que nous souriions,
Ne fût-ce que pour mieux suffire
À ce qu’il faut que nous fassions
Mais chut! Pour que nous commencions
Tu frappes trois coups et tu tires
Le rideau… Donc attention!
L’ecran est prêt, le film aspire
À se dérouler…Bonne ima-
Gination prompte au délire
Fais-nous tourner ton cinéma.

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Dame Fée s’en.. va-t’en chasse
Avec ses guépards favoris
On ne tue rien c’est admis
Mais on tue le temps qui passe.

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Pour être un bon petit triton
Il faut savoir vous dira-t-on
Tourner dans l’eau comme un toton
Bondir hors des flots comme un thon
Et jouer du cor dans le ton

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Tandis que les tritons souffleurs
Dans les flots du torrent gigotent
La dryade parmi les fleurs.
Se cherche un costume tailleur
Et de pétales se fagote…
Au carnaval de Camoufleurs
Que tantôt les sylvains complètent
Il faut savoir si l’on dégote
Par l’attestat d’un goût meilleur
La nymphe d’à côté D’ailleurs
Tout cela se fait sans aigreur

Et ce petit jeu ravigote…

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Oh! Quel phénomène troublant
Se manifeste en ma lunette
Du haut des rocs de la tournette
Au javelot a l’arbalète
A l’arc au sabre de fer-blanc
Par-dessus les pics du Mont-Blanc
Quoi! Les sagittaires se mettent
A donner la chasse aux comètes
C’est dangereux et malhonnète
Elles ont peur ou font semblant.

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Du sein de l’eau noire des bulles
Des bruits furtifs de flageolets
Sous les cyclamens les bolets

Les liserons, les renoncules
Voici venir les noctambules
Sylphes, lutins et feux follets

Et que minuit tintinnabule
Aux clochettes des campanules
Ces messieurs dansent leur ballet

On dirait que la mare brûle
Et le taillis où sans relais
Tout un petit monde circule

Bouge comme une soupe au lait
C’est un vrai sabbat minuscule
En des jeux fous l’on se bouscule

Et l’on s’égaie sans scrupule
Mais ces égoïstes ébats
Réveillent les poissons d’en bas

En agitant leurs opercules
Ils les déclarent ridicules
(Le poisson manque d’idéal

Est un froid et morne animal)
Ils protestent et font leur tête
Mais c’est bien en vain qu’ils tempêtent

Des autres s’en fichent pas mal
Nul sergent de ville pour sûr ne
Viendra troubler leur joyeux bal

Dresser de procès-verbal
Pour ce beau tapage nocturne
Et malgré la mauvaise humeur

Ces vieux grognons taciturnes
Que leur caviar fit censeurs
Sur le dos des petits farceurs

Ans la maison ,,nenuphars-sœurs”
Du haut des arbres bénisseurs
Nul bourgeois ne versera d’urne

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Il était une fois
Sur une terre non point veuve
Mais vierge encore de toute épreuve
Des gens plus heureux que des rois
Dans leurs vallons tapis et cois,
Joyeux sans trop savoir pourquoi,
Une cascade dans un bois…
De beaux arbres aux feuilles neuves,
Un tout petit joujou de fleuve,
Juste fait pour qu’un faon s’abreuve …
Et puis? … C’est tout … Et c’est assez
Sitôt fini que commencé …
Ce n’est qu’un prélude esquissé
Tourne la page, ami, car c’est
Inutile d’y plus penser …

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L’ébats des fauves dans la nuit
Est le thème qui m’a séduit
L’intérêt peut être réduit
Il me plut pourtant aujourd’hui
Donnez-lui votre sauf-conduit
J’ai vu plus mal trousse que lui.

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La cité fut dit-on lacustre jadis il y a très longtemps
Entre nous c’était peu tentant on y vivait plutôt en rustre
Ça sentait le poisson pourtant la culture allait augmentant
On ornait de dessins les poutres on élevait bien ses petits
Et ses maisons sur pilotis et déjà les dames en outre
Portaient des pelisses de loutre.

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Or malgré mon souci très vif
D’exactitude pléthorique
Le caractère primitif
Du dernier-né de ma fabrique
M’ayant paru dubitatif
Et point assez catégorique
(Ici bas tout est relatif)
J’ai craint qu’il n’eut à son actif
Un tout autre coloris que
Le coloris préhistorique
Et ne parut un peu poncif
Aussi j’en offre une réplique
D’aspect plus fruste et plus naïf.
Ai-je mieux atteint l’objectif?
Que votre avis soit décisif
Fut-il tranchant comme un canif
Couronnez le plus authentique,
Choisissez; pour moi c’est kif-kif.

