cop_dernierDerniers tmoignages [par] Mgr Vladimir Ghika.

Avant-propos

      Un jour, après avoir rédigé une Note pour un travail en cours, le prince Vladimir GHIKA, – devenu, de par la grâce de Dieu, Monseigneur Ghika, prêtre dans l’Église catholique, – écrivait à un ami: «Mes yeux d’homme ne verront pas ceux qui tressailliront à me lire, – le ciel promis viendra avant la terre promise, – et, pour un pareil poème, il vaut mieux que la voix sorte d’une tombe, – mystère, autorité plus troublante du témoignage …».

      Cette voix, sortie d’une tombe, voici qu’elle s’adresse aujourd’hui à tous ceux qui ouvriront ces pages: car nous l’avons recueillie et nous la transmettons fidèlement ici.

      Et recueillie, comment? … Le prince Démètre Ghika, frère de Vladimir, ayant reçu, de France où Mgr Ghika a vécu et de Roumanie où il est mort, des caisses de documents, nous en a confié le dépouillement. Nous y avons trouvé des trésors, écrits de la main de l’apôtre qui gardait et notait, au jour le jour, des pensées, des impressions au sujet des gens qui croisaient sa route et des circonstances qui la jalonnaient.

      Sur de petits bouts de papier, arrachés à un bloc, à une enveloppe, il griffonnait en hâte; ou, sur des feuilles plus soignées, ébauchant une synthèse qu’il n’eut pas le temps d’ordonner, il fixait ces pensées. Ainsi nous parviennent-elles sous la forme de membres épars dans lesquels tient cependant tout ce qu’il a aimé, souffert et vécu. Émanant d’une telle âme, la moindre bribe en est précieuse.

      Mais comment rassembler ces bribes pour les transmettre? Avait-il l’intention de publier de nouveaux volumes de «Pensées pour la suite des jours», comme ceux qu’il lança déjà dans le public, et où l’on continue à puiser saveur et réconfort? C’est probable. – Destinait-il ces Notes à un ouvrage de plus vaste envergure? C’est également possible. Dans l’au-delà, il a emporté son projet, mais non pas, heureusement! les éléments qui le constituent. Et c’est devant ces éléments que nous nous sommes posés la question: «Comment les publier sans les déformer, tout en leur donnant une présentation cohérente?

      Le plus simple nous a semblé tenir dans un geste d’offrande intégrale: faire de ces petits papiers, tels qu’ils sont, un bouquet, en les assemblant seulement dans cet ordre de valeur qui nous convient à tous: la réalité de ce que nous sommes au cours de nos vies quotidiennes, face à l’éternité.

      Est-ce une sorte de CONVERSATION avec MONSEIGNEUR GHIKA? … Est-ce une suite de suggestions À LA MANIÈRE DE … que nous tentons ici? On appellera cet essai comme on voudra, et que chacun y puise ce qui lui convient dans la liberté des enfants de Dieu. Une seule chose est assurée à tous: la vérité de cette VOIX d’OUTRE-TOMBE qui nous arrive, accompagnée de l’inoubliable sourire de Monseigneur Ghika.

Yv. E.

I. NOUS-MÊMES

Nous connaître

      NOUS

Comment arriver à mener belle et bonne vie?

LUI

On apprend à «faire». Il faudrait bien, davantage, apprendre à «être».

Si j’existe, c’est que Dieu m’aime.

Dans tout ce qui compose un homme, il y a absolument de tout, du plus matériel au plus immatériel, et Dieu mêlé à tout cela.

L’animal raisonnable qu’est l’homme ne doit oublier ni qu’il est un animal, ni qu’il est raisonnable.

L’homme est une des choses qui se font le plus lentement et qui passent le plus vite.

L’homme … cet être qui dort à peu près un tiers de sa vie …

Un coeur ne s’apaise pas avant d’avoir donné tout ce que Dieu demande de lui.

Fais en sorte que, si tu parviens au grand âge, cet âge ait quelque chose de grand.

N’oublie pas que tu descends de Dieu et que tu dépends de toi-même.

Certaines portes ne sont étroites que pour notre calibre.

La chair sacrifie plus aisément l’âme que l’âme la chair, malgré la supériorité de celle-ci.

L’âme connaît aussi un impôt des portes et fenêtres.

Le meilleur de moi-même me ressemble si peu! et pourtant, si je ne veux me reconnaître qu’en lui, je n’ai pas tort.

NOUS

Comment concilier ces contradictions, en soi et avec les autres?

LUI

Celui qui n’a pas pleuré sur lui-même n’a pas commencé à se connaître.

Je n’ai bien à moi que mon péché et ma peine.

Le corps doit regarder l’âme avec amour et l’âme doit regarder le corps avec respect. Mais ils font trop souvent le contraire.

En fait de compagnie, la plus dommageable, mais la plus difficile à éviter, c’est celle de notre «moi».

Il est difficile à quelqu’un qui n’est pas foncièrement chrétien d’être content de son sort sans sottise, ni résigné à sa médiocrité personnelle sans orgueil.

L’homme est tellement menteur que, pour n’être pas reconnu, il suffirait de nous montrer tels que nous sommes.

On sait plus vite ce qu’on ne veut pas, ou ce dont on ne veut pas que ce qu’on veut, ou ce dont on veut.

Quand on est tout petit, on apprend à parler; quand on est grand, on apprend à se taire.

Se connaître, se posséder, se dominer sont les premières marches à gravir pour un homme digne de ce nom.

Dis-moi ce que sont tes repos.

NOUS

Comment, à la fois, bien connaître son âme et vivre en accord avec elle?

LUI

On ne peut vraiment se connaître qu’avec l’aide de Dieu et à sa lumière.

N’oublie pas que le seul obstacle à Dieu est en toi.

L’individu le plus facile à duper, c’est soi-même.

Un grand homme? celui qui a voulu être tel. Une médiocrité? celui qui a cru l’être.

Il est encore plus difficile de nous apprécier que de nous connaître.

Personnage et personne: nous sommes sans cesse, hélas! plus soucieux de composer notre personnage que de réaliser notre personnalité.

On parle à tort et à travers de valeurs spirituelles. Ce n’est pas la densité, mais la direction des choses qui les situe dans le monde: il n’y a rien de plus spirituel que le diable.

Veille à remplir de Dieu trois choses qui, par elles-mêmes, ne le contiennent point, mais l’appellent et le portent jusqu’au seuil de ton âme: le travail, la souffrance et la mort.

Tout ce par quoi l’on est signifie l’infini; tout ce par quoi l’on n’est pas l’implique et l’appelle.

L’ennui lui-même est un signe de notre vocation divine.

En s’attachant à ce qui ne peut passer, ne fut-ce qu’à des abstractions, on s’immortalise.

Nous agissons toujours en fils de Dieu, mais hélas! bien souvent, en fils qui ont oublié leur Père.

Rien de ce qui touche à l’âme n’a peu d’importance.

Je vous salue, mon âme, pauvre de grâces. Mais le Seigneur est quand même avec vous.

 

 

Nos facultés

L’intelligence

      NOUS

Puisque notre être est si important, scrutons ses facultés classiquement reconnues: intelligence – volonté – coeur.

LUI

Pour Dieu, une seule chose t’isole et fait de toi un être unique: ton salut. Tout le reste est mêlé à tout et tient à tout.

Le cerveau est ce qu’il y a de plus prisonnier et de plus libre, de plus enfermé et de plus informé.

NOUS

Quelle place y tient la mémoire ?

LUI

Que de choses ne doit-on pas oublier pour pouvoir se souvenir!

Il n’y a pas de mémoire sans amour.

NOUS

L’intelligence relève-t-elle d’un don ou d’une acquisition? Qu’est-elle par rapport à l’instinct? … à la culture ?

LUI

L’instinct vient au secours du besoin général, l’intelligence au secours du besoin personnel.

Tous les intellectuels ne sont pas des intelligents. Et tout le monde peut être intellectuel, tandis que rien au monde ne peut faire de vous un intelligent, si vous ne l’êtes pas.

Se croire à priori intelligent est un jugement téméraire.

NOUS

Pourquoi existe-t-il tant d’obstacles à l’exercice de l’intelligence?

LUI

L’homme tient de la bête: à côté de la bestialité, il y a aussi la bêtise.

L’être le plus pénible à rencontrer sur son chemin est un imbécile content de lui-même.

Bien des gens seraient des criminels s’ils n’étaient pas des imbéciles dans la façon dont ils traitent Dieu, et leurs frères avec lui.

Il y a des imbéciles qui voudraient voir sans ouvrir les yeux.

Il y a trop de gens qui ne savent rien ou qui, sachant beaucoup de choses, n’ont rien compris.

NOUS

L’exercice de l’intelligence a-t-il donc ses dangers et ses erreurs?

LUI

Une pensée peut ronger un homme comme un ver, un fruit.

Distingue les choses, ne les isole pas. On n’isole que par une fiction.

Faire les choses au petit bonheur est une recette pour s’attirer de grands malheurs.

La seule façon d’imiter le génie, c’est d’en avoir.

NOUS

Faut-il donc compter avec nos obscurités?

LUI

Il y a des ténèbres troubles comme il y en a de transparentes.

Nous sommes formés de témoignages contraires.