Page 24

Rien n’est connu dans le canton
Si bien que l’étonnante histoire
Du grand saint Bernard de Menthon.

Je retrace ici pour mémoire
La périlleuse évasion
Qui fut le début de sa gloire.

Page 25

Le moyne qui songe au festin
Se prépare un triste destin
Pour trop bien manger et bien boire
Déchut le couvent de Talloires
Suit la morale de l’histoire:
,,L’abus sape tout fondement
La vertu seule à la victoire”
Cela se dis très couramment
Mais toute preuve y fait mieux croire.

Page 26

La buche flambe: le sarment
Pétille dans l’atre gaiment
Et la famille émerveillée
Vient écouter la grand-maman
Qui lui raconte d’affilée
Les légendes de la veillée
Et la fleur de deux testaments.

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Au fond de notre sombre nuit
Tout frémissant d’un sain mystère.
Un grand escalier de lumière
Vient unir le ciel à la terre.
Un double chœur d’anges le suit.
L’un qui monte prend nos prières
Et jusqu’au Seigneur les conduit.
L’autre descend vers nos misères
Les comble de dons salutaires
Les transfigure et les bénit.
Jacob le premier l’entrevit

Mais auparavant et depuis,
Par ce doux chemin qui l’éclaire
Sans savoir comment tout s’ofère
Chaque âme à son gré s’introduit
Jusques au cœur de notre père.
Puissé-je donc tant que je vis
Voir tes degrés de feu gravis
Par les bons anges nos amis.
O, sainte échelle en qui j’espère
Sainte échelle du paradis
Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!

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La fille du roi du pays
Qui veut jouer à la poupée
Avec le bébé recueilli
Sur cette vase détrempée
Ne sait pas qu’elle est occupée
À lui fournir pour équipée
La Mer Rouge et le Sinaï

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C’est Jésus marchand sur les eaux
Comme il est peint sur les émaux
Que fit faire avec soins dévots
La bonne aϊeule de plus haut
Pour le grand châsse cloisonné
Qui contient les bienheureux os
Des grands saints de la maisonnée
On les fait voir à la foule aux
Plus grandes fêtes de l’année.

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La lycorne à tous se met contre.
La lycorne tous les occit.
Mais elle se rend à  merci
Sitôt qu’une vierge l’encontre.

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Puis c’est l’histoire des aϊeux
Qui sont partis pour la croisade
Comme ils ont repris les saints lieux
Et pour se faire de leur mieux mis les saladins en salade.

Page 32

On chasse le lièvre au molosse
C’est un vrai truc de paresseux
Très efficace et peu chanceux
Le chasseur peut même être un gosse.

Page 33

L’heureux retour de la guerre
De la paix revient le pigeon
Après avoir fait un plongeon
En pleine mêlée, songeons
À regagner le vieux donjon.

Page 34

Dès que sonne le coup de six
Piete de Savoye appelle
Seigneur et dame et damoiselle
A la messe de leur chapelle
À peine se sont – ils assis
À la place où les veut leur zèle
Qu’en face d’eux bien vis-à-vis
Invus à nos yeux obscurcis,
Mais présents et battant des ailes
Leurs anges avec eux épèlent
Un Gloria in excelsis

Page 35

Au bord de l’eau sous des ombrages
Harpe et pipeaux forment concert
Les ondes dansent de travers
Et trois cygnes sont là bien sages.

Page 36

Le duc s’avance par la ville,
Monte sur son grand palefroi.
Pompe militaire et civile,
Fanfares, panaches orfrois
Crème gratin et tourbe vile
L’accompagnent, le duc jubile
L’accueil du public n’est pas froid.

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Monseigneur le duc de Nemours
Pour la musique a grande amour
Maint Soucy d’orchestre l’absorbe
Et l’on voit grouiller à sac où
Toute espèce de troubadours
Ils viennent de tous coins de l’orbe
De ceux qui touchent du théorbe
A ceux qui tapent du tambour

Page 38

La bonne ville d’Annecy
Crie à son Dieu grace et mercy
Et croyez-moi, c’est vrai que, si
Sa reconnoissance s’exhale,
Elle a bien lieu d’en faire ainsi
Car vous pouvez, en transversale
Et dans tout autre sens aussi
Croiser la planète natale,
La scruter du nord au midi,
Au pôle aux zones tropicales,
Sans trouver quelqu’un qu’on égale
A l’évesque de par icy:
Le sainct et bon François de Sales.

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Le décor met un art suprême
A singer la tarte a la crème
Sur le blanc de la pièce d’eau
Deux amoureux, loin des badauds
Se disent a l’envi : ,,Je t’aime’’

Leur petit chien fier de lui-même
Donne a son poil un pli watteau
Et, très-discret, tourne le dos
(On est un chien dix-huitième).

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Au bord de l’eau fait un doux clic-clac
La foret, qu’octobre a rougie,
Semble flamboyer par magie
Le grand soleil vide son sac
De rayons c’est l’ultime orgie
La barque oscille sur le lac
Avec un rythme de hamac,
Et mon âme, comme élargie,
La poursuit avec nostalgie.

Page 41

Le brouillard d’automne se lève
Par longs fragments mystérieux
Et dessine devant mes yeux
Le port d’une cité de rêve…
Des quais, des galères, des grèves
Des maisons hautes, des palais
Le vent donne un coup de balai
Tout disparaît…et moi, j’achève.

Page 42

Sous la ramure fraîche, au bruit
Cristallin de l’onde qui file,
Il fait bon quand le soleil cuit,
De plonger dans l’eau qui s’enfuit
Vers le lac profond et tranquille
En suivant un reflet qui luit
Sur les remous aux moires d’huile.

Page 43

Regarde; il fût longtemps de son troupeau l’orgueil..
Sa chair aux porcs, sa laine au marchand fut livrée
Sa peau traîne en un tan fétide macéré,
Dans une auge _ La mouche à la place de l’oeil
Met un grouillement terne et tournoie enivrée
De loger sa macabre joie dans ce deuil
Nul n’a souci de lui sur la jachère morne..
Comme il se croyait roi de tous les alentours!
Comme les champs _ pris au galop_ lui semblaient courts!
Comme il savait donner une leçon aux bornes
Qui bêtement le défiaient aux carrefours,
Lâchant dessus le rude ressort de ses cornes..
Le roc heurté du pied l’obstacle heurté du front
Subsistent.. Mais de lui que reste-t-il? L’affront
Qu’un promeneur errant vint lui faire d’un geste…
Car sur ce pré témoin des luttes des amours
L’ironique passant a d’une canne leste,
Pour rire un peu juché ce lamentable reste
Sur un chardon qui sans plier le trouve lourd…

Page 44

Que veut dire ce datura?…
Pourquoi près de lui s’accumulent.
Ces hérissons, ces libellules?..
Le problème étant minuscule,
Nul entre vous ne m’en voudra
Si ma réponse est plutôt nulle..
Un seul point m’intéressera_
Et vous aussi, Jean Pierre ou Jules
C’est de savoir si ça plaira

Page 45

Mais voici qu’au détour de mon délassement
Et tandis que flânant sur la route entreprise
Mon caprice amusé se récrée un moment,
D’un cher et grand souci j’ai ressenti l’emprise
O saint Casseur Hubert, j’ai connu ta surprise
Comme toi j’ai vu poindre au tournant du sentier
L’image de celui qui nous veut tout entiers
Comme toi jusqu’au sein du vain jeu qui nous grise
J’ai  vu leçon muette et douce, mais comprise,
Déconcertant soudain mes yeux pourtant ravis,
L’impérieux rappel de la foi dont je vis
Paraître et s’implanter par divine traîtrise
Au front transfiguré de l’objet poursuivi
Jamais abandonné mais point assez servi
Celui qui veut mon âme et pour toujours l’a prise
Vient réclamer sa place en un cœur qu’il maîtrise
Disposant tout pour que sa cause soit reprise
Et que tout geste en moi lui réponde à l’envi
Dans sa féconde et salutaire jalousie
Comme il ne lâche pas, après l’avoir saisie,
Notre âme! Comme il sait jusqu’en la fantaisie
S’insinuer, et puis resplendir brusquement!
O bonne obsession! O saint acharnement
À nous suivre partout, à partout nous reprendre!
Œuvre du grand amour, âpre, exigeant, et tendre.

Page 46

Le royal étendard s’avance éblouissant.
Mystère de douleur d’où nous vient toute joie,
Et qui, sur notre seuil, rien qu’en apparaissant.
Donne la vie,– apprend la vérité,– montre la voie–…
Sur le chemin banal dont je suis le passant
Il faut que, malgré tout obstacle, je le voie.