Toute chose apporte avec elle une révélation et une énigme: la révélation de sa présence et l’énigme de sa destinée.

Ce n’est pas Dieu qui se cache, ce sont les choses qui nous le cachent.

NOUS

Dieu est-il donc à la base des opérations de l’intelligence?

LUI

Ignorer Dieu, c’est cultiver l’incohérence.

Scruter les oeuvres de Dieu donne de l’intelligence à ceux qui n’en ont guère et la développe chez ceux qui en sont pourvus.

L’intelligence divine est seule à ne rien enlever à rien pour le comprendre.

Il est surprenant de voir la quantité de personnes qui s’imaginent pouvoir chercher et trouver Dieu ailleurs qu’en Dieu.

Aimer Dieu c’est, sans le savoir, toucher à tout pour tout bénir.

Celui qui ne sait pas trouver Dieu partout risque de ne le reconnaître nulle part.

Nous venons de Dieu par toutes choses et de tous côtés. Nous pouvons, de même, nous servir de toutes choses pour aller à lui.

Si le monde venait du hasard il n’y aurait pas de plus grand et de plus rare miracle que l’ordre.

NOUS

Que penser de la beauté? de l’art? des sciences? …

LUI

Quand Dieu veut se taire et faire de lui parler les choses, c’est la beauté qui se fait voir, entendre et sentir.

Nous pouvons trouver en tout non seulement une présence, mais une attention, une intention et une bénédiction de Dieu.

La beauté apparaît dès qu’il entre de l’infini dans le fini.

Une des conditions de l’art est le mépris de l’artifice.

La poésie est un essai pour trouver quelqu’expression de l’indicible.

Pour faire oeuvre belle et bonne, il faut que fantaisie et prudence de raison s’étreignent.

La science humaine est, au fond, une recherche de paternité divine, une enquête sur la parenté des choses entre elles et avec nous.

Point de science plus étendue et plus sûre que l’ignorance du mal.

NOUS

Et la création qui nous entoure? … et l’univers? …

LUI

Dieu n’a besoin de rien, mais tient à se servir de tout.

Souviens-toi que, de par Dieu, tu n’es étranger à rien.

Bénis Dieu d’être Dieu et bénis-le d’être sa créature.

La création est le plus grand secret d’amour qui soit et qui puisse être.

Tout peut parler à qui sait entendre.

Bénis sois-tu, ô sol où ce qui tombe trouve repos, où ce qui bondit prend élan.

L’univers est un secret, et ce secret est le compagnon démesuré du chacun de tes gestes.

… L’universelle obéissance qu’on appelle en ce monde: exister.

La fin n’a pas été créée pour les lois, mais les lois pour la fin; cela aide à mieux comprendre tout l’ordre du monde.

Dans l’univers entier, il y a plus de vide que de plein et cela signifie quelque chose.

Qu’est-ce que l’histoire de l’univers sinon la prosternation successive de toutes les forces devant le Tout Puissant?

L’immense bonté de Dieu est le seul véritable espace dans lequel l’autre espace se loge et se perd.

Il y a plus de ciel sur nos têtes que de terre sous nos pieds.

Les espaces sans bornes ne sont pas même un seuil.

Rien n’est si follement en mouvement que le ciel à l’immuable aspect.

Le soleil est fait pour éclairer quelque chose, les étoiles pour faire penser à quelque chose.

Le jour est fait pour voir les choses, la nuit pour les comprendre et les dominer.

L’infini est moins menteur que le limité.

NOUS

Notre intelligence n’est-elle pas écrasée par de telles pensées?

LUI

Être avec Dieu, c’est pouvoir prendre part à tout.

Tout est de quelque chose, pour quelque chose.

Le problème de la méconnaissance est plus grave encore que celui de la connaissance.

L’admiration est un point où le coeur et l’esprit se retrouvent.

L’homme qui ne sait rien admirer ne sait rien comprendre.

Les choses qui ne font pas penser et les pensées qui ne font pas agir ne valent pas grand’chose.

NOUS

Comment communiquer aux autres nos pensées?

LUI

Écrire comme on parle et parler comme un livre sont deux choses à éviter.

La recette pour bien écrire, et des choses qui durent, c’est de n’écrire que pour le Livre de Vie.

Les choses et les êtres du dehors sont faits pour nous rapprocher de Dieu; et nous les employons à nous éloigner de lui!

Il est peu intelligent d’être sûr de sa propre intelligence.

Dans toute chose on peut trouver une leçon et un exemple.

Nos jugements sont toujours prodigieusement grossiers et courts, car il y a la trace de tout en chaque chose et le plan de chaque chose en tout.

Savoir est nécessaire, mais la nécessité du mystère est une part essentielle du savoir.

Mon Dieu! donnez-moi l’intelligence des silences!

La Volonté
NOUS

Est-elle une faculté bien importante?

LUI

L’axe de tout l’univers passe par la volonté de chacun.

On peut tout ce que l’on veut quand on veut ce que Dieu veut.

Trop de nos révoltes ne sont qu’une tyrannie de nous-mêmes.

Je connais des gens, hélas! qui mettent toute leur volonté, et même toute leur bonne volonté à ne rien vouloir.

Bien des gens qui manquent de volonté croient la remplacer avantageusement par de l’entêtement.

Les idées-fixes ne font que trop bon ménage avec les volontés flottantes.

NOUS

Quelles sont ses manifestations: persévérance? … courage? …

LUI

Dans la persévérance, il y a une sorte de mémoire obscure, servante de la volonté.

Il y a des courages d’arrêt et des courages d’élan.

Le courage est patient.

NOUS

Quels sont les ennemis du courage?

LUI

Être dégoûté de soi ne pose que des problèmes insolubles.

Il n’y a qu’un suicide permis: celui du vieil homme.

Celui qui se plaint est plus à plaindre de se plaindre que de ce qui le fait se plaindre.

Il n’y a que les obstacles qui enseignent et qui forment.

NOUS

Quelle influence notre volonté peut-elle avoir sur autrui?

LUI

Quelque chose de plus fâcheux que d’être attriste, c’est d’être attristant.

Si tu n’arrives pas à être celui que tu voudrais, tâche au moins d’être celui que les autres voudraient que la sais.

Le Coeur
NOUS

Ce que cherche le coeur, n’est-ce pas le bonheur? mais où est-il?

LUI

La définition du bonheur: ce que Dieu veut partager avec nous.

Sur terre, le bonheur a toujours quelque chose d’insolent.

Le bonheur n’est pas seulement d’être heureux, mais d’être heureux de l’être.

Le bonheur est quelque chose qu’on cherche pour soi et qu’on ne trouve qu’en autrui.

NOUS

Et le plaisir ?

LUI

«Faire l’amour» est la plus sûre façon de le défaire, ou de ne jamais connaître l’amour.

Quelle chose terrible devient un plaisir qui ne plait plus!

Rien n’est menteur comme un plaisir.

Plus une passion est déchaînée, plus elle enchaîne.

Je n’ai aimé que ce qui passe et se consume, et je dois rester à jamais avec l’eternel.

Le sacrifice du plaisir engendre bientôt le plaisir du sacrifice.

Nos difficultés extérieures et intérieures
NOUS

Quelles sont-elles? … douleurs? … épeuves? … solitude? … limites de la liberté?

LUI

Il y a des moments où l’on est seulement triste de ne pas être gai; mais ce ne sont pas les moins tristes.

Je souffre, et je souffre de souffrir; car je n’ai pas été fait pour souffrir.

Une douleur habituelle ne veut pas dire une douleur à laquelle on s’habitue.

La douleur est ce qu’il y a de plus à soi. Le plaisir associe toujours à lui quelque chose ou quelqu’un.

Peu d’êtres savent souffrir. Savoir souffrir est un art qui, comme tout art véritable, ne connait pas de recette.

L’attente du coup est moins brutale, mais plus affreuse que le coup lui-même.

Ne perds pas de vue que c’est une épreuve de faire le bien quand il est à notre portée et de ne pas faire le mal quand nous sommes tentés.

Pour semer son blé, il faut blesser la terre.

NOUS

Comment se comporter devant la souffrance? … gémir? … se plaindre? …

LUI

Le cri est toujours au-dessus ou au-dessous de la parole et ne la remplace pas.

Ceux qui se plaignent sont moins à plaindre que ceux qui savent ne pas se plaindre.

Malheur à la plainte qui ne peut ou ne veut se tourner en prière!

Les larmes sont lourdes de toutes les choses que l’on tait.

Quel merveilleux sort pour nos douleurs que de pouvoir servir à effacer des fautes, soit en nous, soit en autrui.

NOUS

Et comment se comporter devant les autres quand on souffre?

LUI

Faire souffrir est peut-être la plus intolérable souffrance.

Une misère partagée est par le fait même moins entière.

Sois heureux de n’avoir pas d’autre consolation que de pouvoir consoler les autres.

Savoir souffrir veut dire pouvoir tout aimer.

NOUS

Comment nous comporter avec Dieu quand nous souffrons?

LUI

On ne peut être pessimiste que si l’on a d’abord supprimé Dieu.

Si elle n’est pas un crime voulu de l’homme, une misère n’est qu’une promesse de Dieu, voire un gage. La croix n’est pas un but, mais un moyen.

Quand il n’y a pas faute de notre part, les plus atroces délaissements de Dieu ne sont que la forme la plus intense de son étreinte.

Réjouis-toi d’être à Dieu, même pour être châtié.

Dieu nous aime tant que, quand il nous refuse quelque chose, ce refus signifie plus qu’un don. À nous de comprendre comment …

Pour nous préparer aux joies qu’il nous réserve, Dieu doit nous paraître aussi cruel qu’il est bon.

Aimer Dieu, c’est trouver le moyen d’être heureux, jusque dans les pires malheurs.

Une misère complète offerte à Dieu peut être le plus riche des présents.

Si ta vie n’est qu’une croix, la croix, tu le sais, c’est la vie.

NOUS

La solitude n’est-elle pas une des formes de la souffrance?

LUI

Être seul serait plus supportable si l’on n’avait la triste compagnie de soi-même qui vient troubler notre solitude.

Jamais on n’est moins seul que lorsqu’on est seul avec Dieu.

Les cimes ne sont pas aussi fréquentées que les places publiques. Et, plus on monte, moins on a de compagnons.

Altitude veut presque toujours dire solitude.

Qui aime n’est jamais seul. Qui ne sait pas aimer sera toujours seul pour souffrir à jamais de sa solitude.

NOUS

Et la souffrance due aux limites de notre liberté?

LUI

La liberté de l’acte créateur est la raison profonde de la liberté de la créature.

Un devoir ne peut s’adresser qu’à une liberté.

La vie est une collection d’élections.

Ce qu’un homme, s’il est vraiment un homme, ne doit pas oser dire en parlant de la vie de son âme: «C’est plus fort que moi».

Ce qu’il y a de plus délicat, de plus douloureux, de plus hasardé dans le choix, n’est pas de choisir, mais d’exclure.

Rien n’asservit comme la volupté, même permise.

Celui qui veut servir est libre; celui qui veut ne dépendre que de soi est esclave.

Y a-t-il quelque chose de plus terrible que de ne pas vouloir ce que Dieu veut? … oui: vouloir ce qu’il ne veut pas.

L’obéissance aux lois divines, tout en nous faisant souffrir, est nécessaire. Mendions aux choses quelques secrets de leur obéissance.

L’indépendance des roues est la meilleure façon de ne pas avancer.

Un chemin tracé n’est pas une servitude, mais un secours offert.

Mission exige soumission.

Celui qui commande sait combien il dépend de l’obéissance de celui qu’il commande.

C’est peut-être en obéissant qu’on apprend le mieux à vouloir, et le plus vite.

L’obéissance est plus délicate à réaliser dans le permis que dans le prescrit.

L’obéissance est soeur de la patience.

Qui ne connaît pas la patience n’a le sens ni de l’éternité, ni du temps.

Il y a beaucoup à attendre de ceux qui savent attendre.

Il n’y a pas de vraie paix sans patience.

Nos défauts et leurs remèdes
NOUS

N’y a-t-il pas d’abord l’orgueil?

LUI

Il y a beaucoup à dire sur l’orgueil et les orgueilleux. L’orgueil est la splendeur de la sottise.

L’orgueil est un miroir trop rapproché où il n’est pas loisible de voir autre chose que nous-mêmes.

L’orgueilleux est quelqu’un qui mange, – et avec quel plaisir! – ses propres excréments.

Rien de moins créateur que l’orgueil: il est trop ramassé sur lui-même pour pouvoir créer.

Un aveu d’orgueil est encore de l’orgueil.

En nous, plus l’homme se montre, plus Dieu se cache.

Je connais des orgueils qui pardonnent tout, sauf un pardon.

L’homme a beaucoup de peine à admettre que Dieu vaille mieux que lui.

Dire qu’on est la dernière des créatures, voilà encore bien de l’orgueil – une des moins intéressantes, dans la multitude des moins intéressantes, voilà qui vaudrait mieux.

Il se peut qu’on arrive à ne plus pouvoir s’aimer soi-même, tout en se préférant à qui que ce soit.

La plupart de nos semblables prennent les différences qui les distinguent les uns des autres pour des supériorités.

NOUS

Que faut-il penser du mépris? … de l’autoritarisme? …

LUI

Ne méprise personne, pas même toi.

Réclamer, exiger, prétendre … ne sont qu’une façon insolente de mendier. Une âme noble ne s’abaisse pas à cela.

Une seule ambition est légitime: celle d’être meilleur.

NOUS

Et la vanité?

LUI

Y a-t-il plus rusé qu’une vanité qui aspire à être flattée?

La vanité est une myopie qui va presque jusqu’à la cécité.

Un vaniteux ne peut guère être qu’un grand naïf.

L’homme qui soigne son personnage est semblable à celui qui se soucie d’avoir un beau cercueil.

Être mécontent de soi, ce n’est pas se repentir, ce n’est, souvent, que l’effet de l’amour-propre exaspéré.

NOUS

Le remède à l’orgueil n’est-il pas l’humilité? Mais comment la pratiquer?

LUI

Une humilité qui ne se repend pas de quelqu’orgueil n’est pas très sûre.

L’honnête homme est, en général, un criminel manqué.

De l’humilité qui ne s’étend pas à tout, on peut dire qu’elle n’existe pas.

Nous ignorons, plus que tout, la prodigieuse multitude de nos ignorances.

S’oublier est mieux que se maîtriser.

Quelques prétendues humilités sont tellement humbles qu’on n’arrive pas à les découvrir.

En général, il n’y a rien de moins humble qu’un homme humilié.

NOUS

Comment envisager l’humilité dans nos rapports avec autrui?

LUI

Commence par te trouver insupportable et tu apprendras mieux à supporter les autres.

Méfie-toi d’une humilité préoccupée de celle d’autrui.

Ce n’est pas nous qui faisons les grandes choses, même si c’est par nous qu’elles se font.

Nos richesses, en ce monde, ne sont faites que de dettes et d’emprunts.

NOUS

Comment l’envisager dans nos rapports avec Dieu?

LUI

Il n’est pas étonnant que les humbles comprennent Dieu, car l’humilité est d’abord intelligence et adoration.

Nous ne devons tenir compte de notre faiblesse que pour demander davantage, et avec plus de confiance, à la force de Dieu.

NOUS

À part l’orgueil, quels autres défauts faut-il nous recon­naître.

LUI

      L’égoïsme: il est une des formes naïves du vol.

L’égoïsme est à la fois ce qui nous rend le plus sensible aux autres et le plus étranger.

Les incompris ne sont, le plus souvent, que des incom­préhensifs.

L’égoïste est la plus triste espèce de sourd-muet qui soit.

Dans tout ce que tu fais, si tu veux échouer, ne pense qu’à toi.

Un trésor stérile devient une pauvreté.

Si tu veux voir Dieu, ne te complais pas en toi-même. Narcisse est peut-être plus loin de lui que Caïn.

Il y a des gens qui, au lieu de chercher Dieu seul, ne cherchent Dieu que pour eux seuls, ce qui est très différent.

NOUS

Quels conseils peut-on suivre pour limiter son égoïsme?

LUI

Être ami de Dieu est la meilleure façon de s’aimer soi-­même sans risquer l’égoïsme.

Sauf pour les pénitences, ne fais rien qui se termine à toi.

On ne doit se regarder que devant Dieu.

Si l’on amasse, il ne faut amasser que pour dépenser.

Employer le détachement: Avant de mourir à moi-même, je ne serai jamais bien sûr d’avoir une âme à moi.

Pour commencer à entrevoir Dieu, il faut déjà s’être perdu de vue.

      Le renoncement: Dieu fait en sorte que les choses de ce monde renoncent à nous quand nous ne renonçons pas assez vite aux choses de ce monde.

L’homme le plus comblé est celui qui n’attend de bienfaits de rien, ni de personne.

Ne t’inquiète pas de ton inquiétude dans les choses d’ici­-bas: c’est déjà trop qu’elle existe.

Avant de vouloir tout donner à Dieu, il faut savoir ne rien lui refuser.

La pauvreté: Tout pauvre est ton créancier.

Ce sont ceux qui n’ont plus rien qui peuvent donner le plus.

L’abandon de tout à Dieu: Qui n’a plus que Dieu a tout.

Si tu sais t’oublier, Dieu saura divinement se souvenir de toi.

L’abandonné à Dieu n’est jamais l’abandonné de Dieu.

Avec Dieu, on garde tout ce que l’on croit perdu. Hors de lui, on perd tout ce que l’on croit garder.

NOUS

Que faut-il penser du sacrifice?

LUI

Le sacrifice de soi est celui qu’on a le plus le droit de faire.

L’habitude du sacrifice est seule capable de nous faire sacrifier des habitudes.

Il est des sacrifices qui tournent en cuisine.

Le sacrifice, pour être complet, doit avoir conscience de sa réalité et ne pas avoir conscience de son mérite.

Heureux sont ceux chez qui la douleur du sacrifice et la joie de l’accomplir sont égales.

NOUS

Avons-nous encore d’autres défauts à redouter?

LUI

Les péchés capitaux sont un mauvais placement: ce sont ceux qui servent les intérêts les plus bas.

Nul vice n’est un voyageur solitaire.