Ô le plus généreux symbole et le plus beau!
Ô sens de chaque instant de l’existence emblème
Du monde tel qu’il faut le refaire problème
Qui résout en clairet tous les autres_ Flambeau
Qui dissipe la nuit mauvaise du tombeau
Jalon mystérieux sut les routes profondes
Fier drapeau des combats de l’âme et de l’effort
Qui fait de l’homme au lâche coeur un être fort,
Gage d’éternités joyeuses et fécondes
Levier de l’infini qui soulève les mondes
Clef céleste libératrice de la mort
Sainte Ancre du salut qui nous fixe au bon port,
Axe inflexible autour de qui tout évolue
Refuge appui secours contre tout abandon
Que nous ayons besoin de grâce et de pardon
Unique espoir d’un cri notre âme te salue
Mais d’où  vient cette joie et qui me l’a value?
Confiance et terreur en moi vont s’élever
Confiance de voir servir à nous sauver
Pour que le bien jusque du pire crime rejaillisse
Cheque la terre a fait de pis comme injustice
Et terreur de songe qu’un pareil sacrifice
Seul était assez grand pour d’un seul coup laver
L’oeuvre atroce du mal en nous et l’enlever
Puisqu’il fallait que mon salut soit ton supplice
Puisqu’il fallait que cette horreur-là tu la fisses
Pour moi, je ne veux pas qu’elle soit faite en vain
Je veux qu’à ton exemple immolée et vivante
Mon âme en te suivant reste jusqu’à la fin
De mon sauveur et de mes frères la servante
Ce n’est pas tu le sais. L’élan sans lendemain
L’indiscrète ferveur d’un zèle qui se vante
Mais un serment pend sur ton secours divin
Il ne faut pas qu’une telle marche soit faite en vain…
Ton sang me fait de chaque faute une épouvante
La rachète n’oublie pas le prix de vente…

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Et voici que la croix de mon dieu  me rappelle
Des croix que notre sol meurtri dut recevoir
Des croix par milliers pareilles, de bois noir …
Pauvres croix que la croix de promesse éternelle
Transfigure, ennoblit, et fait trembler d’espoir …
Leur poignant souvenir vient me hanter, ce soir…
Ma prière s’attarde à leurs pieds, fraternelle…
Puis-je n’y pas penser? Puis-je ne pas les voir?
Il est pour que la trace en soit diminuée…
Trop tôt… Nous ne pouvons nous empêcher, d’avoir
Âme et la terre encor fraîchement remuées…

Ces morts sont la douleur, mais l’orgueil de nos jours…
Vous les avez reçus Seigneur, avec amour,
Et vous avez trouvé conforme au saint modèle
Ce don d’eux-mêmes fait pour tous en remplissant
Un terrible devoir avec un cœur fidèle
Jusqu’à l’effusion dernière de leur sang.

Tu rachètes nos tristes temps et les rehausses,
Toi, que j’ai tant supplié, Dieu qu’il m’accordât
Sans avoir assez dû mériter qu’il m’exauce,
Toi bonne mort chrétienne et simple du soldat…

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Il descend de sa croix vers nous, le Dieu martyr.
De quel geste indicible et saint il fait sortir
Son pauvre cœur saignant de sa chair déchirée
Pour que les battements en viennent retentir
Plus près de notre humanité dégénérée
Le mystère des derniers jours est la viens le sentir.

À chaque battement c’est vers nous qu’il s’élance,
Ce cœur qui sut répondre même au coup de lance
Par un flot généreux de vie et de pardon.
Il sait nous appeler du plus secret des noms,
De ce nom qu’un Dieu seul peut découvrir au fond
De l’être remué jusque dans sa substance
Et qui lève les morts sur leurs pieds d’un seul bond.

Pousserons-nous l’ingratitude et l’insolence
Jusqu’à répondre au cri de ce cœur par un: non ?

O cœur refuge, appui, tendre secours défense
Seul qui ne soit jamais à nulle âme étranger
Seul qui jamais ne veuille oublier ni changer
Seul où l’amour ne soit qu’amour, amour immense,
Sans que rien d’autre puisse à lui de mélanger.
Et cet amour nous suit depuis notre naissance
Et jamais rien n’arrive à le décourager,
Ni la malice de nos cœurs, ni l’indolence…
Pour toi jusqu’à ce qu’on te roule en ton linceul
Il intercède sans repos dans le silence
Au jugement il pèse encor pour toi dans la balance…
O seul cœur qui soit tel et que nous laissons seul.

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Mais ce n’est pas assez de la croix qui délivre
Ni du coeur qui sur nous veille inlassablement
Ni de la voix divine à travers de saint-livre
Ni du secours mystérieux des sacrements…
Voici venir le grand bonheur qui nous enivre
Ô trouvaille sans nom du coeur le plus aimant!
Etrange legs total et vivant testament
De soi- même quand vint l’heure de disparaître…
Miracle de l’amour pour un présent d’adieu: qui voulut nous laisser  tout l’absent dans notre être
+ + + + + + + Et que seul fit rêver le coeur humain d’un dieu! + + + + + + +
Défi prodigieux à  tout ce qui s’altère
Chose qui ne connaît les siècles ni les terres
Toi le même toujours et partout; sûr trésor
D’une présence invinciblement volontaire
Bienfaiteur obstiné incorruptible corps
Seul témoin revenu du pays de la mort
Pour la convaincre de mensonge et d’adultère
Frère vivant des trépasses joyeux et fort
Seul vestige sensible en ce monde de l’autre
Seul bienheureux intrus établi dans le notre
Péremptoire garant gage substantiel
De l’agissante éternité qui règne au ciel
Sceau des promesses don de celui qui pardonne
Pour que nous croyions mieux au pardon flamboiement
Qui consume jusqu’aux désirs de mal, et qui rayonne
Soleil intérieur de l’âme produisant
Lumière force et joie en nos coeurs _ Elément
Qui change tout l’aspect de l’univers, _ Serment
Qui nous jure à la fois tout le ciel et la donne
« Je suis là» nous a dit celui qui point ne ment
Et notre foi répond: vous êtes là vraiment
Mais jusqu’où faudra-t-il que votre amour descende?
L’éternel s’asservit à l’être d’un moment
Le tout puissant se livre à l’être qui demande
Le verre se résume ainsi pour qu’on l’étende
Et nous attendons sur cet autel patiemment.
+ + + + +  Sacrifice perpétue dans son offrande + + + + +
Comme d’une autre voix nous disons le pater!
Nous ne sommes plus seules, Père, avec notre honte
Quelqu’un suit avec nous la prière qui monte
C’est ton fils et c’est nous _ C’est nous et le plus cher
C’est toi-même _ il ne fait qu’un avec nous_ il compte
Seul _ne regarde plus rien d’autre, mais confronte,
Vois: Nous sommes tes vrais enfants… Vois: c’est sa chair
Cette chair et ce sang fruit d’entrailles humaines
Sont devenus les siens et parmi nous ramènent
L’avenir filial que nous avions brisé…
L’homme retrouve ici son sang divinisé
Et dieu retrouve ici le sang du fils qu’il aime
Victime du salut faite nôtre en nous-même
Le conflit que le mal ouvrit s’est apaisé
La chair du rédempteur se donne en nourriture
Le créateur se fait le pain des créatures
Et s’offre tous les jours_ ô, mon âme, comprends
Ce miracle et ce grand respect de la nature
Plus prés de nous plus près de tout comme il se rend
Et de nous, et de toutes choses le parent
Caché sous l’humble forme à dessein emprunté
Blotti dans notre chair ressuscitée
Ô pain des anges des mains humaines te palperont
Pain du ciel que le ciel lui-même nous envie
Vivant donneur de vie et d’éternelle vie
Multiplie sans fin pour tous ceux qui viendront
Gagne pour tous à la sueur sanglante d’un seul front
Renouvelé sans cesse en sa foison féconde
Pour mieux être avec nous jusqu’à la fin du monde
Frêle et souverain gage où tout espoir se fonde
Plus léger qu’une feuille et plus riche qu’un ciel
Vers nos lèvres il vient_ Ô revanche du ciel
Offert jadis par l’homme! Il faut qu’il nous pénètre
Et qu’un lien le rive au centre de notre être
Plus étroit qu’une étreinte et plus essentiel
C’est l’heure où rien n’est plus que âme et dieu.. Mystère
De l’union la plus parfaite de la terre
En la présence la plus intime qui soit…
„Seigneur je ne suis pas digne que sous mon toit
Tu pénètres  mais dis une seule parole,
Et mon âme sera guérie”… Et âme folle
De joie, entend son dieu qui répond à sa foi;
„Non… Ce n’est pas du seuil que je parle et console
Je viens pour toi, Je viens à toi, Je viens en toi”

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O muse
De l’encrier
Amuse
Mais, si tu peux, aide à prier
Les intermèdes de
TALLOIRES
Sont finis
Couchés sur beau papier souple, et
Dote d’un petit air simplet
Ce recueil qui s’ouvre en couplets
Et finit en hymne est complet
Je le donne pour ce qu’il est
Mais serais heureux s’il te plaît

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