      La colère: Rien ne nous remplit et rien n’est vide comme la colère.

      La médisance: Dire du mal du prochain, c’est le déclarer non prochain, mais éloigné, étranger, répudié, expulsé.

Parler d’autrui dépend d’un premier principe de discrétion et de probité qui s’impose, car c’est, au fond, disposer de ce qui ne nous appartient pas.

      La jalousie: Le jaloux est comme jaloux de sa jalouise. Il y tient autant qu’il es souffre.

      La paresse: Être paresseux c’est, bêtement, peu à peu, se regarder mourir.

La négligence est une des formes de la malhonnêteté.

L’injure et la flatterie sont soeurs de la même mauvaise famille.

 

 

Nos armes. La foi … L’espérance … La grâce de Dieu …

      NOUS

Comment faut-il comprendre la foi?

LUI

Dieu n’est pas une certitude à faire monter jusqu’à la réalité, mais une réalité à faire descendre jusqu’à la certitude.

La confiance est une audace, la foi un courage qui non seulement sait défier la mort, mais crache à la figure d’une mort éternelle.

La foi nous enseigne à mettre l’éternité dans le temps, et le temps dans l’éternité.

La foi donne l’espérance et fixe la charité.

NOUS

Qu’est-ce que croire?

LUI

Croire, c’est toucher dans l’ombre à quelque chose de réel.

Il y a beaucoup de fanatiques non de leur foi, mais de leur «moi» et de lui seul.

Croire, c’est ouvrir les yeux pour regarder le plus réel des inconnus.

On croit plus qu’on ne croit, mais on ne croit pas assez ce que l’on croit.

Tu n’oses pas croire encore assez à la puissance de ce que tu crois.

NOUS

Et le doute? …

LUI

Le doute est fait d’une collection d’impuissances.

Je ne connais guère de doute qui ne soit intéressé.

Beaucoup d’aveugles ne sont que des baisseurs de paupières, volontairement, ou involontairement.
NOUS

Que faut-il penser de la fidélité?

LUI

N’oublie pas que Dieu ne t’oublie pas.

Imite le cierge dont la flamme ne décroit pas jusqu’à ce qu’il soit entièrement consumé.

Qui se souvient de Dieu apprend à n’oublier personne.

Un des plus beaux noms de notre langue, c’est la fidélité.

L’amitié, comme la foi, n’admet pas le doute.

Les inimitiés peuvent, en fait de fidélité, donner aux amitiés des leçons.

Sois soumis à tes promesses, aussi profondement et sans reserve, qu’à un ordre sacré.

NOUS

Pour rester fidèle, ne faut-il pas cultiver le souvenir?

LUI

L’oubli joue au néant sans se confondre avec lui.

L’oubli n’est pas le pardon, ni le pardon l’oubli.

La valeur de nos oublis nous classe.

Ne rien oublier ne veut pas dire se souvenir de tout.

Le souvenir comporte une image de l’être, non seulement sa forme, mais l’attestation de son être.

Notre mémoire est comme un livre aux caractères mouvants.

Il y a des instants qui ne peuvent pas ne pas être et ne peuvent pas cesser d’être.

Se souvenir de ceux qui sont oubliés, c’est se mettre aux côtés de Dieu qui n’oublie personne.

NOUS

L’ingratitude n’est-elle pas pire que l’oubli?

LUI

L’humanité pourrait se classer d’une manière profondément intéressante, rien que par la nature de ses ingratitudes.

La transformation la plus radicale du monde strait peut-être due à la disparition des ingratitudes.

Les bienfaits doivent nous toucher; les injures ne doivent pas nous atteindre.

La plus haute récompense, c’est de n’en pas chercher, sinon de n’en pas avoir.

Console-toi d’être traité avec ingratitude: c’est une des façons, et l’une des moins hautes, de ressembler à Dieu.

Le plus profond des abîmes est peut-être celui du pardon.

NOUS

Que faut-il penser de l’Espérance?

LUI

L’abîme de l’espoir est peut-être plus grand encore que celui du désir.

À la différence des espoirs de la terre, l’espoir en Dieu possède déjà son objet.

L’attente de Dieu est la seule qui ne déçoive jamais.

L’amour doit dépasser l’espérance.

Consoler, c’est faire vivre une espérance.

NOUS

Et que penser de la grâce de Dieu?

LUI

Pourquoi t’affliger ainsi de ton indignité? La grâce est toujours plus grande que l’homme.

S’il est bon d’attendre Dieu et de savoir l’attendre, il est toujours mauvais de le faire attendre.

Les grâces d’état n’opèrent comme il le faut qu’avec l’état de grâce.

La grâce est le plus grand honneur qui puisse être fait à une créature.

Une grâce est ce qui ressemble le moins à une aventure; mais une aventure peut être, elle aussi, une grâce.

Pour n’être point accablé par le poids de Dieu, il suffit de l’avoir en soi, par la grâce.

La loi de Dieu, dans la nature, est abondance; dans la grâce, surabondance.

Ne t’inquiète pas du peu qui semble se faire par toi dans le monde. La persévérance de la grâce, sa seule présence constante dans une âme, travaille plus qu’on ne saurait le pénétrer et qu’on ne pourrait le croire.

Dieu se donne sans cesse. Mais il faut savoir le prendre … et le garder!

Par l’âme et la grâce, on peut toujours dépasser ce qui nous dépasse.

NOUS

Mais qu’est-ce que la grâce exige de nous?

LUI

La vie de la grâce est, en quelque sorte, une vie sans condition.

Nous sommes sauvés non point par nous, mais point sans nous.

Dieu nous attire autant qu’il nous pousse et nous accompagne en nous soutenant.

Ne pas correspondre à une grâce, c’est non seulement la refuser, mais la trahir.

On peut faire du commerce avec la nature, jamais avec la grâce.

La grâce peut tourmenter un homme autant que le ravir.

Si tu es orgueilleux d’une grâce, tu la perds; tu n’es même plus en état de grâce.

 

 

Les résultats de nos combats. La Joie … la Paix … la Sagesse …

      NOUS

Est-ce que, tous, nous ne cherchons pas la Joie?

LUI

Le besoin de la Joie est un pressentiment de Dieu.

Le propre de la Joie est de n’avoir d’autres limites que nos forces.

La participation de Dieu est de la Joie, et dans la Joie, de cette Joie qui a été la raison même de la création, et faite pour elle, pour être partagée.

La Joie est par excellence une expansion, une participation, un accueil; et c’est la Joie de Dieu qui fait le ciel si grand.

La Joie se paie, mais ne se vend, ni ne s’achète.

NOUS
Comment concevoir la Joie au milieu de toutes nos douleurs?

LUI

Qui est près de Dieu, fût-ce dans la plus grande désolation, est près de la Joie, Dieu étant Joie, et pour toujours.

Ceux qui n’aiment pas Dieu passent à côté de la Joie et ne savent pas traverser la douleur.

Tout est une Joie en marche, même à travers le pire.

Les exigences de Dieu ne sont que les éléments nécessaires de ta Joie.

Quoiqu’il arrive, si Dieu n’a pas à être mécontent, réjouis-toi.

Je n’ai plus trouvé de nom pour mes douleurs quand j’ai nommé toutes mes Joies.

Où que l’on soit, il y a la Joie d’être en Dieu.

Celui qui se trouve plongé en Dieu est entouré de Joie et les autres, sinon lui, s’en aperçoivent.

Qui se refuse à Dieu se refuse à la Joie finale qui est, elle-même, sans fin.
Il n’y a pas de plus grande Joie sur terre, et ailleurs, que de pouvoir être aimé de Dieu.
En Dieu, un jour, nous ne ressentirons plus de joie; nous serons de la Joie, et rien qu’elle.

NOUS

Que faut-il penser de la Paix?

LUI

Toute Paix repose sur une harmonie, et toute harmonie sur un mystère.

Si tu es en paix avec Dieu, tu peux te réjouir de tes douleurs et tu dois prendre garde à tes jouissances.

Prends ce qu’on te donne, et donne ce qu’on te prend, si tu veux avoir la paix sur terre.

Il ne peut y avoir de paix que dans l’amour.

Dieu est sans cesse penché sur notre âme. Si elle est calme, elle le reflète.

NOUS

Et la Sagesse?

LUI

La perfection de la Sagesse embrasse tout, jusqu’au-delà de celle de la science.

Un être vivant doit être regardé comme être et comme vivant: lien de l’être et de la vie.

Tu peux toujours chercher le point par où ce qui te heurte n’est pas un mal et peut être un progrès.

Garde avec piété mémoire du bien qu’on te fait. La terre te paraîtra moins laide et le ciel te sera plus doux.

Ce qui ne sert à rien peut encore nous servir à nous dégoûter de l’inutile.

On peut braver le péril; on n’a pas le droit de le provoquer.

NOUS

Quels rapports y a-t-il entre la sagesse et la simplicité?

LUI

Peu de gens aiment la simplicité simplement.

Plus une parole est simple, plus elle possède un gage d’immortalité.

Les roses ne le disent pas, mais elles sont heureuses d’être roses, et c’est ce qui les fait si belles.

Ce qu’il y a, quelquefois, de plus difficile, c’est d’oser des choses simples.

Tout en Dieu est sans mélange, même l’union avec Lui.

NOUS

Est-ce une des formes de la sagesse de savoir utiliser le temps présent?

LUI

Le présent est le nom de la route du ciel.

Au lieu de souhaiter: «Dieu soit avec vous!» il serait plus juste et plus efficace de dire: «Soyez avec Dieu!» car Dieu est toujours avec nous, mais c’est nous qui ne sommes pas toujours avec Dieu.

Le présent est-il autre chose que le regard de Dieu?

Le terrible voisinage de Dieu ne nous abandonne pas un instant.

Du côté de Dieu, chaque instant est sanctifié. De notre côté, chaque instant est sanctifiable.

Chaque instant, pour accomplir sa destinée d’instant, doit apporter quelque chose à quelqu’un.

Dieu est seul à tenir compte de tout et à pouvoir le faire.

NOUS

Faut-il revenir sur le passé? … prévoir l’avenir? …

LUI

Ne regarde en arrière que pour être pardonné … pardonner … et bénir.

Toute la force du passé tient à ce qu’il a été présent et qu’il a voulu être l’avenir.

O jour qui finis, donne-moi une leçon de mort!

La vie est autre chose que ce que nous la rêvions, surtout parce que nous sommes autres que ce que nous croyions.

Il faut aller à la réalité de demain non avec des rêves, mais avec des forces.

Tout passe, mais rien ne finit.

En tout ce que tu fais, songe que tu vas à la rencontre de Dieu, ou que tu dois rester en sa compagnie.

On appelle instant chaque carrefour d’éternité.

 

 

La vie

      LUI

Qu’est-ce que le temps, sinon la poursuite de l’amour de Dieu.

Rien n’appauvrit et n’enrichit comme le temps.

Le temps apaise la soif des choses.

N’est-il pas beau que les heures puissent faire de l’éternité?

Ce qu’il y a de plus tragique dans le temps, ce n’est pas ce qu’il emporte, si grand que puisse être le deuil, c’est ce qu’il apporte, et sans retour, à l’éternité.

Ce n’est pas le temps qui nous ronge, c’est l’éternité qui nous conquiert peu à peu.

L’homme semble s’attacher à prouver cette énormité qu’il n’a pas le temps de s’occuper de son éternité.

Le temps descend vers nous sur les ailes de la miséricorde et remonte sur celles de l’espoir.

Le temps n’est que l’attente de la gloire que peuvent rendre à Celui qui les a créées, les choses créées.

NOUS

À travers la fuite du temps, où faut-il mettre le centre de notre vie?

LUI

Dieu qui nous possède à jamais, souverainement, nous prête en quelque sorte à nous-mêmes pour décider du caractère de cette possession: et celà s’appelle la Vie.

Entre Dieu et nous, il peut y avoir tout on rien, ou quelque chose. Ces trois positions sont à scruter et à comprendre, pour cette vie et pour l’autre, avec une infinie variété et, de notre part, une tragique responsabilité.

On met quelquefois une vie à trouver son coeur.

La vie est belle par ce qu’elle est, plus encore par ce qu’elle recèle et encore davantage par ce qu’elle achète.

Choisir Dieu, et choisir ce qui est de Dieu est l’unique problème de la vie.

Nous vivons au milieu des intentions de Dieu. Nous vivons à l’ombre des promesses de Dieu.

Rien n’est fatigant comme de toujours avoir affaire à soi, dans la vie.

La naissance et la mort ne s’opèrent qu’au prix d’intenses douleurs, mais, l’une comme l’autre, dans la vie.

Les petites choses sont les plus grands tyrans de la vie.

Se laisser vivre, c’est se regarder mourir.

Rien ne pèse matériellement sur une destinée comme l’immatérialité d’un rêve.

 

Le péché et le démon. Ils sont nos deux grands ennemis

      NOUS

Quels sont les rapports entre la tentation et le péché?

LUI

On commence d’habitude à ne pas faire ce qu’on doit, pour finir par faire ce qu’on ne doit pas.

Pour éviter le mal, il n’y a pas de précaution deshonorante, ni de petite chose qui n’ait sa grandeur.

Se débattre est encore une façon très honorable de se battre.

La fuite du péché a le caractère non d’une fuite, mais d’un essor.

Il suffit de peu de chose pour faire mourir un corps et pécher une âme.

Le danger fait partie de ce qui tente dans la tentation; et c’est l’un des plus affreux de ses charmes.

Mon Dieu! pour me tenir, retiens-moi …

NOUS

Mais qu’est-ce, en soi, que le péché?

LUI

Le péché, c’est de ne mettre plus Dieu à sa place.

Pécher, c’est préférer ce qu’on se promet à ce que Dieu promet.

Vouloir ce que Dieu ne veut pas. Ne pas vouloir ce que Dieu veut: les deux pôles du monde réprouvé autour desquels on voudrait faire tourner l’univers!

Dans tout le mal, il y a le suicide de quelque chose.

Qui fait le mal lèse le monde entier, et en tout temps.

Le mal est la seule chose qui ne soit pas un passage.

La solitude la plus complète et la plus tragique est celle du péché.

Il y a des gens qui ne font bien que le mal.

Une des choses les plus redoutables à méditer, c’est la patience de Dieu.

NOUS

Quelle différence existe-t-il entre le remords et le repentir?

LUI

Un remords est, dans la vie, un luxe qui coûte très cher.

Tout péché est un mélange d’audace et de lâcheté. On y ose avec impertinence et on y capitule avec bassesse tout à la fois.

Si les dons de Dieu sont sans repentance, le don de repentir est peut-être le plus grand de tous.

Le péché est le seul mal qu’on guérit en le pleurant.

La seule chose dont on ne se repente jamais, c’est de s’être repenti.

Le repentir d’une pécheresse peut arriver à être plus pur que la sainte ignorance d’une vierge.

NOUS

Que faut-il penser de la punition? … et du pardon de nos péchés? …

LUI

Je n’ai pas une infirmité de l’âme qui ne tienne à un péché que j’ai commis.

Pouvoir être puni est un signe de noblesse.

Pour le chrétien, rien n’est jamais fini, sinon le péché pardonné.

NOUS

Et le démon?

LUI

Le démon ressemble beaucoup à Dieu par ses prétentions, et d’aucune manière par ses intentions.

Souviens-toi qu’en sa qualité d’Ange et d’Archange, l’esprit du mal ne connaît pas le sommeil.

N’avoir pas de peine à faire de la peine est la marque et la griffe du démon.

Un damné est quelqu’un qui s’est aimé jusqu’à la mort, et préféré à tout, Dieu compris.

 

 

Notre but final

      NOUS

Qu’appelle-t-on «faire son salut»?

LUI

Il y a quelque chose de plus nu qu’un corps mis à nu: un écorché. De plus nu qu’un écorché: un squelette. De plus nu qu’un squelette: une âme qui paraît devant Dieu.

À la mort, tu ne t’appartiens plus: tu es à Dieu, et rien qu’à Lui.

Les peines du Purgatoire sont d’autant plus dures à supporter qu’on les a, en cette vie, sous-estimées.

Avant toute chose, aime, en toi-même, ton éternité.

Si tu aimes la justice de Dieu, tu peux être sûr que tu n’auras guère à souffrir d’elle.

Il serait infernal qu’il n’y eut pas d’enfer.

Il est naturel que nous commencions notre éternité quand nous mettons la fin dernière au début de nos actes.

NOUS

Qu’est-ce que le ciel?

LUI

Au ciel, on ne marche ni on ne vole: on se meut.

Le ciel est le seul endroit où il y ait toujours de la place.

Le chemin du ciel est étroit, mais le ciel est large. Il est étroit, mais il est plus facile de ne pas dévier de la ligne droite dans un sentier que dans une plaine.

NOUS

Comment pouvons-nous nous représenter l’éternité?

LUI

Ceux qui louent Dieu, qui savent louer Dieu, font un des apprentissages de l’éternité.

L’éternité est amour, et ne peut être que telle.

S’Il est Celui qui est, nous sommes ceux qui seront.

Quel sens profond, et quelle consolation que la fin dernière soit la Cause première!

Heureux ceux qui ont été déçus par les choses de la terre, car ils ne le seront point par les choses du ciel.

Nous n’avons qu’un seul problème à résoudre, et il est de taille: celui de notre éternité. Les autres n’existent qu’en fonction de lui.

Le ciel est ivre de joie et la joie, ivre de ciel.

Dans l’éternité, «moi» n’est plus que le nom d’une joie personnelle, tout le reste étant, pour ainsi dire, devenu Dieu.

 

 

La fin de la vie. Pour nous: notre mort. Autour de nous: nos morts

      NOUS

Que faut-il penser de nos morts?

LUI

Ils ne nous ont pas quittés. Appelle-t-on perdus ceux qu’on a seulement perdus de vue?

Nos morts ont la réalité de leur présence et la forme de leur absence.

Rien de plus vivant que l’immortalité des morts.

On appelle mort l’espèce de vivant dont l’état de vie ne redoute plus aucun changement.

Le rôle des morts n’est plus d’avertir ni de témoigner.

Les morts aident plus volontiers que les vivants.

Seigneur! n’enlevez pas ceux que j’aime! – Réponse: «Je ne te les enlève pas: je te les garde».

NOUS

Que faut-il penser de notre propre mort?

LUI

      Elle se prépare durant toute la vie: qui ne pense pas à la mort, ne sait pas vivre.

Il faut arriver à avoir plus peur de la vie que de la mort, et à aimer la mort aussi bien que la vie.

Durant ta vie, souviens-toi que tu dois mourir, et à ta mort, que tu dois vivre.

Le jour de notre mort est celui auquel nous pensons le moins durant notre vie, et auquel les autres pensent le moins après nous.

Nous sommes tous des grâciés.

On ne peut savoir quelque chose sur la mort que si l’on a bien compris la vie.

      Elle est essentiellement personnelle. La mort d’autrui ne nous renseigne guère sur la nôtre. L’énigme et le drame sont, là; terriblement personnels.

Pour que la pensée de la mort me soit profitable, il faut que ce soit, avant tout, celle de ma mort.

Chacun est le pèlerin de sa propre mort.

À sa mort, tout homme se fait moine, avec les trois voeux de pauvreté, chasteté, obéissance. Et, bon gré, mal gré, il les jure.

Dire qu’après tant de siècles, l’homme n’a pas appris encore à mourir!

On doit attendre la mort non comme un condamné, mais comme un combattant.

NOUS

Mais elle comporte de telles angoisses?

LUI

Ce qui nous gêne le plus dans la mort, c’est le caractère radical de son inconnu.

Je n’ai pas peur de Dieu, j’ai peur de moi; ni peur de la mort, mais de ma mort.

On ne saurait jamais recevoir sa mort assez humblement.

Mourir ne serait pas si affreux si ce n’était, – pour un instant au moins – cesser d’aimer.

S’il est si dur de mourir, cela prouve à quel point nous sommes vivants, et jusqu’au-delà de la mort.

Nous avons beaucoup plus à attendre de la mort que de la vie.

Il faut que ta mort soit le plus grand acte de ta vie.

On ne meurt jamais par hasard.

Je ne m’appelle pas mort, mais Accueil, mais Vérité, mais Port de l’Océan de Dieu, mais Vie dans le repos de tout, mais Début du Sans-Fin.

La mort est le moment où l’on cesse de porter l’univers sur ses épaules. Indestructible: sache te voir comme tel.

Ce n’est pas payer trop cher la joie de trouver son âme en perdant son corps.

C’est de la main du plus grand amour que nous recevons tout par amour, y compris, et surtout, la mort.

Nous avons à envisager la mort non comme une abdication forcée, mais comme un événement consenti.

Ce qui a été, ce qui est et ce qui sera se fond, à l’heure de la mort, en une chose unique.

 

II. LES AUTRES ET NOUS

      NOUS

Comment faut-il considérer et traiter les autres, autour de nous?

LUI

      Ils sont créés, comme nous, à l’image de Dieu, notre Père à tous. Cherche, dans l’image du prochain, tout imparfaite qu’elle soit, les traits qui peuvent être ceux de Dieu.

Va chercher l’âme d’autrui. Si loin qu’elle paraisse, remue-là, réveille-là, secoue-là.

Seigneur! faites que je rapproche de vous tous ceux qui s’approchent de moi.

Pour donner à qui ne le mérite point plus et mieux qu’on ne pourrait mériter, Dieu sait faire des substitutions qui ne sont pas mensongères, et des transformations qui ne sont pas destructrices.

      Savoir les regarder tels qu’ils sont. Combien de passions apparentes ne sont que l’aspect de deux vanités qui, mutuellement, se cultivent.

Sans beaucoup chercher, on finit par trouver des défauts à tout le monde. En cherchant un peu, on pourrait trouver à tout le monde des qualités. Et, d’un côté comme de l’autre, sans se tromper.

Ignorer son prochain est une excellente façon de ne pas se connaître soi-même.

Toute différence est posée sur une ressemblance.

L’opinion est souvent faite de plus d’habitudes que de jugements.

Parler pour ne rien dire est à la fois une offense au silence et à la parole.

Les deux choses qui, terriblement, se contredisent: dire simplement des choses profondes, et dire savamment, de façon compliquée, des choses simples.

      Savoir les respecter. Deux choses à ne pas oublier: une âme est un secret: une âme est un monde.

D’autrui, les silences nous jugent autant que les plaintes.

Ce qu’on met le plus volontiers en commun, c’est sa sottise.

Il est triste et mauvais d’avoir pour souci des soupçons.

Que tous ceux qui pourraient avoir besoin de moi, m’aient invisiblement – par la prière – à leur côté.

      Il faut surtout les aimer comme des frères. S’ignorer les uns les autres, c’est une faute; se cacher les uns des autres, c’est un grand péché; se séparer les uns des autres, c’est un crime.

Celui qui fait pleurer les autres est celui qui aura le plus à pleurer sur lui-même.

Qui se venge après avoir été frappé se frappe une seconde fois et, cette fois, de sa main.

Il ne faut pas employer ceux qu’on soupçonne, ni soupçonner ceux qu’on emploie (proverbe chinois).

NOUS

Comment faut-il considérer et traiter nos ennemis?

LUI

Vous êtes faits les uns pour les autres et vous ne cessez de vous mettre les uns contre les autres.

Ne pas aimer ses ennemis, c’est s’amputer une part de l’âme, un morceau qui nous a été donné tout juste pour cela.

Peu de leçons sont aussi intimement intéressantes que le jugement de nos adversaires, si absurde qu’il puisse paraître quelquefois.

Ne crains rien: Dieu a plus de bonté que les méchants n’ont de méchanceté.

J’aime ceux que j’aime, et je veux aimer ceux que je n’aime pas.

Parmi les ennemis que nous avons à aimer, il y a, entre autres, les circonstances, et celles mêmes qui nous sont le plus douloureusement hostiles.

La guerre est moins faute que résultat de fautes.

 

 

Travail et action autour de nous

      NOUS

Le travail est-il obligatoire pour tous?

LUI

La vie est un travail et le travail est vie.

Qui pense à Dieu, déjà, de ce fait, travaille avec lui.

Pour bien voir les choses et bien les faire, prends bien Dieu pour ce qu’il est, et ne te prends pas pour ce que tu n’es pas.

      Il a sa noblesse et sa valeur: Tous les services honorent; toutes les servitudes dégradent.

Fais grandement les plus petites choses; fais humblement les grandes, parce que, dans le sein de Dieu qui enlève à toutes choses leurs dimensions, y a-t-il, par ailleurs, de grandes et de petites choses?

Faire une chose pour l’amour de Dieu, c’est la faire, de bout en bout, mieux que pour elle-même et, tout en l’agrandissant, la dépasser.

Peu d’erreurs sont aussi désagréables que de remplacer, dans l’oeuvre à faire, l’attention par la prétention.

NOUS

Comment nous comporter devant les difficultés du travail?

LUI

Il ne faut pas gagner son pain à la sueur du front des voisins.

Nos négligences nous desservent plus encore que nos actes.

Qui dit «impuissance» ne dit pas «impossibilité».

Progresser, c’est la seule façon de ne pas reculer.

On ne doit regarder en arrière que pour mieux aller de l’avant.

L’espace et l’effort sont deux notions qui se tiennent.

Travail et action doivent s’équilibrer avec du repos et du recueillement.

Celui qui a fait du travail une loi a fait, du repos, un précepte, et un précepte plus rigoureusement sanctionné que la loi.

Les agités ne sont pas les plus actifs.

Le savoir-faire demande souvent à être complété par le «savoir-ne-pas-faire».

Ceux pour qui les choses se bousculent au lieu de s’ordonner, s’ignorent au lieu de s’intégrer, se heurtent au lieu de s’harmoniser.

 

 

Notre influence sur les autres

      NOUS

De quoi dépend cette influence?

LUI

      D’abord, de notre entente avec Dieu: Pour bien parler de Dieu, il faut que Dieu nous parle, ou nous ait parlé.

Quand Dieu habite en nous, il faut savoir le faire sortir de chez nous pour le faire entrer ailleurs, avec nous, sans nous quitter.

Il n’est pas d’être, si dépourvu de Dieu, qui ne puisse donner un peu de lui.

Plus on se cache dans le Dieu caché, plus on le laisse voir.

Entrer dans une âme est quelque chose de prodigieux et qui doit être sanctifié.

Le plus proche de Dieu est celui qui est le plus loin de lui-même et le plus à la portée d’autrui.

Qui aime Dieu touche le prochain et tout lui devient proche.

NOUS

Comment employer, dans cette influence, nos moyens humains?

LUI

Par notre compréhension des besoins d’autrui: Il est facile de dire ce qu’il faudrait, plus difficile, plus rare, de, dire ce qu’il faut.

Les grandes choses sont faites d’une foule de petites pour qui les regarde dans la réalité sensible.

Il est souvent plus utile de montrer à quelqu’un les qualités qu’il peut avoir que de lui signaler les défauts dont il pourrait se corriger.

Rien ne s’harmonise mieux que l’amour du pécheur et la haine du péché.

Avoir affaire à quelqu’un, c’est toujours avoir à faire du bien à quelqu’un.

Par notre discrétion: En soi, le bien ne doit pas se voir, mais se vivre.

Un mot dit parfois plus qu’un livre, et un silence plus qu’un mot.

Sois ménager de ton autorité: tu ne sais pas ce que tu étouffes avec une parole, avec un geste …
La meilleure partie du bien que l’on fait est invisible comme Dieu et lui ressemble.

      Par notre charité, surtout: Veiller sur les âmes, c’est entrer dans la charité la plus haute des providences de Dieu.

Le bien qu’on fait est la seule chose qui ne disparaisse jamais.

Plus qu’on ne saurait le croire, ouvrir les mains aide à ouvrir les âmes; joindre les mains, aide à rejoindre les âmes.

Je ne serai tranquille au sujet de mon sort éternel que si j’entends au moins quelqu’un de mes frères bénir Dieu de m’avoir rencontré.

ll n’y a pas de plus grande folie que de croire qu’on peut faire du bien à l’homme sans l’aimer.

Si tu ne te préoccupes pas du salut d’autrui, tu ne feras pas le tien.

      Notre charité doit partager les souffrances d’autrui: Le moindre d’entre nous vaut qu’on meure pour lui.

      Elle doit tenir compte des interpénétrations échangées entre nous: Il est fréquent de voir le dirigé dirigeant le dirigeant.

Il faut se posséder pour se donner nécessairement. Mais on ne se possède tout à fait qu’en se donnant, d’autre part.

Bien des choses qui ne s’enseignent pas peuvent se communiquer.

Ne cherche pas seulement ceux qui seraient dignes de Dieu: il n’y en a point.

 

 

Nos moyens d’action sur autrui

      NOUS

Quel est le meilleur?

LUI

      La bonté, sous toutes ses formes.

Il faut que la bonté soit juste, et que la justice soit bonne.

La bonté est, au fond, la plus subtile des justices.

      Elle suppose le don de soi: Ce qui se donne est au-dessus de ce qui s’achète.

Il y a peu de dons qui soient vraiment des dons, sans origine de devoir ou d’intérêt.

Celui qui ne donne pas de son âme, en donnant, n’a rien donné.

Nul don n’appauvrit. Plus on donne de son coeur, plus on en possède et l’enrichit; plus on se sacrifie, plus on s’amplifie.

Il faut que celui-là sente, quand tu donnes, que c’est Dieu qui donne.

Donne tout ce que tu as; donne tout ce que tu es; quand tu n’as plus rien ou quand tu n’es plus rien, donne ce que tu peux encore donner: Dieu.

Heureux ceux qui sont plus touchés du coeur qui a donné que du don reçu, et qui remercient Dieu de la généreuse pensée guidant le don.

NOUS

Que faut-il penser de la pitié?

LUI

La pitié dépasse la loi, en Dieu comme chez l’homme.

Le désir m’arrache à la terre, et la pitié m’y rejette.

Quelque chose de maudit: les paresses de la pitié.

La vraie pitié est une muette aux mains agiles.

NOUS

Finalement, nos rapports avec autrui se résument-ils dans l’amour?

LUI

La haine est la plus grande et la plus irrémédiable de toutes les misères.

L’amour seul est conquérant d’infini.

Il n’y a que le coeur pour élargir les pensées.

L’amour est ce qu’il y a de plus savant, car il arrive à saisir et à savoir même ce qu’il ignore, avant qu’il ait tout à fait cessé de l’ignorer.

Rien n’est plus simple que l’amour, et il sacrifie tout ce qu’il touche, en le ramenant à son unité.

      Aimer, c’est servir: Aider, c’est aimer. Qui n’aime pas, n’aide pas bien. Il est vrai que, d’autre part, qui n’aide pas, n’aime pas bien. L’un prouve l’autre.

En amour, comme en d’autre matière, la possession n’est pas la propriété.

Amour de Dieu, amour du prochain: ne séparons pas ce que Dieu a uni.

      L’amour est au-dessus du mal et de la mort: Tout noble amour est un rempart contre le mal.

Il y a trop de gens qui ne peuvent aimer qu’à condition de haïr d’autres êtres.

La corruption de l’amour est la cause de tous les maux du monde.

Aimer, c’est souffrir de l’Autre …

Il est bon d’aimer, même si l’on en meurt.

La mort peut tout détruire, sauf l’amour.

      Tout amour véritable plonge en Dieu: Qui aime à fond, sauf Dieu? … Dieu seul sait aimer.

Dieu est seul à ne pas oublier d’aimer dans sa colère.

L’amour humain prête toutes les qualités à ceux vers qui il se porte. L’amour de Dieu les leur donne.

Aime Dieu dans les autres, et ne t’aime toi-même qu’en Dieu.

Nous sommes sur terre pour montrer aux autres, à travers nous, que Dieu nous aime.

 

 

II. DIEU ET NOUS

      NOUS

Comment oser parler de Dieu?

LUI

Il y a, hélas! ceux qui l’ignorent et ceux qui le méconnaissent.

Ceux qui jugent Dieu pour le condamner, ne le condamnent pas toujours à la peine capitale, mais à la prison cellulaire, aux travaux forcés, et surtout, à l’exil.

Si la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse, la peur de Dieu est le commencement de la damnation (et le commencement de la sottise).

NOUS

Comment le définir?

LUI

      Il est la Toute Puissance … capable de miracles.

Il n’est pas seulement sans commencement: c’est le contraire d’un commencement.

Dieu? Celui à qui l’on n’a pas besoin de demander «Es-tu là?»

Dieu est toujours présent, et les mains pleines de présents.

Dans ce qui vient de Dieu, il y a toujours, à côté de la chose la plus attendue et comprise, un élément de surprise.

Craindre Dieu, c’est apprendre à ne rien craindre en ce monde.

Dieu, c’est la force sans effort.

Tout est fait par Dieu et aboutit à Dieu, avec ou malgré nous.

En Dieu, la sagesse et la folie de la croix ne font qu’un.

      Dieu, qui est l’Infini, réclame notre respect: Il ne peut avoir d’autre lieu que Lui-même.

Dieu est tellement partout que, même quand on lui tourne le dos, on se trouve face à face avec lui.

Dieu est quelqu’un qu’on doit chercher sans cesse, et plus que jamais après l’avoir trouvé.

Dieu est exigeant, mais il n’a pas d’autres exigences que celles de son amour.

Dieu n’a pas de limites, mais il a des frontières.

Si Dieu nous aimait pour nous-mêmes, ce serait peu de chose, et même manque de goût. Heureusement qu’il nous aime pour lui!

Si tu veux entendre Dieu, fais bien attention, car Dieu aime à parler très bas.

La crainte de Dieu doit être avant tout celle de remplacer Dieu par autre chose.

NOUS

Comment un tel Être peut-il nous être proche?

LUI

Dieu ne se défie de personne et se confie à tous.

Dieu est celui qui ne ment pas.

Le Tout Puissant ne fait à nulle chose violence.

La vie de Dieu est faite d’amour, en lui et hors de lui.

Dieu est plus grand que notre coeur; mais notre coeur contenant Dieu peut être plus grand que lui-même.

NOUS

Que représente-t-Il pour notre intelligence?

LUI

      Il est la Vérité: Il n’a pas voulu que nous fussions, ici-bas, sans un seul reflet des vérités inaccessibles.

Rien n’est sûr que ce qui est pur.

Rien n’est patient comme une vérité.

Le seul vrai monde est l’autre monde.

      Mais nous versons dans des erreurs au sujet de la Vérité: Celui qui perd contact avec les principes vit dans le chaos de toutes les dispersions.

De même que les démons sont des anges déchus, les erreurs ne sont que des vérités gâchées.

À ceux à qui tu ne peux apprendre à connaître la vérité, apprends, du moins, à ne pas la méconnaître.

Il n’y a jamais rien de nouveau que la vérité.

Il ne suffit pas de chercher la vérité, il faut l’aimer. Et, la trouvant, en jouir. Et, en jouissant d’elle, la vivre. Et, en la vivant, la faire vivre.

Y a-t-il chose plus triste que des paroles de vie qu’on ne vit pas?

NOUS

Que représente-t-Il pour notre coeur?

LUI

      Il est l’Amour. Mais comment nous aime-t-il? Il nous aime toujours plus que nous ne l’aimons. Voilà de quoi nous rassurer en toute occurrence.

Ce qui vient de Dieu est toujours satisfaction, et jamais satiété.

Dieu nous aime au point de scandaliser tous ceux qui ne le connaissent pas amour.

La crainte de l’enfer, pour aller à Dieu, représente plutôt une porte de sortie du péché qu’un chemin tracé ou un itinéraire.

NOUS

Mais nous, comment devons-nous l’aimer?

LUI

On ne se donne pas à Dieu, on se rend à lui; et non seulement au sens d’une restitution, mais à celui d’une capitulation devant un amour victorieux.

La meilleure façon de dire à Dieu qu’on l’aime, c’est de lui demander de pouvoir toujours l’aimer davantage.

À qui aime Dieu, rien ne suffit.

Se livrer à Dieu, c’est se délivrer.

L’amour de Dieu est, de notre part, le seul qui ne risque pas d’être aveugle.

Le Dieu caché se voit le mieux à travers ceux qui l’aiment, dussent-ils ne pas le voir eux-mêmes, à ce moment-là.

L’aimer, c’est faire sa Volonté. Tu ne peux aimer Dieu autant qu’il t’aime. Tâche, au moins, de l’aimer un peu comme il t’aime, à sa façon.

Tout peut et doit nous mener à l’amour de Dieu, même surtout ce qui semblerait nous en éloigner.

Se faire violence pour l’amour de Dieu, c’est non seulement entrer dans le Royaume, mais être Roi.

Aimer Dieu est quelque chose d’admirable et de terrible. Il n’y a de plus admirable et de plus terrible qu’une autre chose: se savoir aimé de lui.

L’amour de Dieu est le seul qui puisse, en nous, croître indéfiniment.

Ceux qui aiment Dieu découvrent sans cesse de nouvelles béatitudes, et parfois là où ils les attendaient le moins.

Être à Dieu, c’est tout avoir.

La peur de Dieu ne porte qu’à l’éviter. La crainte de Dieu, à le mieux connaître et à l’approcher.

 

 

Le Christ et l’Eglise. Dieu nous les a donnés pour combler nos besoins sur la terre

      NOUS

Comment nous faut-il voir le Christ?

LUI

Nous comprenons plus facilement notre position de fils de Dieu que celle de frère de Dieu par Notre Seigneur Jésus-Christ.

Il est venu à nous pour que nous puissions aller à lui.

Dieu n’est pas Inhumain: il est humain. Il n’est pas seulement humain: il a voulu se faire homme par amour pour nous. Dieu est plus qu’un homme: il est surhumainement humain.

Pour lui-même, Jésus a tenu à être et à rester comme un thaumaturge fi rebours, assumant l’infirmité et la sanction, comme i1 accordait, auteur de lui, le miracle.

Dieu n’a pas à réfléchir. Sa seule réflexion, c’est son Verbe. C’est le Verbe qui donne la réponse de Dieu aux questions des hommes.

Sur la croix, il y a jusqu’à la sainteté de la détresse.

Les réalités seules peuvent rendre triste jusqu’à la mort.

N’est-ce rien de n’avoir pour Juge de notre bonheur éternel que quelqu’un qui a été jusqu’à mourir pour nous?

NOUS

Que nous faut-il penser de l’Église?

LUI

Garde-toi de l’homme de Dieu qui se montre tout autre que le Dieu fait homme.

Parmi ceux qui se disent chrétiens, il y en a trop qui, au lieu de servir Dieu, veulent plutôt se servir de Dieu.

S’il y a quelque chose qui peut effrayer le monde, ce sont les Béatitudes de Jésus-Christ. Et pourtant, malheur à qui n’en vit pas!

Les chrétiens continuent à être livrés aux bêtes. Il n’y a que l’espèce de bête qui a changé.

Il n’y a pas de chose plus triste et plus étonnante que d’avoir appris et de constater encore, à l’heure présente, que le Commandement du Christ: «Aimez-vous les uns, les autres», est toujours un Commandement nouveau.

NOUS

Que faut-il penser des Anges?

LUI

Les Anges sont des créatures sans maladresses.

Les Anges sont des actions de grâce vivantes. C’est vivre dans leur sûre compagnie que de vivre de reconnaissance.

 

 

La Providence

      NOUS

Comment pouvons-nous la comprendre?

LUI

Elle est admirablement ordonnée: Causes et effets ne se meuvent que dans la Providence, et avec elle.

N’importe qui, et n’importe quoi n’existent pas dans le monde. Il importe toujours. Et il y a une profondeur, toujours, à envisager de l’admission à la mission.

Les sciences expérimentales ne sont pas autre chose qu’une enquête méthodique de la Providence de l’univers.

Elle est toute amour: On appelle Providence ce qui n’est que la sollicitude de l’amour.

L’avenir est un des noms de l’amour de Dieu.

Elle agit pour tous, et pour tout, en général: Dieu se sert de tout, pour tout.

Les leçons de la Providence sont celles qu’on reçoit le plus souvent et dont on profite le moins.

Dieu s’occupe de chacun comme s’il était seul au monde, et de tous comme si l’intérêt général était seul en question.

Vous savez, ô Dieu! veiller à la fois sur mon coeur et sur mon coeur et sur les plus lointaines des étoiles.

Elle agit spécialement pour chacun de nous: Partout où il y a une existence, il y a, du même coup, une Providence.

Dieu ne nous sert pas à la portion, mais pour chacun, à notre mesure.

Quelle chose prodigieuse de pouvoir se dire: «Je fais partie de la Volonté de Dieu»!

Nous sommes les résultats d’un choix, et d’un choix qui n’a pas été fait en vain.

Mais ses vues ne concordent pas toujours avec les nôtres: il y a les bienheureuses énigmes de la Providence.

Crains les surprises de l’amour de Dieu: il vient souvent déranger l’homme.

Quand Dieu s’oppose, Dieu se pose. Et c’est déjà, à soi seul, un bienfait sans nom.

Il y a des sous-entendus dans l’inattendu.

Suivant l’espèce de ses serviteurs, Dieu se plait à leur rendre faciles les tâches difficiles, ou difficiles les tâches les plus faciles.

La rencontre d’un homme inconnu pose toujours un problème redoutable, et comme homme, et comme inconnu.

 

 

Nous, en face de Dieu

      NOUS

De notre côté, que pouvons-nous donner à Dieu?

LUI

Il attend de nous, d’abord, la prière, qui comporte, pour tous, des principes généraux: L’univers est appauvri par l’oubli de la prière.

Même dans la seule nature, nous sommes l’objet d’une prière universelle qui nous adjure de toutes parts.

La prière est peut-être la seule langue que tout l’univers puisse comprendre.

Il faut vivre sa prière et prier sa vie.

Ne fais jamais deux choses à la fois, sauf pour la prière.

On a souvent besoin de prier debout et de penser à genoux.

La prière demande du courage, – et en donne.

      Elle a des formes différentes: Il y a la prière de louange.

Méditer, c’est chercher en soi, en Dieu, dans l’univers. Contempler, c’est avoir trouvé, avec toutes les limites de notre condition actuelle.

Remercie Dieu pour ce qu’il te donne. Remercie-le pour ce qu’il pourrait t’enlever et te conserve. Remercie-le pour ce qu’il te réserve.

Il y a les prières de demandes, spirituelles ou temporelles, de dévotion: Seigneur! faites que je vous aime le moins mal possible!

Que votre Volonté soit faite! Que votre Vérité soit sue! Que votre Réalité soit vue!

Bienheureux ceux qui prient de tout coeur pour autrui, car jamais ils ne prient plus sûrement pour eux-mêmes, ni mieux.

NOUS

Nos prières sont-elles toujours entendues, bien qu’inexaucées, souvent?

LUI

S’il ne semble répondre que parfois, Dieu ne cesse d’écouter.

Il est presqu’aussi doux de se savoir entendu que d’être exaucé.

Sentir, mon Dieu! qu’on est avec vous, c’est reconnaître, pendant un moment, à quel point vous ne cessez jamais d’être avec moi.

Nous voudrions être exaucés d’après nos illusions, tandis que Dieu nous exauce d’après nos réalités.

Quel affreux métier pour ceux qui n’exaucent pas Dieu!

      Un caractère essentiel de la prière est sa puissance: La lumière va vite, mais la prière va plus vite que la lumière.

Dieu ne change pas: mais dans un monde où tout change, il admet, au besoin, de tout changer, et sur requête.

Devant Dieu, pour même se mettre à sa mesure, l’homme s’agenouille; il ne doit pas s’amputer.

NOUS

Dieu attend-il encore autre chose de nous que la prière?

LUI

Oui: que nous travaillions à nous sanctifier. Mais il faut comprendre en quoi consiste la sainteté.

Si tu veux aller à Dieu par tes moyens, c’est toi que, par malheur! tu rencontres au bout de tout. Si c’est par ses moyens, c’est toi que, par heur! tu ne retrouves plus.

Dans l’oeuvre de perfection: dépouiller le vieil homme, non l’homme.

À certaines phases du progrès de l’âme, il importe moins de se défaire de soi-même que de savoir bien s’employer.

La sainteté mène à tout et ne méprise rien.

NOUS

Comment les saints y sont-ils parvenus?

LUI

Le rêve des saints: être pauvre, pauvre de tout jusqu’à l’esprit, au seul Esprit.

La science d’un savant qui est un saint est, pour des raisons scientifiques plus sûre que celle d’un savant qui ne serait pas un saint.

NOUS

La sainteté nous est-elle accessible à tous?

LUI

Deux choses sont, pour l’âme, d’un péril mortel: se croire meilleur ou plus fort qu’on est; ne pas se croire susceptible de devenir meilleur, ou moins mauvais, ou plus saint.

L’accord des passions est un signe de sainteté dans la vie.

Rien n’est humiliant comme la facilité qu’il y aurait, et les difficultés que nous avons à devenir saints. Quelle étrange et pittoresque figure que celle de nos «obstacles»!

Il ne suffit pas de désirer acquérir une vertu pour l’avoir, mais on ne l’acquiert pas si on ne la désire, et avec constance.

La sainteté de l’homme doit être, comme celle de Dieu, discrète, paisible, universelle et rayonnante. Dieu sera à nous dans la mesure où nous aurons été à lui.

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